‹ Œuvres choisiesChapitre 27 sur 84 · LE PÈEE AUX BOURDES · texte numérisé non relu

LE PÈEE AUX BOURDES

Il donne de fausses nouyelles ''comme Farbre donne des fruits et la rivière des poissons ; c'est |sa nature, et il en suit lesJois avec assurance, con<r fiance , audace , sang«-froid ; il veut avoir des nouvelles à lui comme un autre a ses couleurs, sa livrée^ son équipage. U lui faut des évènemens neufe à raconter , des choses que nul autre que lui ne puisse savoir ; la vérité qui court les tues lui in^ire un mépris souverain. Si parfois il s assujettit à raconter un événement certain, il y met son paraphe, son cachet, en y ajoutant des corollaires de son invention ; il amplifie, enjolive et brode sur ce thème avec élégance et variété .

Les sources où il puise sont toujours mystérieuses : ce sont des correspondances particulières avec des gens de haut parage , des confidences faites à Toreille par dès princes du sang , des ministres d'état, ou des banquiers de cour. Il a même des^estafettes qui galopent afin d'enrichir son répertoire , et qui lui donnent, h leur débotter, lesprimeurs^politiques.

En vain le temps vient-il le confondre et montrer la Êiusseté de ses discours, une fois sa bourde lancée, il Tabandonne à son sort, il n'y retouche plus ;^ c'est un enfant perdu qu'il traite en père dénaturé , et qu'il laisse mourir misérablement. En vain inspiret-il à tous ceux qui le connaissent une juste et sage méfiance, il n'en va pas nioins son chemin, et, paro^-

ESQUISSES

diaut un mot croel ' , il pourrait dire : Qu'Us ne me croient pcLs pourvu qu'ils m écoutent! La nouTelle la plus exagërée , la mcmis YraisemUable , est celle qu'il affectionne et propage le plus. Après Varrivée du courrier , il parait dans la rue , ses lettres à la main ; il semble chargé des secrets des nations ; il est grosd'ëyènemens, de récits, de nouvelles^ et la plus légère demande qui lui est adressée suffit pour occasionner chez lui un débordement narratif, une ponction diplomatique , dont il inonde la ville et les &ubourgs , car il a un tact admirable pour choisir le terrain où le mensonge fructifie; il adopte des li« miers, des hommes trompettes^ qui, en moins de rien , colportent ses bourdes aux quatre points cardinaux : perruquiers , coifiEeurs , courtiers , médecins, employés public^, voilà ses agens, au moyen desquels il fait rayonner ses nouvelles autour de leur foyer. Lui-même il finit par se persuader de la vérité de tout ce qu'il avance ; il croit mieux ce qu'il invente que ce qui arrive , et il douterait plutôt de ce qu'il voit que de ce qu'il dit« Pour vaincre la répugnance que ses amis peuvent avoir âi ajouter foi à ses discours, il ks invite à ses soirées , les choie à sa table ; il es^i% leur crédulité par mille petites attentions fines et délicates. Cette tactique lui réussit àmerveille, car si l'assaisonnement des mets en fait la principale bonté , le moyen de ne pas avaler une bourde aux meringues, ou un mensonge arrosé de vin de Champagne ! Aussi ses amis quittent-ils son salon

* O^criat dmn mttiitiit*

chargés de faux bulletins et de bonae dière « pleins de billevesées et de reconiiaîssatice.

Il coDoatt ks clauses secrètes des ti^aïkés entre les grandes puissances, les mystères de la sainte alliance lui sont dévoilés, et Ton dirait qu'il écoute aux portas de tous les cabinets de FSnrope.

Sa langue meurtrière tue et ressuscite les monarques ; il est tel d'^entre eux à qui elle adéjà fBÔtpaaseï* vingt fois Tonde noire, qui se trouve aujourd'luii gros et gras sur son trône ; elle triple les morts d une bataille, quadruple les blessés, et,, si ses alentours, las d*avoir été si souvent dupés, ne veulent plus ajouter créance à ses récits , il enjoint à ^es gens de le regarder comme un oracle ; il leur impose ses contes , et jouit dans son intérieur d*une confiance di>Iigatoire*

Cependant le père aux bourdes trouve toujours où placer ses enfans , dans quelque discrédit qu il soit tombé d'ailleurs auprès des^ens sensés, car il est des individus qui n'ont d'affinité que pour le merveilleux et l'invraisemblable , des personnes prêtes à avaler tout ce qu'on leur offire de plus monstrueux dans ce genre. C'est auprès d'eux que se réfugie mon héros ; là il est écouté bouche béante , cou tendu ; là il n'a point à essuyer des objections, et la grêle des mais, descomment, deêpi3^possibk;i\n^%eenp\^ad eau sans craindre un rescif, et s'il disait à ces bonnes gens que la lune est tombée dans leur marmite, ils iraient de suite en lever le couvercle.

