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LES TROIS MORGUES

Le bltiment nommé la Morgue est, à Paris « tio dépôt de cadavres d inconnus à la disposition des familles éplorées qui viennent les réclamer ; un pareil établissement n'existe point à Genève « on d'ailleurs ]) serait d'une chétive utilité, Dieu merci; mais la morgue, ce défaut qui nous porte à nous enorgueillir d'un nom , d'une grande fortune , de quelque savoir» 1^ ! cette mwgue-là , nous en avons de trois espèces id comme partout ailleurs.

Rien de plus commun que ces gens bouffis d'ar* rogance , dont la prétendue grandeur toise la peti* tesse de ceux qu'ils croient inférieurs à leur posi* tion socisde ou à leur mérite. Ces gens à politesse froide et compassée qui tiennent à distance tous ceux qui ont affaire avec eux, qui vous abordent d'un air protecteur , dont les mots semblent descen* dre sur le vulgaire portés par le dédain et le mépris, qui s'étonnent de trouver quelques connaissances, quelque savoir-vivre hors de la superbe catégorie d'êtres privilégiés à laquelle ils font gloire d'appartenir ; qui promènent par le monde un air pédant qu'ils croient digne et n'est que ridicule, qui pensent vous honorer en vous adressant quelques paroles; ces gens-là méritent plus que tous autres qu'on les stigmatise aux yeux de l'opinion publique.

Toutes les satires qu'on a faites sur la noblesse ne s'appliquent pas en entier à la morgue de nom qui règne à Genève, puisqu'il n'y a pas /de noblesse du

ESQUISSES

crû; mais il n'en est pas moins vrai que si ce fait rend les prétentions nobiliaires plus ridicules , il ne peut empêcher qu*elles n'existent, voilées sous des dehors, des prétentions, des séparations de castes, que nul ne pourrait nier. L'ancienneté des familles y remplace les parchemins; un nom est omime du vin en bouteille, il gagne à vieillir ; et, pour suivre la comparaison, il finit par faire tourner la téte de ceux qui le portent. Ces individus donc , ivres d'orgueil; ont fini par se persuader que Genève a pris l'habi^ tude de ne pouvoir se passer d'eux ; qu'ils sont les arcs-boutans de l'édifice social; que, parce qu'ils comptent quelques magistrats dans le tronc de leur arbre généalogique, il importe d'en cueillir et d'en prendre sur les bourgeons des branches les plus éle* vées ; que de père en fils ils doivent être adhérens aux chaises curules et cramponnés au maroquin lé* gislatif ; ils penseraient déroger s'ils n'étaient que simples artisans ou citoyens, et travaillaient pour leur part à autre chose qu'à consolider, à augmenter la morgue et l'importance de leurs arrière -petitsneveux.

Nul doute que des services rendus au pays par certaines familles ne doivent les entourer de respect; mais ces services seraient payés trop cher s'ils emportaient avec eux l'obligation de donner sans cesse les premières charges du pays aux enfans dégénérés de vertueux ancêtres. Rien n'empêche que le petit-fils d'un grand homme soit un imbécille ; il est même rare que le talent se maintienne dans tout son lustre à la troisième génération ; et, dans ce cas,

je passerais plus volontiers de Torgaeil à celui qui compte d^illustres ancêtres « que sa prétention à occoper Ie& mêmes emplois queux. C'est pourtant ce que nous voyons trop souvent. Il est certaines Ëimilles qui se trouvent enfilées aux magistratures de génération en génération comme les grains d'un chapdet, et je ne conçois pas pourquoi ces braves gess ne laissent pas dans leurs testameos leurs places à leurs enfanSt comme ils leur lèguent la profNriété d'un immeuble ou la jouissance d'une rente. C'est de la légitimité au petit pied, du droit divin en miniar ture, quif dans notre république, estdoublem^t ridicule ; maintenant surtout que la diffusion des lu* mières et la généralité de l'instruction rendent très* fiicile l'admission aux honneurs d*un bien plus grand nombre d'individus, chose qui rencontrait pdus d'obs* tacles dans les anciens temps d'ignorance.

Cette quasi certitude d'arriver au pouvoir donne aux jeunes gens qui en sont pénétrés une trop haute idée d'eux-mêmes ; ces magistrats en herbe ont souvent plus de morgue en voyant leur place en pers-* pective qu'alors qu'ils y sont parvenus ; leur défaut dans le monde jette ainsi une prévention d^voraUe sur le reste de leur carrière , car le public a de la peine à revenir de ses premières impressions.

