L'AVARE FASTUEUX
La nature lui a dit sois afore^ mais son orgueil lui dit SOIS prodigue ; et sa vie s*écoule tout entière tiraillée ainsi entre une avarice intérieure dégoûtante et un Ëiste extérieur hypocrite. Sa conduite particulière à cet égard est calquée sur celle de la société en général , qui dépense des vertus feintes dans le monde , et tient des défauts et des vices bien réels en réserve à la maison.
C'est avec la sordide économie d'un mois qu'il fait kce au luxe d'un jour; il Ëiut que toute sa famille jeûne pour la soirée ou le festin qu'il veut donner ; elle marche ainsi à la profusion par le sentier cruel
de rab8tmeQ(:e / et ilé: se nontrit à fond: que par. saccades et soubtetaiits.
Ce caractère s allie à tdutes les portions de fortune vma il est plus saillant parmi les riches, car le contraAe alors y est mieux senti/ Qui de nous n*a connu ceà Grésus prodigues au soleil et ladres :dans Tombre, qui marchandent: avec les besoins, de leiir vie et qui accordent tout à la Tânitë de leur amour-» propre ; qui ont deux chevaux à leur carrosse et un seul morceau de bois qui fiime dans la cheminée de leur chambre ; ces géns à domestiques si bien habil* lés et si mal nourris, qui étalent leur charité comnte un taUeau à l'exposition , qui secourent pompeuse-; ment des peuples entiers , et n'ont rien à donner à rinfortune individuelle ; qui fêtent des amis dans Topulence et négligent des parens dans le besoin ; enfin, qui ont une munificence à timbre et une vilenie à sourdine? Ces personnages-là ne sont malheureusement que trop réels, et nul n'accusera mon imagination de les avoir malignement engendrés. Il m est, j'en convien&« qui cachent mieux qué d'autres ce déplorable tràvers. Us halHllentleur avarice d'un riche domino, la placént sous plusieurs enveloppes dé luxe, mais le plus^^ grand nombre ne la recouvrent que d^'un vernis presque transparent; ainsi, l'un borne son envie de briller aux yeux à la seule façade de sa maison, l'autre y ajoute le riche ameublement de l'intérieur; celui-ci s'entoure de plus de beaux équipages , de vaissdle éclatante. Mais percer ces couches variées de déceptions et de dehors menteurs, vous finissez toujours par trouver la lésine choyée
ào sein des balntùdes ihtitnes qpie TaTave £aÉ8tueax cherche ea vain à dérober aux regards. Là « elle se dédominage en particulier des affronts et du mépris qu'Oii affecte de lui iénHngner en publicV Assise au foyer di^mestique, elle y r^^e en de^te. Si cette manie est plus frappante chez des gens trè»-fortu-^ nés , die est aussi trèè^cmiique cheât des bourgeois mal à leur aisé, parce qu*elle eiige d eux des mâr noeuvrés plus bizarres encore.
Les frais d'extra qu'ont occasionnés des soirées ou des banquets sont des thèmes que ces bonnes gens brodent pour recommander Tordre et prêcher réconomie dans leur maison; leur lésine est sans cesse stimulée par un repas qu'ils ont donné ou par une soirée qu'ils vont donner* Dans TÉgypte , sous le ministère de Joseph, les sept vaches grasses furent suivies de sept vadies maigres ; mais ici les semaines de disette l'emportent sur les jours d'abondance* ^
Le costume dans ces maisons-là &it la plu^ large brèche au budget du ménage ; c'est là que la chemi* sette en batiste bien blanche et bien plissée s'étend sur la toile jaunâtre et grosdère d' Arau ; c'est là que le luxe jette un voile sur la malpropreté, que tout n^est que sur&ce, que l'imposture brillante cache une sale réalité, et rien n'égale l'humeur atrabi** laire qui précède et suit une dépense étalée chez lès petits rentiers qui sont attaqués par accès de la manie de briller ; les apprêts coûteux d'une ftte et ses débris leur arrachent également l'âme ; Valant et VofNrès sont terribles pour eux ; le pendant seul les voit sourire aux conviés ; mais ce sourire est effirayant
pour les domestiques de la maison , qui . savent ce qu'il leur a coûté d'ennuis et ce qu'il devra leur coûter encore de réprimandes et de £9icheries. Ce sourire , ah! qu'il est contraint chez l'amphytrion qui voit manger et boire sa bonne humeur de la quinzaine ! tous les mets « tous les plats , ce n'est pas sur l'estomac des convives, c'est sur son cœur qu'ils pèseront le plus longtemps; ce sourire, c'est celui du supplicié à ses bourreaux, celui de Prométhée au vautour rongeur attaché à ses flancs ; ce sourire , c'est un instant de galté placé entre un passé et un avenir également lugubres ; c'est une fleur qui s'épanouit entre deux tombeaux*
Que de couèurières dont les privations sont écrites sur leur mise élégante ! que de misère drapée avec soin ! Pour être Uen habillées le dimanche , que de choses ces demoiselles se refusent dans la semaine! elles se soucient plus de plaire que de se bien nourrir , et songent {dus aux yeux des autres qu'à leur propre estomac.
