LETTRE
DE M. CALIN TABTUCAFFB, PBRB, A BASILE TARTUGAFFE, SON FILS.
GencQC, 2iféQrier 1840.
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Et d'abord dëpomlle-toi bien ^ite àt ce ton sé* millant , badin et lëger que tu dois avoir contracté an $ein de la société parisienne ; il n'est plus de mode chez nous , ou plutât il ne Ta jamais été. De la gravité , mon cher , de la gravité ! Viens avec une pa^ cotille d'habits noirs » et compose-toi une figure pensante , chiffrante', calculatrice , où les mathématiques , la morale et la prudence aient empreint leur cachet.
Ah ! que je bénis le destin de pouvoir recommander à mon fils, comme élément de réussite , un penchant prononcé à la philanthropie transcendante/ Fais provision de projets pour le bonheur du genre humain , et ne va point surtout borner à Genève , à l'Europe ou à trois parties du monde seulement , l'essor de tes utopies bienveillantes ; non , mon bon ami , songe aux infortunes des Caffires^ à la stupidité des Lapons , au peu de civilisation des Indous , à la férocité des Carcubes, et ne t'occupe qu'à temps perdu de Genève et de la Suisse. C'est être égobte que de concentrer sur quelques lieues carrées tes affections pour les hommes ; ils sont tous tes frères « mais les plus éloignés de toi topographiquement doivent être les plus rapprochés de ton cœur. Dans ce moment, ma voisine M™* Rolkorine, qui pleure à chaudes larmes sur le sort des Samoièdes , vient de renvoyer sa femme de chambre pour avoir marché sur la patte de son petit chien. Ce trait peint notre époque.
La philanthropie , mon cher , te poussera admirablement dans le monde; prends des notes sur
réducitioD des daMes indigentes, sur les causes dit piiqpérisme , et je t^introdmrai dans plusieurs réu-» mous d'êtres sensibles et compatissans, où tu feras de belles et bonnes relations, qui pourront contrit buer i ta fortune , tout en s'occupant avec toi des misères d'autrui.
Je n ai pas besoin de te dire d'être religieux , to as toujours eu des idées sages et arrêtées à cet égard i mais ne crains point de les proclamer hautement^ Sans rompre avec Téglise nationale, choie et respecte le méûiodisme envahissant qui se dorlote dans nos classes les plus opulentes ; garde-toi de le ridiculiser par tes propos, et apparais plut6t dans quelques con« venticules , sans renoncer à te &ire voir tous les dimanches aux places que j*ai louées pour toi dans trois de nos temples ; je les ai choisies bien en vue , et ta piété arrivant en poste de Paris surprendra et te sera comptée pour très-méritoire ; fais échange de bons procédés avec la vénérable compagnie ; ménage les ministres du culte : leur influence est im-^ mense et s'infiltre partout. £n plaidant pour leurs intérêts , sois persuadé que tu soignes les tiens , et que la faveur du clergé huile les ressorts de nos entreprises comme elle arrondit Içs angles de tous les contacts sociaux.
Tu avais la fôcheuse manie de rimer : si tu n'es pas encore guéri de ce travers, ne tarde pas à entrer en convalescence. La littérature est ici un brevet de proscription pour qui la cultive par goût, et un billet d'hApital pour qui la professe par état ; je ne te permettrai pas même les bouts-rimés et le couplet de
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table, qui passeirt comme KmpliaMgesdaïucerUii^ circonstaoces exceptiomaelles. La partie fac^eaae de tes occupations , le feuilleton de ta vie intellec* taelle , devra se composer de tableaux de mortalité , de recherches sur la vie moyenne et la population « de remarques sur l'atmosphère , d'analyses d'eaux sulfureuses et autres récréations statistiques qui amortissent l'imagination, et qui^ si elles ne sont pas d'une galté icHle , n'en séduisent pas moins par la certitude gracieuse des chiffres et le positif majes^ tueux du calcul. Cher fils, je sens tout ce qu'il peirt y avoir de décevant et d'amer pour toi dans cette direction ; mais sois persuadé que , arrivé à Genève, si la poésie veut encore s'emparer de toi , nous la chasserons à grands coups de chiffres , nous la poignarderons de nomenclatures, nous l'égorgerons doucettement au moyen des comités législatif oà je t'introduirai ; et d'soUeurs je compte sur la société, l'aspect et les discours des personnes qui t'entoureront comme sur les meilleurs tqpiques pour te sous* traire à la recrudescence lyrique dont ton esprit pourrait être atteint.