La morgue des écus, jdus firéquente , est encore plus comique; rien de plaisant comme ces gros rentiers qui pensent avoir acquis avec leurs richesses la licence de s'en pavaner ; qui un beau matin se réveillèrent capitalistes pour avoir joué avec bon* heur à la hausse ou à la baisse des effets publics ;

gens dont le superi)e dédain prit oaissance à la boone« qui ne reconnaissent d*antre supériorité que celle des espèces, et qui croient avoir leur brevet d'io^ solence sous la clé de leur coffire-^ort et sous le maroquin de leur portefeuille.

Leur morgue est toute métallique ; ils ne s'ima^ ginent point qu'un homme qui a fait fortune ne soit pas bon à toute chose , et ne trouvent aucun emploi au dessus d'eux ; du reste agissant sans cesse avec leurs inférieurs en revenus comme avec des commis sous leurs ordres, ou des garçons de caisse à leur service. Ces Crésus conmierciaux ne réussissent qu'avec une peine infinie à faire firaterniser leur morgue d'écus avec la moi^e de naissance; les noms anciens sympathisent peu avec les fortunes récentes ; il y a toujours chez ces dernières un entou* rage de parens obscurs, de cousins germains peu avancés, et cette parenté gênante pèse comme plomb au parvenu qui veut s'élever et qui ne peut la tirer tout entière avec lui au sommet de l'échelle de la considération • Si ces négocians, enflés d'orgueil et d'argent et retirés des affaires , passent de leur bureau dans l'administration, ils regardent le citoyen qui ne plie pas sous leur rhétorique de comptoir comme un téméraire apprenti qui veut raisonner; ils voient tout au travers de leurs lunettes de boutique ; ils traitent les beaux-arts qui ont le malheur de tomber sous leurs mains comme jadis les signatures suspectes qu'ils repoussaient de leur portefeuille. Ils les considèrent comme des faillites ou tout au moins comme des dépenses sans pro£A , des

suporfiHatkmt de Tordre social , coâteoaes et inutiles. Ces Vandales ne jugent digne de leur attention et de leurs soins que ce qui a un rapport sûr ou une utilité matérielle et directe, mettant impitoya- Uement sous leurs pieds tout ce qui est privé de la grâce du billet de banque et de Tamabilité de la lettre de change. Us défendent l'argent de Tétat avec le même courage qu'ils combattirent pour le leur« c*est là le nec plus ukrà et le plus beau côté de leur science.

La morgue du savoir, plus excusable dans son principe, n'en est pas moins très*-fâcheuse dans. ses résultats. Un pédant, gonflé de son mérite, veut planer comme ua ballon sur tout ce qui l'entoure. Il ne voit Tunivers que sous le point de vue des conr naissances humaines qu'il professe, et, comme Atlas^ il s'imagine porter le monde sur ses épaules. Observez son air pensif, distrait; il ne vous £iit pas même l'honneur de vous apercevoir ; ou , s'il veut bien descendre des hauteurs de son mérite pour causer avec vous dans la plaine de l'ignorance où vous végétez suivant lui, ses paroles graves, lentes, mesurées, sur lesquelles il s'arrête comme le musicien sur des points d'orgue, retentissent à vos oreilles, semblables aux oracles de la sibylle ou aux proverbes du grand roi Salomon.

La morgue du savant est exclusive; alors le géomètre voit l'apogée de l'esprit humain dans ses calculs, l'arithméticien dans ses chiffres, le chimiste dans sa cornue, le botaniste dans ses nomenclatures, l'astronome dans ses systèmes, tandis qu'un vrai

saTant, en mettant tontes les connaissances s«r le même niveau , s'il cbërit la brandie qn il professe, n*en apprécie pas moins celles qui lui sont étrangères. Cette morgue change toujours en rivales des sciences qui devraient être unies comme des soeurs; le pédant use de son influence pour écarter les branches de savoir qui font ombrage à cdle qu*il enseigne etveut faire prédominer*. Les sciences exactes pèsent de tout leur poids sur les arts d'imagination; les classifications enfoncent la littérature , la physique chasse et poursuit la philosophie, et Ton songe moins à briller soi-même qu'à rabaisser l'importance d'autrui. Il y a plutôt déplorable hostilité que généreuse émulation parmi les doctes, et le système d'éducation, en butte aux tiraillemensdeleur amour-propre, marche sous la bannière d'un triomphateur plutôt que sous celle de l'intérêt général.