Tout cela c'est de T warict somptueuse , un vain orgueil alimenté aux dépens de besoins réels qu'on ne ss^£adt pas, la honte de paraître ce qu'on est pour se montrer ce qu'on n'est pas, un afiront fait à sa véritable position , que l'on méprise en la reniant ; une misérable tentation de grimper quelques bâtons de l'échelle sociale durant un jour, pour en dégringoler le lendemaio.
Au moral comme au physique, ne pourrons-nous donc jamais nous montrer tels que nous sommes?
Aurons-nous donc sans cesse des vertus d'emprunt et des vètemens de parade? Noos &adra-t-il toujours un déguisement?
hâL LOUPE DE MON ONCLE.
J*ai toujours plaini du fond de mon cœur les enfims qui ont des maîtres ou des grands parens a£Eligés de ces difformités de la nature qui aiguillon» nent la malice et stimulent Tespièglerie de la jeunesse. C'est, pour les petits malheureux qui sont soumis à la férule de ces pédagogues, une source d'irrévérences et de châtimens de toute espèce. Ce sont des embûches qui les font choir à chaque pas dans le chemin du respect profond qu'ils doivent suivre avec leur Mentor, car ces disciples imberbes , toujours prêts à chercher le dé&ut de la cuirasse magistrale, le trouvent avec une promptitude, une sagacité remarquables. Oc, une loupe, une bosse, une verrue sur le nez, une petite taille , une voix glapissante , une démarche comique , tout cela , vous le comprenez bien , ne peut passer inaperçu au sein d'une^ réunion d'écoliers en bas âge.
Remarquez que j'ai mis une loupe en première ligne parmi les inconvéniem.^oe peut ofinr renseignement incamé dans la personne d'«Bi régent. La loupe , en effet , quand elle se tromt^ t» le visage , M milieu du front , par exemple , la loupe est alors
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un écueil oà vient se briser tonte la sagesse , la rér tenue de Ten&nce ; c'est même nn guetr-apens qlie de mettre cette aspérité en présence de petits bons^ hommes qui ne peuvent la regarder sans pouffer de rire ; elle devient pour eux un véritable agent provocateur, une perfidie dont ils sont les victimes; car, tout savant que soit un instituteur « nul n*aperçoit son érudition qu'après sa loupe ; et / pour s'accoutumer à l'aspect de celle-ci « pour ne plus en être ;égayée, il hulk l'enfance beaucoup de tetnps ; et pendant ce temps , combien de pensums , de chitimens> de mauvaises notes, cette infernale loupe n'en£mte^ t-elle pas! elle produit, en vérité, plus de mal qu'elle n'est grosse , si grosse qu'elle puisse être.
