L'AMATEUR D'ANIMAUX
Vous lai parlez dans la rue, vous croyez fixer son attention, il a Tair de vous écouter ; eh bien ! pas du tout ; tout à CQup il vous lâche au nez un énorme coup de sifflet pour rappeler son chien , dont Téloi^ gnexnent absorbait toutes ses £sicultés ; vous recom^ mencez votre discours interrompu, et pensez cette fois pouvoir l'achever sans encombres. A bas! s'é^ crie-t-il d'une voix de Stentor, pour repousser Azor, qui, sortant d'un ruisseau , s'est élancé sur son mai« tre , et grave l'empreinte de ses pattes caressantes sur un pantalon blanc. Son chien , voyez-vous , c'est son idole , son cnobre , l'objet presque unique de sa pensée; il se promène pour lui (aire prendre de l'exercice , il lui parle, le baise, le brosse, le lave, le tond , et le tient sur ses genoux lorsqu'il n'est pas entre ses jambes. Monte-t*-il en diligence, Azor doit s'y placer auprès de lui , au risque d'empuantir les voyageurs , et de s'attirer avec eux de méchantes ai- &ires , car s'il pardonne à qui lui marche sur le
pied , il tire Fépëe avec celui qui marche 'sur la patte de son chien , et n'en ferait ni j^ui ni moins ponr la dame de ses penaéea»
Vous TOUS informez de la santé de sa ftmme , il TOUS répond avec nonchalance « même en comprimant de légers bâillemens ; mais si vous lui parlez d'Azor , soudain son oeil s'allume , sa physionomie s'épanouit ; il vous cite la généalogie du noble animal, ses prouesses à la chasse , son excellence pour la garde « les dangers que lui fit courir la maladie^ la faiblesse qui lui en est restée , et, si vous ne Tar^ rêtez , il Vous fera un article biographique d'Azor aussi complet que ceux que vous trouvez dans la Biographie des œntemporains des frères Michaud.
Qui bien aime bien châtie ^ dit le proverbe; aussi les amateurs de chiens ont souvent à la main un petit fouet pour les corriger; ils les appellent d'un bout avec le sifflet qui y est adapté, et les ché-^ rissent de l'autre avec la mèche de l'instrument. Ces gens-là finissent par contracter presque les habitudes de l'animal qu'ils adorent, et leur langage est imprégné de comparaisons et de figures canines: ils disent d'un négociant rusé , qu'il a h nez fin ; d'un hooune penaud, qu'il a toreilk basse; d*un voleur, qu'on le suit à la piste; d'un mendiant, qu'il quite, etc. ,
Si l'amateur de chevaux ne peât mener son coursier partout avec lui ainsi que l'amateur de chiens son Azor , il s'en dédommage en passant presque sa vie sur le dos de son animal Êrrori ; ses jambes, sans cesse collées aux flancs d'un étalon , deviennent ar-
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qnéts comme les douves d'un tonneau ; toutes ses bottes sont ëperonnées , il ne les quitte pas plus que sa cravache ; il a de Tavoine dans ses goussets , des croûtons de pain dans ses poches , des taons sur son hàbit ; il traîne avec lui une atmosphère d'ëcurie « et se trouve grandi d*une double semelle de crottin ; sa main droite ne cesse de parcourir son cheval du poitrail à la croupe, elle chasse les mouches, couche le poil , et ses ongles servent d'étrillé ; mais combien de terreurs , d'angoisses , n'agitent pas TÂme des amateurs de chevaux et de chiens! La gourme, la rage , le poison, le temps du rut , voilà tout autant d'épëes de Damoclès suspendues sur la téte des oh* jets de leur prédilection. Quel désespoir quand la toux du cheval annonce qu'il devient poussif ! quand le chien , cédant à la nature , et volant à de passa* gètes amours , rompt l'attache et l'attachement qui le fixaient auprès de son maître , et que celui-ci , le coeur gros de soupirs, court au bureau de la Feuille d'Apis , faire coucher son Azor dans l'article des effets perdus j et donne en larmoyant le signalement du beau fugitif! Quel crève-cœur de le retrouver tombé sous la massue du valet de ville , ou flottant noyé sur les rives du lac !
Sans doute cet amour excessif pour des bètes peut prêter au ridicule ; cependant je le conçois, car le chien et le cheval sont de nobles créatures sur , lesquelles l'homme ne compte pas en vain ; trompé par ses amis, trahi «par ses maîtresses, son cœur malade et blessé trouve un reimède, un refuge dans l'affection d'animaux auxquels il ne manque que la
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porde pbtqr fiure à leur maître des éermens de fidélité qu'ils n'oublieraknt point ; sans doute ils valent mieux que ces êtres vils que l'intérêt ou Tamourpropre attirent auprès de lui, et qui lui manquent ^ moment même où son infortune ks lui rendrait nécessaires.
J 'ai connu un misantibrope qui n'avait conservé dé relations qu'avec un chien et un cheval, bien que sa &mille fût innombrable , et conome je lui témoi* gnais mon étonnement de l'isolement complet dans lequel il vivait, il me dit :
« Pourquoi vous étonner si j'ai quitté une mille toute composée de parens que, la nature semblait m'avoir jetés au nez comme pour se moquer de moi, dont je ne cultivais les relations que par bienséance, avec lesquels il fallait avoir Vair lié, sans qu*aucune ombre de sympathie m'unit à eux r de ces parens, en un mot, qui vous boudent lorsqu'on ou* blie de les aller voir , qu'on dérange quand on les vi* site, auxquels on déplait absent et présent; qui se pbignent de votre négligence ou gémissent de votre assiduité, qu'on nt voit jamais assez pour éviter leurs reproches, et toujours trop pour l'agrément qu'on leur donne et celui qu'ils vous procurent? Quant à mes amis , aucun ne supportait mes dé£akuts comme jmon cheval supporte mon corps et mes caprices, m ne revenait me caresser comme mon chien « lorsque je l'avais aigri par un traitement brusque. J'ai doùc adopté la compagnie de deux êtres qui tolèrent ma mauvaise humeur et m'aiment tel que je suis; d'ailleurs j'ai observé que mon cheval après
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rarome trottait mieux , et que mon chien après im bon repas me caressait comme avant. Cela m'a décidé à les préférer aux amis du jour, dont rattachement baisse avec Tutilité dont on estpoqr eux et les jouisssinces qu'on leur pre>ci]re, et qui n'ont jamaiâi le cœur plein de celui dont la bourse est vide* »