Humains! pauvres humains! fautai que le nom de vos pères, les écus de votre bourse ou votre vain savoir sèment parmi vous cette morgue déplorable que le sépulcre fait tomber en poussière! Et quand vous avez tant d'excellens motifs pour être humbles, pourquoi £iut-il que les plus misérables de tous vous rendent fiers et dédaigneux !

MONSIEUR GOMMILENBST.

Si M. Gommilenest n*ëtait pas amoureux lorsqu'il courtisait sa femme, à qui se fier, grand Dieu ! C'était un empressement, des soins, des soupirs, des lettres brûlantes, enfin toute la kyrielle des preuves d'un penchant irrésistible, fougueux. U iut uni à Tobjet de son culte; et sa flamme, qui était volcan au premier mois, devint incendie au second, et feu de cheminée au troisième ; puis, le temps a jeté tant d'eau sur ce dernier petit feu, qu'il s'est éteint, très* éteint; si bien que ce cœur brûlé d'abord, passant par la température de l'ébuUition à 80 degrés de Réaumur, du bain marie, des orangers, de la serre chaude, etc., etc., a fini par arriver tout doucement à zéro , en attendant la gelée et la glace qui ne peuvent tarder beaucoup. Il y a donc deux ans que M. Gommilenest , semblable à notre terre , suivant le système deBuffon, tend au refroidissement; il reprend une à une ses habitudes de garçon que son hymen avait suspendues; et, sans les cris d'un marmot de sa façon , et quelques discussions assez vives avec sa femme , il ne se douterait presque pas qu'il est marié. En effet, il ne rentre chez lui qu'aux heures des repas, quand toutefois un goûter au cercle, une partie de campagne avec ses amis, ou une invitation de ces derniers ne l'empêchent point de prendre part au banquet de fisimille. Alors qu'il s'y assied, jamais la soupe n'arrive assez vite sur la table pour abréger le temps du festin ; il dit moins de mots

qu'il n'avale de morceaux; il est tadturoe, bourru, grondeur, ou bien ai rnoorieur est dans une heureuse disposition d'esprit, sa gaîtë est intérieure, et ne se révèle parfois à la sur&ce que par un air d opéra qu'il fredonne ou siffle à satiété.

Qu'on n'aille point croire que cet époux si maus* sade chez lui ne soit pas agréable en société ; non, il reprend en firanchîssant le seuil de sa porte le titre d'homme gai et fiaicétieux qu'il abdique en rentrant ; son amabilité est réelle dans le monde ; c'est là qu'il débourse les joyeux propos, le mot pour rire, les contes amusans ; mais, de retour au logis, son xma* bilité est à sec, il a tant dépensé ailleurs! c'est du lait écrémé , yn sel qui s'est évaporé au grand air« un oiseau des champs qui entre en cage, enfin c'est un changement complet. Voyez- vous, il est trop sûr de l'attachement de sa moitié pour chercher en» core à lui plaire en tète-^à*tète , et la pauvre femme, dont on envie le sort d'après de belles apparences, n'ose confier à personne la conduite de son époux^ d'abord par devoir, ensuite parce que nul ne croirait à des rapports aussi peu conformes à ce que chacun peut voir en public.

M. Gommilenest consent à s'occuper de son en* Gint sous bénéfice d'inçeniaire, c'est à dire quand il le trouve gentil , riant , bien propre ; mais il le laisse aux bras de sa tendre femme lorsqu'il est sale, criard ou endormi. Il ne prend des soins du ménage que les roses, et redoute singulièrement de se piquer les doigts aux épines ; il cherche à réunir en sa per^ sonne l'indépendance du célibat et les agrémens de

rhymen ; il ne craint point d*ètre entouré d'attentions, de prévenances, d'égards, de soins ; mais sons tûot cela il n*aime pas à trouver un petit bout de diaine ; il le secoue et le brise inunédiatement , car il sait que quelques jours de tolérance abusive , suivant lui, pourraient permettre à sa femme d'invoquer la prescription pour leur continuité.

