LA HURE DU SANGLIER
Aux trois quarts du dix-huitième siècle vivait 4ans notre Genève un amateur de bons morceaux , comme il en existe immensément de nos jours; mais le héros de mon histoire était presque un phénomène de son temps, car les dissensions politiques ne laissaient pas alors aux citoyens jaloux de leurs droits le loi^r d'être gastronomes. Ils étaient représentans , englués^ natifs, comuaUstes; il y en avait fort peu d'épicuriens : on les voyait sans cesse disputant, bataillant, soupirant après un Conseil gén^iral^ ou se préparant à une prise d'armes. Cette époque était de celles où Ton ne saurait manger morceau qui profite; aussi M. C*** avait une réputation de gourmand vraiment unique : c'était chez lui que les pourvoyeurs de nos marchés portaient en droite ligne, et en toute assurance, le coq de bruy-^ ère, le pluvier doré, A' ombre chevalier, la truite saumonnée, etc.
Certain matin , de fort bonne heure , un ami de M, C***, ou peut-être de sa table, l'appela de la •rue d'une voix de Stentor. M. C*** se mit à la fenêtre , en bonnet de nuit. «Eh! mon cher, lui dit Tami, avec un accent énergique, un sanglier mor gpifique! marcassin de hmUe volée! à un florin la lure! viens vite!» M. C*** s'habille rapidement, se jette dans son escalier, et roule plutôt qu'il ne descend auprès de son camarade de gueule. Tous deux arrivent devant le bel animal exposé en vente , et
ESQUISSES. lit
^oilà M. C*^^ qui bientôt revient en trioni{^ateiir & son logis , Élisant porter devant lui , au lieu des dépouilles opimeSf cent vingt livres de sanglier. Chacun peut se faire une idée des jouissances que la hure présentait en perspective à nos deux gourmands, des divers apprêts dont ils débattaient entre eux la convenance, de l'inspection consciencieuse qu'ils disaient de ce divin morceau , de la liste d mvités admis au banquet royal qu'ils minutaient ensemble, quand tout à coup un huissier du petit Gon-> seil arrive chez M. C***, et lui signifie, d'après une ordonnance de police , alors en vigueur , qu'il eût à livrer aux membres du Conseil d'État le sanglier dont seuls ils se réservaient le droit de manger la hure ; privilège assez singulier dans une république, et auquel M. C*** refusa tout net de se soumettre. Grande rumeur à l'Hôtel de Ville ; le gastronome insurgé est mandé à la barre des pères du sénat : il ne s'agit pas, comme à Rome, de discuter à quelle sauce on mettra un turbot , mais de savoir si on aura le sanglier, dévolu aux premiers magistrats, suivant la lettre et l'esprit des ordonnances somptuaires d^alors.
M. C*** , fort de son droit, comme de son aptitude à manger du sanglier ausri bien qu'un conseiller , plaida sa cause en épicurien dont on déchirait les entrailles ; il défendit sa hure comme une lionne ses petits. Emporté par la justice de sa cause, il s'éleva à des considérations sévères , qui émurent fortement l'assistance , et ce ne fut pas sans honte et sans balbutier que le premier syndic condamna le gastronome endurci dans son refus à douze jours
de prison. On ne conçcnt guère qu'un {ngement semblable ait pu se rendre sans occasionner de prises d'armes , dans un moment où elles avaient lieu pour de bien moindres sujets*
M. ayant demandé la permission de mettre ordre à ses affaires avant d'être écrou^, on lui accorda jusqu'à la retraite sonnée du même soir.
Indigné de cet arrêt , un chaud libéral de Tépo* que, avocat de son métier» faiseur de brochures poli* tiques par goût, défenseur de la veuve, de Torphelin et des gourmands désappointés , fit une requête au Conseil, à Tinsu du pauvre M. C***, Celui-ci revint ^hez lui la figure allongée, ForeiUe basse , pendant avec amertume que les plats les plus fins perdent de leur saveur mangés sous les verrous, et que la hure la meilleure ne vaut rien lorsqu'elle a un goût de ge^e.
La requête contre Tarrêt était conçue en ces termes :
Magnifiques et très-honorés Seigneurs !
« Le droit de manger du sanglier est inhérent à tout citoyen qui a de l'argent pour l'acheter , des 4lents pour le mordre « et un estoouc pour le digé- Ttr ; comment concevoir l'égalité sous des magis* trats qui réservent à eux seuk la hure de tous les marcassms apportés sur nos marchés? Les rois mêmes ne s'arrogent point le privilège dont vous voulei^ jouir, vous^ chefs d'une république! Pourquoi donc «xhukner une ordcmnance seigneuriale vermoulue , à l'eflet de favoriser votre gourmandise aristocratique ? Si la hure d'un sanglier ^(Àl appartenir de
droit à quelqu*un, c'est sans doute à celui qui sait le mieux l'accommoder ; et , sous ce point de vue « qui la mérite à plus juste titre que M« C^*, dont la réputation culinaire est presque proverbiale ? Non , piagni£ques et très-»hoaorés Seigneurs, vous ne Biaintiendrez point Tarrèt inique qui frappe un citoyen inoffensif : vous le laisBerex vaquer à raccommodage qui le requiert , vous ne l'enlèverez point à son domicile , au moment où ses fourneaux l'attendent , et TOUS voudrez qu'il puisse manger libre c^te hure que la nature accorde également i tous les hommes» en dépit des douze jours- de prison auxquels vous l'avez mal à propos condanmé« »
Cette requête énergique produisit son effet sur le moral intimidé des che& de l'état. Le sentim^ de rinjustice qu'ils commettaient, et peut-être la crainte d'une émeute gastronomique» les engagèrent à casser leur sentence ^ et au mcNBient où M» C*** se rendait à la prison pour y subir sa peine , son ami de gueuk hii annonça l'heureuse nouvelle qui le dispensait d'y entrer* Tous deux volk^nt au sanglier ; il fut dépecé de main de maître , accommodé d'une manière succulente, mangé avec réflexion; et, ailes conseillers eussent pu voir la hure nageant dans du bouiUon rectifié sur la table de M. C**^*, s'ils eussent pu en sentir le fumet balsamique , ils auraient fait revivre l'ordonnance et confirmé leur arrêt, au ris^ que de toutes les prises d'armes possibles, et d'avoir la consdence cbargée ^ i prapos de oetAe hure , qui ne devait point peser sur leurs estomacs.