MONSIBtm LBGOPHILB.

C'est un homme retiré do commerce, mais qni ca a conaerré Tei^rit ; ne pouvant plus spécukr sur les denrées coloniales ou Tindustrie, il base Tespoir de ses bénéfices sur Fintérèt qu'il témoigne à certaines personnes i et sur rattachement dont il se prend pour elles. Il est le conseiller des vieilles filles « la providence des célibataires, le mentor des veuvessans enfons, en un mot, le tuteur obligé de toute existence isolée qui flotte sans lignée ou mécontente de âa parenté. Il s'insinue auprès des gens aigris contre leurs consanguins, sous le prétexte de remplacier Famitié de la famille qui les délaisse; il s'attendrit devant l'abandon dans lequel ils vivent, il s'offre avec un entier dévouement à les aider dans la gestion de leur fortune^, il cherche pour eux des placemens sûrs, il s'institue le champion de leur coffre fort, le défenseur de leur bourse, et £aiit auprès d'eux de la tendresse pécuniaire avec un feu plein de charmes pour ces victimes de l'oubli.

M. Legophile est surtout pétri d'égards et de soins pour celles de ses ouailles dont la santé est délabrée et la fortune en bon état ; son zèle pour elles redouble à chaque mse qui pourrait être &tale à leur existence ; c'est quand leur médecin n'a plus d'espoir que son espoir est le plus vif, et si l'Esculape les abandonne, hii se cramponne & leur chevet ou ne quitte pas leur antichambre.

On conçoit le résultat de cette conduite et; le but qu*il se propose en ladoptant. Les bonnes gens, entourés des séduisantes captations de Legophile« le nomment leur exécuteur testamentaire, et lui £3nt un legs proportionné à Tamour tendre qu'il leur a montré, et aux peines que ses fonctions doivent lui causer après leur mort, car Legophile ne veut point supplanter les héritiers naturels ; non, il est trop sentimental, trop fort sur les principes, pour vouloir dénaturer le cœur de ses brebis ets*en faire adjuger la riche toison ; il ne demande qu'à être choisi pour la tonte, de manière qu'il lui reste quelques mèches de laine dans les doigts. Voilà toute son ambition. £h! qui pourrait le blââier? tant de conseils sages, de visites assidues, ne valent**ils pas un dédommagement?

Car, qu'on ne s'imagine point que Legophile est oisif! peu de journées sont aussi remplies que les siennes. La chasse aux legs est- plus fatigante que celle du cerf, attendu que celle-ci n'a qu'un temps, et que l'autre dure toute la vie. Voici la note des diverses occupations de Legophile pendant vingtquatre heures, note que j'ai copiée moi-même sur son dgenda.

Mardi, 15 janvier.

Aller faire la partie de piquet de Mlle N., sexagénaire, et ne pas oublier de perdre.

Commenter les papiers publics à M. R. . ., célibataire ; lui dire du mal des libéraux. . Porter la cote des changes àM«^D... , veuf sans en£uis ; lui lire mescoupletsenl'honnenrdeLaÊiyette.

B5QUI5SK8.

BeceToir les rentes de M"*' Y. et les lui porter arec des pastilles de jujube.

Toucher les loyers échus de M« T.... « et les re*mettre à son banquier.

Lire un sermon à Mlle L.... sur la reconnais'sanc^ qu'on doit à ceux qui nous tendent service*

S informer de la santé de M. Du..., qui a eu un accès de goutte remontée , et conduire chez lui le notaire auquel il vecit confier ses volontés dernières.

Faire un cadeau à Jeanneton , domestique de M. U... , et qui a une grande influence sur son maître.

Donner à raccommoder le collier d*Azor « carlin deM"*l&-.

Peut-on croire, après avoir lu ces notes* que la vie de Legophile soit celle d'un fainéant? Certes « plus d'un courtier en marchandises n'arpente pas les rues comme ce digne chevalier de la maladie et de la vieiUesse. Il est des momens où il regrette les loisirs que lui offrait son ancien commerce ^ et où il déplore l'obligation qu'il a contractée de vivre continuellement avec des agonisans, des morts et des gens en deuil.

Legophile lui-même a pris l'habitude de paraître triste ; occupé sans cesse à consoler les affligés , à sympathiser avec les souffrances, à pleurer dans la mmsott d'un mort , il n'atteint la récompense de ses peines qu'au sein des larmes et des gémissemens. Il organise les convois, règle compte avec le corbillard, commande les collations d'enterremens , et n'ose jamais faire éclater la joie qu'il éprouve en récoltant le fruit de ses travaut , qui ne Croît pour lui que sur

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des tombeaux. Comme il porte le deuil de tous ceux dont il hérite , il ne quitte jamais le crêpe ni Thabit noir ; pareil à Càron , il accompagm les ombres de ses amis et ne lés quitte qu'au cimetière, dont il connaît tous les fossoyeurs , et auxquels il remet r<^le tumulaire pour jeter la poudre de Voubli sur la tète des trépassés.