Survient-il, au retour de la belle saison, un de ces jours radieux qui invitent tout le monde à une promenade, et M"^ Commilenest se hasarde-t-elle à demander pour sortir le bras de son époux, celui-ci ne trouve jamais le temps assez beau, Tair assez pur, le del assez bleu ; et, si tous ces prétextes lui manquent , il lui reste au moins celui de ses chaires; ou bien , s'il se décide en rechignant à cette complaisance, rhumeur qu'elle lui donne s'exhale en paroles, et il £3iit sa corvée avec accompagnement de petits mots acides, poignans, mordicans, qui interrompent seuls le silence d'une promenade que monsieur rend aussi brève que possible quant à l'espace parcouru, et que madame trouve encore trop longue pour l'agrément qu'elle lui donne. Il est alors curieux de voir ce couple uni par un entrelacement de bras tendre et amical , se chamailler à voix basse ; de contempler ces deux figures, qui s'efforcent d'être calmes, quand leurs bouches font assaut de propos où la malice se voile sous un rire trompeur : de loin on les prendrait pour deux amans se faisant d'intimes confidences, et les jeunes filles, abusées par cette pantomime fallacieuse, convoitent en leur cœur la

fâidté de M"""" Gomoilttiert, et 80U{nreiit aprte le moméat d'être faenreuses eomme elle,

L'amoar ne se kit guère une pipe à la bouche ; AQ6si M« Commilenest/ aloro qu'il aspirait à: la màn de son ^pause, arait renoocë aux diamies du cigare ; mais la flamme de aés ieox ayant pâli, laiuméede son tabac Fa remplacée , et le sanctuaire de Vbymen est décoré chez lui de calumets en racine d'ukn, en écume de mer , en porcelaine ; Tun d'eux pend insolemment au même clou que le portrait de Gommilenest, et se balance sous le nez de cette intéress«ite femme, comme pour proclamer le triomphe du canaotre sur les égards conjugaux.

Hélas! dirai- je la cause de cette conduite, le su|tt de ce refiroidissement? non, je m'arrête. Mais« couTenons-en, quand l'honmoie, lancé sur le fleuve de la 'vie, veut se fixer et monte dans la nacelle de l'hyménée, cette nacelle légère n'est jamais d bien amarrée qu'elle ne dasse parfois fiirieusement sur ses ancres.

liB JOBARD POLITIQUE.

Ctst un honoéte badaud ladle à persuader par tout ce qui tieot au pouvoir ou qui le soutient ; qiii Toit une affreuse révolution dans la plus chétive op*^ position à la marche gouvenieinentale ; qui s'imagine cmBés du bonnet rouge, armés d*une pique « les bras nus , buvant dii sang humain dans un trint , tous les éorivains qui cherchent à réprimer « ou seulement ) signaler les abus d'une loi ou les inconvéniens d'une ordonnance. Trembleur impitoyable , qui trouve le désordre dans une humUe requête , le trouble dans de Âmples dMervations, lanarchie dans le choc des opinions , et qui trempe continuellement ses pensées dans les sanglans souvenirs de la terreur de g3, pour se maintenir l'esprit effrayé et l'imagination peureuse. Pardls à Damodès , les gens de cette espèce ont sans cesse suspendu sur leur tète un glaive ; et quel glaive encore ! celui du comité de salut public, n suffit de blâmer devant eu^ une pauvre petite mesure de police pour devenir à leurs yeux un Robes* pierre; et« û vous leur parlez des indigens avec pitié, pan! vous v(Hlà partisan de la loi agraire et eml^rigadé dans VarmiSe de ceux qui n'ont rien et qui font la guerre à ceux qui ont quelque chose.

Si vous critiquez l'intelligence ou l'aptitude d'un magistrat, tout de suite ils supposent que vous convcHtez la charge qu'il remplit; et, suivant eux, vous avez pour maxime: Ole^toi de là que je m y metU!

EdQUidSid.

Si vous exaltez les douceurs de Tindépendance et montrez Thorreur que tous iuspire le despotisme, vous êtes un bousingot, un propagandiste. Enfin, on ne sait à quel saint se vouer avec de semblables niais, et il faut vous interdire toute manifestation d'autres opinions que les leurs , si vous tenez à vivre en paix et en bonne odeur auprès d'eux.

