LE DOUILLET
Avez*vous rencontré dans le monde un homme poupin , marchant comme sur des œufs , mettant son mouchoir sur sa bouche s'il fait la bise, calfeutré en hiver comme une porte de serre chaude , parlant de ses maux et de son régime à tout le monde , s'é* coûtant respirer , s'observant digérer , et faisant de la journée douze heures de précautions et de soins minutieux pour sa petite personne? Il connaît les propriétés de chaque aliment , et l'effet qu'il doit produire sur son estomac ; il mange moins ce qu'il aime que ce qui lui convient , et on ne lui entend jamais dire , dans les festins où il se trouve : Tel plat est bon, mais voilà qui est léger, voilà qui est bi- Ueusp; ceci est pesant, cela est trop gras. Raisonnant ainsi sur la cuisine non comme un gastronome, mais en médecin , il la considère seulement sous un point de vue pharmaceutique.
ESQUISSES
Il semble que le douillet n*ait reçu la vie que pour s'en &ire un sujet perpétuel d*iiiquiétude ; rétat physique de son corps voilà le seul objet de ses pensées, le but de toutes ses actions ; il rêve toujours à ses incommodités, aux moyens d*y porter remède, et ne se promène point pour jouir de laspect de là belle nature , mais parce que Fexercice lui convient, ou bien pour récolter des mauves qui le rafraîchissent, du sureau pour ses refroidissemens , et des camomilles pour ses embarras gastriques. Il ne marche point sans papier dans le fond de son chapeau , afin d'éviter les coups de soleil ; ses oreilles sont tamponnées de kirgaga ou de souboujac , sa peau est couverte de flanelle de la tète aux pieds , ses souliers ont double semelle , et il a presque toujours une chemise de rechange au fond de sa poche en cas de transpiration ou même de moiteur.
Le douillet évite Tombre , fuit Thumidité du matin , la chaleur du jour , la rosée du soir, et redoute sans cesse quelque chose , parce que tout suivant lui peut porter atteinte à sa frêle constitution. Il a un thermomètre dans sa chambre , afin de la tenir sans cesse à la molle température des orangers ; il a aussi un baromètre et un hygromètre qu*il consulte longtemps avant de sortir « et malgré ces précautions contre les variations de l'atmosphère , afin de n'être pas pris au dépourvu, il porte une canne à parapluie.
Le douillet s'effraie d'un rhume, s'inquiète pour une engelure, et consulte la £aiculté pour un hoquet ; étendu dans son fauteuil bien rembourré , entouré de coussins , casematé derrière une double baie de
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paravens , il se tâte le pouls , en compte les pulsations, et tient.un journal de sa sauté.
Il mange et boit à heure fixe , pesant sa nourriture , mesurant ses liquides , et mettant autant que possible la même quantité de grains de sel dans son l>ouillon.
On conçoit Êicilement que le douillet s'aime trop pour avoir le temps de s attacher à qui que ce soit ; son cœur déborde d'attentions qui n'ont que lui pour objet; il est plein d'égards pour lui-même, mais il craindrait d'affaiblir l'intérêt qu'il se porte en le divisant ; aussi rien n'interrompt le culte hygiénique qu'il se rend. D ne s'iniorue que de la santé de ceux à qui il croit le même tempérament que le sien ; et, s'il tremble pour eux , c'est par crainte pour lui.
S*il est hors de sa maison , un nuage noir le met en fuite, un courant d'air l'épouvante ; il est constamment inquiet sur les portes et les fenêtres qui l'entourent , et il conçoit mieux que personne l'impôt qu'on fit longtemps peser sur ces ouvertures dangereuses , qu'il considère comme des meurtrières d'où les vents coulis tirent sur les faibles tempéramens.
Le douillet est d'un commerce agréable , car il entre dans son régime de ne pas s'échauffer en discutant ; il est même de l'avis de tout le monde après $es repas , afin de ne pas compromettre le calme de sa digestion , et il sacrifie ses opinions politiques au bien-être de son estomac. Il n'est point ambitieux, point intrigant , car il sait combien le rôle de sollici-
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teur peut porter de trouble dans l'économie animale et combien Fenyie aigrit le sang.
Enfin le douillet serait lliomnïe de Funivers le plus charitable, le plus bien£ûsant , le plus humain, le plus sensible , le plus philanthrope , le plus rare , s'il suivait à la lettre ce divin commandement de la loi de Dieu : Tu aimeras ton prochain comme toimême.
Ne vous est-il jamais arrivé de vous trouver en face de certaines personnes qui clignotent des yeux, qui reniflent, qui branlent la tête de gauche à droite, qui font enfin des grimaces singulières et qui reviennent sans cesse ? Ces tics qui compromettaient votre gravité , ces tics bizarres, fruits d'une mauvaise habitude ou de tiraillemens nerveux dans la physionomie , se multiplient à Tinfini ; fort peu de personnes en sont complètement exemptes. On voudrait se moucher pour qui renifle , cracher pour qui tousse, et Ton éprouve un certain malaise indéfinissable à ne pouvoir délivrer ces bonnes gens d un embarras dont on voit qu'ils ne veulent ou ne peuvent pas se débarrasser eux-mêmes.
11 en est qui remuent constamment les jambes, d autres qui semblent toucher du piano sur tous les