Si Legophile, éloigné iorcément des plaisirs du théâtre , assiste rarement à louvertiire des opéras nouveaux , en reranche , peu d'ouvertures de testamens se font sans lui«

LA POTRINGOMANIE.

Oh! rèxcellent verbe que se potringuerf Quand Genève n'aurait inventé que celui-là ^ elle mériterait, rhonneur de se jpindre aux quarante pour faire le Dictionnaire de la langue française. Cet idiotisme exprime mieux que quelque mot que ce soit la croyance aux drogues, aux potions , aux remèdes de tout genre, la manie de s'en entourer, de s'en gorger, ' et la confiance intime dans leur efficacité. Se potrùpguer! je vois devant cet infinitif comme un tableau qui représente des fioles, des topettes^ des opiats, des loks , des pilules , etc. ; je sens en le prononçant uqe odeur de laboratoire, un parfum de chimie, une émanation d'alambic ; j'entends > dans une chambre

ESQUISSES

bien calfiwtrée « le patringomane qui broie des sels\ coïkipose tiQ sirop , remue des flacons ; je crois le voir se regardant la langue au- imroir , agitant un ëlectuaire, avalant un élixir, mettant le nez dans son yase de nuit , enseignant à ses enCains à délayer du quina en poudre ; et les forçant à se purger euxmêmes à des époques fixes et invariables. Et qu*on ne pense point que ^e portrait soit chargé!, j'ai vu tout cela; car , dans ma jeunesse , j'ai rampé sous le joug de la médecine , qui était de plomb alors. J'ai été purgé pour prévenir les humeurs , médicamenté pour aller au devant de maux éventuels , et mon en- £aince a gémi, noyée qu'elle fut dans des flots de loks et dans un océan de tisanes. C'était la mode à cette époque « où la potmigomanie régnait en despote dans nos murs. On se croyait malade quand on ne prenait point de remèdes, et se trouver bien portant sans eux était presque absurde. Grâce à Dieu , cette déplorable coutume a considérablement diminué; nous ne fléchissons plus autant sous l'empire de la manne , du séné et de la rhubarbe. La purgation se retire peu à peu des ordonnances et disparait insensiblement du régime. Elle devient perruque, rococo, et semble partager le sort des trois unités d' Aristote et du poème descriptif; il n'y li plus que quelques classiques, végétant entre les mains de vieux médecins, qui subissent encore son influence avec résignation, et se courbent religieusement sous 5es tranchées par respect pour les us et coutumes du temps passé. Cependant la potringomame n'est pas tout à £dt morte ; die s'est retirée dans quelques maisons

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de notre ville qui Tont accaeillie arec transport } là elle s*en donne à cœur )oie « et cherche , dans la ferveur et r exaltation de ses derniers sectateurs, un dédommagement du nombre immense qu'elle en a perdu. C'est là que les armoires, les buffets, les tablettes , les chambranles de cheminées sont encombrés de ces petites bouteilles transparentes, de ces boîtes placardées d'étiquettes , où figurent, avec le nom du pharmacien et les chiffres mystérieux du docteur , le serpent d'Esculape et la cornue du chi* " miste. C'est là que se trouvent des liquides de toute couleur , des emplâtres de toutes grandeurs , des pilules de toutes grosseurs , une atmosphère pleine de molécules médicales. C'est là que la iaculté est déifiée , que ses ordres sont des arrêts , sa présence uq bienfait. On n'y mange qu'avec sa permission , on n'y boit qu'alors qu'elle autorise la soif , on n'y jouit que d'un sonmieil concédé par elle. C'est là enfin que la tendresse purgomane des bonnes mères iait tomber l'en&nce sous la mitraille des spécifiques.

Le potringorhane est le Potose des apothicaires ; son compte chez eux offre une surface éporme , où les émolliens , les tisanes, se mesurent à la toise. Ses intestins sont un réceptacle , où.Ies productions médicinales des quatre parties du monde semblent s'être donné rendez-vous. Le potringomane^st toujours sous l'action d'un remède nouveau , ou plutôt il y est insensible comme Mithridate aux poisons. Son mal unique est de vouloir guérir de tout , car il se sent toutes les infirmités dont on lui parle , les douleurs qu'on lui décrit et les maladies dont il Ut

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la diagnostique. On conçoit bien que le potringomane ne peut guérir ni du mal qu'il n'a pas , ni de rhabitude qu'il a : aussi le seul souhait qu'on puisse fidre pour lui n'est pas qu'il rétablisse sa santé par les remèdes , mais que sa santé puisse se maintenir én dépit de ces remèdes mêmes.

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