Ces braves gens ont la publicité en horreur, bien qu'ils la chérissent quand elle se &it Torgane de leurs craintes, de leurs lamentables prévisions, de leurs grosses haines contre tout ce qui fronde les anployés publics, depuis le magistrat exploitant seul l'initiative des projets de lois, jusqu'à l'huissier chargé de les afficher dans les rues, inclusivement: même le jobard ne dédaigne point d'écrire dans le journal officiel ; là , son zèle lui tient lieu de talent ; il écrase ses antagonistes sous.... l'ennui que distille sa plume de plomb. S'il ne leur ferme pas la bouche par son éloquence , au moins il leur ferme les yeux par l'opium de son style; et, après avoir flétri naguère de son superbe mépris tous les folli' cukures qui ne signent pas leurs articles politiques, lui-même se tient aujourd'hui sous la' sauve-garde d'un prudent anonyme ou de décevantes initiales.

Le jobard n'a pas des opinions à lui , on les lui fait ; il s'emberlucoque de toutes celles qu'on lui octroie; on lui souffle sa manière de voir, on lui dicte son suffrage : c'est un mannequin qui prend la pose que le pouvoir désire ; il ne faut pour le rendre aussi malléable, aussi souple, aussi ductile , qu'un sourire de syndic , la prise de tabac d'un conseiller,

la poign^ de main d'un maire , ou le salut gracieux d'un riche. Oh! ces personnes-là n'ont aucune peine à lui fedre £adre ce qu'elles attendent de lui ; il est convaincu sans efforts, sans frais d'éloquence ; car, voyez-vous, il songe à son commerce, à sa boutique, à son débit ; et , comme ses meilleures pratiques siègent sur le maroquin , il leur vend poivre , cannelle, sucre, cafë, étoffes, marchandises de toutes sortes, en retour de son obéissance passive à leur volonté.

Pour l'amadouer on caresse son orgueil, on flatte son amour-propre, on lui parle de son influence dans son quartier, du civisme de ses ancêtres. «Vous êtes de la vieille roche, lui dit -ou en lui frappant sur l'épaule ; Vous avez toujours été le soutien, l'appui, le défenseur, le protecteur, le bras droit de la bonne cause : » et mon homme se rengorge , se gonfle , se redresse ; il est gorgé de dévouement pour la quinzaine , après laquelle on lui donnera un autre picotin d'éloges pour le faire trotter toujours dans la bonne route.

Il s'attendrit avec une Bsicilité incroyable ; toutes les phrases de ce patriotisme banal si usé, si psalmodié dans toutes nos réunions, lui tirent des larmes fédérales de l'œil ; mais s'il pleure à jeun, ilsanglotte à table; il adore les refrains civiques qui parlent à' union et de liberté tout court et sans les définir ; l'indépendance chantée le ravit, l'héroïsme noté l'exalte. £n temps de paix, c'est un |Grec de troisième service, un Léonidas de dessert, qui trouve ses Thermopyles entre un plat de confitures et un flacon de vin de Champagne.

tSfgOiSBËS'.

La puiséancé du magistrat vaut toujours mieux, suirant lui, que les argumens du gouremë ; le plus grand tort de celui-ci est de chercher k avoir raisoa contre le premier ; aussi , lui-même ne discute jamais ; il glapit des épithètes sans significations arrêtées, hurle des inculpations que rien n appuie, grogne des menaces pour preuves. N'attendez point qu'il ana-* lysè des faits, qull veuille bien descendre avec vous au fond d'une question : il se tient à la sur&ce et mord tout ce qui serait tenté de Yy faire pénétrer de force; du reste, donnant la main aux mesures les plus sanguinaires pour réprimer (non Tindividu ilui ne pense pas comme lui, puisqu'il ne pense pas), mais celui qui ne donne pas de voix à son unisson:

Le jobard politique croit aux complots, aux tonspirations, avec une facilité très-remarquable; il s'estime le citoyen par excellence ; le cercle de ses opinions, aussi despotique que celui de Popilius^ renférme, à son dire, le vrai beau, le seul bien, Tapogée de la raison humaine. En dehors tout est désordre, anarchie, soulèvemens, vols, massacres, incendies. Enterré dans ces convictions aveugles, comme une taupe dans son gite» son esprit a jeté l'ancre et s'est fortement amarré sur des doctrines absolues, d'où rien ne peut le faire bouger; et, quand il aura lu ces lignes, s'il se reconnaît à la peinture de sa manière d'être , il dira de moi : C'est un coquin ^u'il &ùdr^t pendre ou fusiller.