Au contraire, excellent fils, prosterne-toi devant les langues mortes ; honore la physique, lève-toi devaut la botanique , sois le séide de la chimie , inventorie la nature , et tu retireras plus de fruit de tes travaux scientifiques que de tous les chefs-d'œuvre possibles. Remplis donc tes malles de cornues, procure-toi des alambics , achète des compas , prépare des herbiers, et sois assuré qu'à leur aide tu obtien» dras les respects de la foule ébahie bien mieux qu'a-
Ttc la Ijre d'Apollon , dont les cordea , ici , ne peuvent servir qu'à pendre les infortunés poètes* Tu sais , cher fils , que Phëbus lui*mème garda des troupeaux quand il fut exilé chez Admète. A Genève* il aurait gardé.... le silence, ou raclé du violon dans un quatuor pour ne pas ameuter de ûcheuses préventions contre lui.
Tu devras choisir pour protectrices les vieilles filles dont notre ville est assez amplement fournie ; ces personnes-là mènent à tout , je t'engage à les entourer d'égards. La société du dimanche de ta mère en recèle trois qui , ainsi que les trois parques, peuvent te filer le plus charmant destin ; fais leur partie, garnis leurs chaufferettes, offre-leur ton bras» multiplie auprès d'elle tes visites , immole-toi à leurs convenances , médis avec elles de compte à quart, et tu verras qu'elles applaniront devant toi le chemin qui conduit à la porte dorée de l'hymen , et qu'elles te guideront au sein des riches héritières , parmi lesquelles tu n'auras plus qu'à choisir.
Ne te mêle que peu de politique ; à ce jeu-là il est difficile de gagner et très-probable de perdre; caresse toutes les opinions. La faveur d'un parti n'a jamais fait autant de bien que la haine d'un autre peut faire de mal.
Observe bien attentivement toutes les petites convenances, remplis scrupuleusement tous les devoirs d'étiquette , respecte les préjugés et l'esprit de caste, agenouille-toi devant les réputations acquises , accepte-les sans contrôle ; surtout ne va pas faire le philosophe, fronder les ridicules, et te brouiller ainsi
les
ESQUISSES
avec le plus grand nombre : non , cher fils , les re« dresseurs de Tespèce humaine font tous de bien mauvaises fins ; aujourd'hui même , l'inauguration de la statue de Rousseau vient à Tappui de mes comeils. Cette iête n'a été célébrée que par le peuple ; soixante ans écoulés depuis la mort de Jean-Jacques, son sublime génie , la gloire immense qu'il s'est ac^ quise et dont l'auréole illumine Genève , les malheurs qui assaillirent sa vie errante , tout cela n'a pas désarmé ses ennemis dans un certain monde. Il en est qui voudraient arroser sa cendre de morphine , et renverser le bronze que l'orgueil et le repentir national viennent de lui consacrer, tandis que le buste de Dominique Ghabrey se prélasse au jardin botanique sans éveiller aucune haine , aucun fâcheux souvenir , si bien qu'à peine l'on se doute pourquoi on lui a accordé les honneurs du marbre. O triomphe des sciences naturelles !
Ainsi donc , brave Basile , empaille , dissèque , herborise , calcule , analyse , chifire , mais ne fais ni VÉmUe ni le Contrat social! c'est ton père qui t'en conjure , et qui se croit bien certain que tu ne seras jamais capable de lui désobéir à cet égard.
Câlin Tartucaffe,