LE FAISEUR
Il faut de nouveaux termes afia de pouvoir exprimer les oouvelles manies du jour ; voilà pourquoi je me permets d*employer la locution de faiseur, déjà connue, et qui peint admirablement la plupart des littérateurs de notre époque.
Ce n'est point une vocation impétueuse, uu ascendant irrésistible qui les entraine dans la car* rière ; c'est tout simplement Tenvie d'être remarqués comme capables de faire, ou le besoin de gagner leur vie en faisant. La littérature devient une profession, un état presque mécanique ; il y a maintenant des ouvriers en histoire , des manœuvres en poésie, des journaliers en éloquence, des artisans en journalisme. Chacun d'eux, muni d'une recette pour composer, fabrique des vers, tisse une histoire, lime et polit des articles, et le moment n'est pas éloigné où les gouvernemens feront payer des patentes d'industriels aux lettrés , qui « plus tard , appliquant sans doute l'admirable invention de la vapeur à leurs travaux I feront des ouvrages de la force de quatrevingts, cent chevaux, plus ou moins.
Le faiseur actuel ne se distingue en rien, mais fait de tout d'une manière convenable : s'il se baptise poète, il prend un moule de poème chez Aristote ou Victor Hugo, et le voilà y coulant sa phrase lyrique comme nos carabiniers fondent leurs balles. L'ouvrage se trouve bien arrondi, bien complet, peut-
être un peu soufiBé, mais n'importe, il a nom et proportion de poème, et circule comme tel parmi les livres de Tëpoque. Si It faiseur -veut être rcmiand^, il prend des brigands, plusieurs meurtres, des châ-* teaux à tourelles du moyen âge« une vierge sans tache, un père dénaturé, un ornant malheureux, quelques orages , un viol , un duel , un suicide , des descriptions effirayantes ; puis il brasse bien le tout dans son ëcritoire« Tëtend sur quelques feuilles de papier au moyen d'une plume^ et son oravre est par- &ite si le titre en é^t bien bizarre, et s'il a des amis qui écrivent le feuilleton à Pari^.
Le faiseur veut-il donner un (:ours d'éloqùence, le voilà jetant de Tenthousiasme à l'heure au nez de quelques badauds, s'attendrissant lui-même pour les émouvoir, les mitraillant de phrases sentimentales, singeant l'inspiration, et, toujours à cheval sur des lieuir oHumuns , galopant essoufflé , durant soixante minutes, âprès des effets oratoires.
Le faiseur est-il journaliste , il prend une idée politique quelconque « et , pour alimenter sa polémique quotidienne, il la tourne et retourne de cent façons, rhabille de mille noanières, la met à toutes sauces , et garnit ses colonnes de grands et beaux n)ots , qui , logiquement analysés , laissent voir au fond des articles un raisonnement toujours le même et une idée identique.
he faiseur de réputations est peut-être le plus comique de tous les faiseurs. Il prend un auteur sur ses ailes et l'enlève bon gré malgré au sommet du monde intellectuel ; il se pâme, s'agenouille à la
ISS MMxmuu.
vae des oeuvres de son protégé; il s'évanouit d'aiae à leur lecture « il n'eo parle que les yeux au ciel et en encadrant son nom d'adverbes d'admiration ; il le défend avec ieu^ surtout quand personne ne Fat* taque ; puis, il est pétrifié d'étmnement, si quel-qu'un lui fiiit Faveu naïf et scandaleux qu'il ne connaît pas même le génie qu'il a découvert dans l'OTibre, et qu'il tire au grand jour avec tant de ferveur.
Le faiseur travaille toujours à sa propre réputation; et c'est alors qu'il dévek^pe un talent et des ressources à coup sûr plus admirables que ses titres à la célébrité. Avant de mettre la main à la plume il s'assure de la réusrite de son ouvrage, il se £aiit des amis parmi les agens de la renommée, il traite avec eux pour sa gloire future, les choie, les caresse, et s'entoure d'un rencnn d'homme supérieur, en s*exemptant pour l'heure d'en donner la preuve écrite ; enfin son œuvre , annoncée avec emf^iase, s^élève au concert des éloges, au retentissement des bravos, au milieu d'un nuage d'enca:is; l'imprimeur en tire et le libraire en vend trois ou quatre éditions à la fois. Le faiseur écrit lui-même les articles de journaux qui en rendent ccmipte, ne voulant confier à personne le soin si doux de couver son mérite naissant: il se fiadt sa réputation comme un autre se (ait sa barbe, avec prudence et sans s'égratigner. Puis, il fait traduire sa production en deux ou trois langues, quand il peut pay» ces Vrais d'une illustration exotique.
Enfin le vmlà passé illustre , et ce n'est pas sans
EdQUISSBS.
peine et sans dépense, car les journaux de proTince suivent Fimpulsion donnée et contestent rarement le mérite qui leur arrive sous bande et tout fait de Paris.
Hélas ! tel est le secret de la plupart des grands faiseurs de notre époque ; il est vrai que leur gran« deur se rapetisse avec lé temps, màis n'est--ce rien que d'être célèbre en chair et en os? et £iut-il toujours être rongé des vers pour obtenir une lente justice de la postérité? Non« ces réputations qui fleurissent forcément en serre chaude ont leurs avantages, bien qu'elles se fanent vite; et, à tout prendre , je comprends très-bien que ces messieurs aiment mieux la certitude d'être les enfiatns gâtés du présent que Tespoir chanceux d'être les grands hommes de l'avenir.
ESQUISSES