DE VÉGOISMB POUTIQCB,

. ou MaNNBUETOIJT-A-TOUS^ .

C*est rheureut du siècle : lui seul a compris que le genre humain ne vaut pas Tintérèt qu'on Importe ; contraint à revenir de la bonne opinion qu'il avait eue de la plupart des individus avec qui il s'était Ké, il n'a pas jugé convenable de se passionner en fatveur d'un tout dont les parties l'ont vexé : il a redonnu que les grandes discussions politiques pour ou contre l'émancipation des peuplés font à ceux qui les toutiennent peu d'amis vrais et nombre d'ennemis réels, que la faveur des partis n'est jamais aussi profitable que leur animosité n'est nuisible , et qu'il y a moins à gagner qu'à perdre lorsqu'on s'institue le champion de la meilleure cause du monde. Il est donc de l'avis qu'il trouve sur son chemin, il ne discute avec personne , et ce régime lui procure un bon estomac, un teint clair , et une digestion fàcile.

Le digne homme a passé sa vie jusqu'à présent de la manière la plus paisible; il n'a pas d'amis chauds , c'est vrai , pas plus que vous ni moi , mais il n'a froissé personne, nul ne le redoute, et il éprouve chaque jour qu'il vaut mieux manquer de gens empressés à nous servir , que d'avoir des personnes acharnées à nous nuire ; car la haine en ce cas est plus ingénieuse que l'attachement, et le cœur humain (disons-le à sa honte) est <ait de manière qu'en général il choie la rancune comme un enfant gâté , et traite la reconnaissance comme beaucoup de maris leurs femmes après dix ans d'hymen.

Tout-à-tous n'a point à subir le reproche si fondé de nos jours d'avoir trahi son ancienne manière de voir ; car lui n'en a point, ou plutôt il les a toutes ; sans doute il inspire une certaine méfiance, mais cette méfiance même est son plus grand élément de félicité ; elle lui épargne les dangereuses propositions d'entrer dans des complots , qui échouent souvent, et qui même en cas de succès favorisent plus ceux qui savent en exploiter les suites que ceux qui en ont combiné la marche* De quelque manière que les choses tournent il est sans cesse prêt à crier vie* toire ; il n'^st jamais désappointé, désabusé, trahi ; il digère en paix sous tous les régimes, il a une bonne grosse santé qui défie les oscillations de la politique européenne ; les décisions des congrès , les notes des monarques , rien ne l'émeut , rien ne le trouble , et il se trouve toujours en selle , pourvu que sa soupe soit chaude et son rôt cuit à point.

Quel homme assez ennemi du bonheur de monsieur Tout-à-tous pourrait blâmer sa prudence et le pousser hors de la ligne ondoyante qu'il suit avec tant de charmes ! Les généreux élans de l'âme font des dupes, l'égoïsme n'en fait pas; l'égoîsme est, selon lui , un régime plus salutaire au corps que la diète , si prônée par Hyppocrate* Il est si doux pour lui de ne s'intéresser à rien, d'être affranchi de tôutes ces chaînes d'affection, de tous ces liens d'honneur qui ne se brisent point sans douleur chez un homme sensible. Lui, Tout-à-tous, flotte isolé, libre; rien ne le lie » rien ne l'arrête , et , en Ëdt de politique, il n'aime que le calme plat qui assure son sommeil.

comme il ne redoute que Tëmeute bruyante qui pourrait le troubler. Le pouvoir lui sourit, ToppositîoD lui serre la main, le juste milieu Fembrasse ; il se laisse attirer par tout le monde , sans suivre ni barrer le chemin de personne. O fortuné Tout-*à*tous! qui n*es ni t;^n/lrtt , ni bousingot, ni englué, ni Juste milieu^ ni uUràf mais chez qui, comme chez Tananas, on trouve la saveur que Ton veut, ta conduite te mène au bonheur , à un bonheur épais, matériel, sans doute , mais à Tabri des passions turbulentes qu'engendre la dignité de Thomme; tu n'embrasses que le parti de ton repos , la cause de ta conservation et les intérêts de ton bien-être.

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