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MES PREMIERS VERS IMPRIMÉS

En 1812 je comptais dix*neuf années (n*en déplaise au Tableau électoral, qui tantôt en augmente, tantôt en diminue le nombre, sens me faiire jamais mon compte juste) ; j'étais à Lyon , tourmenté du démon de la poésie, faisant; au seio d'une maison de commerce, plus de vers que de chiffres, et, pour rimer des épigrammes, des quatrains et des contes,^ inspiré par le copie de lettres, le brouillard de ventes, enfin par tous les livres les plus faits pour éteindre mon feu littéraire et rembarrer mon essor lyrique. On conçoit combien cette existence poitiahcommer-

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dio/^ me donnait d*ennuis; tiraillé en sens inverses par mes goûts et mes devoirs , ) 'étais méchant poète incognito, mauvais négociant patent, et, pour comble de malheur, je n^avais personne à qui confier mes productions. Pour un auteur, on conçoit aisément tout ce qu'une pareille position a d'infernal. Car faire un chef-d'œuvre n'est rien pour lui, s'il finit qu'il l'admire tout seul , si la douce rosée des éloges ne vient féconder son génie et rafraîchir son amourpropre altéré de suffrages. Le moyen de faire part de ses vers à gens qui m'auraient d'abord grondé de^ perdre mon temps à les fiiire, et qui avant d'en juger le mérite intrinsèque, m'auraient provisoirement puni de les avoir composés! Aussi je débordais de poésies , j'en avais les poches pleines, mon pupitre en regorgeait ; mais aucun écoulement, aucun placement ne s'offrait pour elles. La position n'était pas tenable.

Ce temps, comme chacun le sait, était celui du triomphe des almanachs. A l'approche du nouvel an Paris était inondé de ces petits volumes maroquinés, gaufirés, lissés, dorés, garnis de vignettes, où les vers des poètes musqués de l'époque étaient encadrés de tout ce que la reliure et la typographie produisent de plus riche et de plus gracieux. Oh! comme j'enviais le sort de ces auteurs dont les noms bienheureux se prélassaient au sein de tant de luxe ! il me semblait que la critique ne pouvait atteindre celui dont les œuvres étaient défendues par un entourage si pom-> peux, et qu'on ne pouvait être un pauvre auteur alors qu'on était admis dans un livre doré sur tranche.

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Quelle gloire si je pouvais, en loignaut mon nom it celui de ces héros d'almanachs, le voir traîné k la postérité par les amours ailés de Tony Jahannot oo les grâces de Thompson, gravés sur beau papier vélin! Mon sommeil était agité par cette audacieuse prétention; enfin je n^ tins plus, et, dioisissant VAlmanach des Dames, celui de ces petits livres qui me parut le mieux enhamaché de culs de lampes, de dorures et de maroquin, j'envoyai ï son rédacteur, M. Lefoel, rue Saint-Jacques, n* 54, des morceaux choisis dans mon énorme portefeuille , et les accompagnai d'une lettre humble et congratulante, d'une de ces lettres à style de velours , où Tamour-'propre se met à plat ventre pour pouvoir s'insinuer où il voudrait parvenir.

Que Tannée 1 8 1 2 me parut longue ! car ma lettre était partie le 1 3 juillet, et mon sort ne devait m'^e dévoilé qu'à la fin de décembre ; époque à laquelle paraissait le livre de ce Lefuel, dont le nom reste à jamais gravé dans mes souvenirs.

Dès le 1^ décembre, j'assiégeai régulièrement deux fois par jour le magasin du libraire où le fortuné recueil devait paraître ; jamais je n'y entrais sans une vive émotion ; elle fiit telle , quand on m'annonça l'arrivée de l'objet de mon attente, que je m'emparai du livre sans le payer, et je m'en allais lorsque le marchand , me tirant par le bras, me fit revenir d'une distraction bien naturelle sans doute dans ma situation morale, mais que le 13>raire, plus cahne que moi , pouvait interpréter tout autrement.

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Voilà donc l'espoir de mon immortalité dans ma poche , le but de tous mes vœux collé contre mon sein palpitant ! je vole dans ma chambre, j'y arrive, m'y voilà ; Dieu ! avec quelle anxiété je pris Talma-* nach et le considérai « sans avoir la force de l'ouvrir pour connaître mon sort ! Je le plaçai sur ma cheminée, et, m'asseyantenfacedelui, je le regardai longtemps, ballotté entre Tenvie de le parcourir et la terreur de ne pas y trouver mon nom. Enfin, m'armant d'un véritable courage , je tirai le livre de son bel étui, et commençai à détacher l'une de l'autre ses feuilles que la dorure avait collées. Le Gel sans doute prit pitié de mes angoisses, et voulut bien abréger mon supplice en dirigeant mes doigts et mes yeux sur la page fortunée où reposait m(^^ ment étendu un conte de ma &çon avec mon nom élégamment placé à l'arrière-garde de mes vers. O vous qui pouvez me comprendre, jugez de ma joie, doublée par la découverte que je fis encore d'une de mes épigranmies placée sur un autre feuillet! Me voilà donc célèbre ! Sautant quatre à quatre les escaliers, je courus dans les rues, sans savoir avec qui partager mon bonheur, dont je croyais du reste que tout le monde devait être instruit, car il me semblait que chacun, en me regardant, me félicitait de mon succès ; jamais les figures ne me parurent aussi rayonnantes ; je lisais ma gloire sur le front de tous ceux que je rencontrais. O premières illusions de la jeunesse! que votre charme est doux! Vos souvenirs sont ine£Eaiçables ; car, après trente ans, j'éprouve encore un plaisir indicible à me rap-

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peler cet évènefiient, puéril sans doute , mais qui m'a laocë dans la carrière que je parcours à mes risques et périls.

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