Le Ciel m'avait donné un onde respectable, aur qud la nature avait donné une loupe très-respecrtable aussi, qui se trouvait assise au beau inilieu du iront; une maîtresse loupe, proéminente, non pas <romme le pois chiche de Cicéron, mais dix £>is plus;, an moins ; or, cet oncle avait, outre sa loupe, la |^us tendre affection pour moi. Cette affection le portait it me reprendre , à me morigéner toutes les Soiê que jé faisais une Êtute , et certes de semblaMes occa*- ^cms ne lui manquaient pas* Je ne pouvais concilier "dans mon esprit sa sévérité et sa loupe ; ce contraste me semblait très-plsûsant, et, quand il me grondait^ j'examinais beaucoup plus son firont que je n'écoutais ses discours ; il s'ensuivait de là que , charmé des mouvemens d'ondulation que fiiisait la loupe, je ne comprimais qu'avec peine l'accès de gaité folle qui me suffoquait; et, quand je baissab les ^^eux
pour é^er les occaaioiis de lui maaqiier de respect, il me mettait la main sous le menton , me relevait la tète» et me disait d'un ton sévère : Regardez^moi, monsieur 1 Regardea-moi! Ces mots me glaçaient de jcrainte; et pourquoi donc me les adressait-il? ne savais-je pas bien qu!il avait une loupe au front? iBegardêZr^moi! quand je voulais que safigure n'atténuât pas r^et de sa parole « quand je fuyais le pé- > ril, il meconmiandait de l'affronter. En conscience, • je n'ai jamais pu bien comprendre pourquoi mon
digne oncle, quand il me grondait, me disait : gardezf^mùi! •
Un jour que mon oncle était venu fadre visite à mes parens^ il se trouva plus gai que de coutume, s informa de mes progrès, examina mes thèmes, puis ayant vu quelques vers gri£Eonnés au bas de la page d'un de mes cahiers, il me gronda doucement de et màasxaU .trOiperSt comme il l'appelait ^ m'avouant que son goât pour la littérature n'allait pas aû delà de la charade; oh ! la charade le réjo^^it fort, n m'invita à en composer une moi-même pour juger de mon 8avoir-£adre dans ce genre dont il était passionné. Je. refusai d'abord en rougissant, mais axa .mère m*ayant ordonné de satisfaire à l'exigence de mon parent , je me mis à l'oeuvre. Je vois encore mon oncle , notre gros chat Minet sur les genoux , attendant, le sourire sur les lèvres , la production de son neveu , qui ne se fit point attendre ; j'étais en verve , et lui livrai de suite les trois vers suivans : Sur vos genoux est mon premier, Sur votre front est mon dernier.
Sur l*eau se trouve mon entier.
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Le mot t comme on peut le toit , n'était pas difficile à trouver ; et mon oncle» véritable Œdipe dans ce genre, murmurait déjà chaloupe, lorsqu'il réfléchit sans doute à Tirrévérence dont je m'étais rendu coupable quand j'avais osé prendre sa loupe pour en faire un membre de charade ; sa figure riante se rembrunit , il me regarda fixement , et m'adressa une allocution sévère sur le respect que sont en droit d'attendre des jeunes gens la vieillesse et la parenté ; mais, pour mettre son amour-propre à l'abri du soupçon de n'avoir pas deviné ma charade , il me dit avec finesse que les égards que je lui devais avaient fait naufirage dans ma chaloupe.
Je prends le Gel k témoin que j'aurais jusqu'au bout écouté sans rire la remontrance de mon onde, sii pendant qu'il me parlait, une malheureuse mouche ne fût venue se poser juste sur le sommet de la loupe, et là, sans rien craindre , ne se fût livrée à ce mouvement des jambes de devant si fauaulier à cet insecte, et qui ressemble beaucoup à celui d'un homme qui se firotte les mains en signe de satisfaction. Une loupe , et par-dessus une mouché qui semblait ap-* plaudir à mon angoisse et s'en réjouir! Je poussai au nez de mon oncle , et au milieu de sa harangue , un éclat de rire épouvantable, auquel il riposta de suite par un soufflet qui ne l'était pas moins.
Depuis ce temps j'ai détesté les loupes à l'égal des mouches, et n'ai jamais Êdt une charade.
UN GHATBAD SAVOYABD.
Ce n'est certes pas moi qni nierai les excellentes qualités de la noblesse de Savoie. Elle est affable* bienveillante ; son accueil ouverti joTial, hospitalier; elle ne met aucune borne à son désir de recevmr convenablement les personnes qu'elle invite à sa table « ou que le hasard conduit sous son toit. Chaque convive que le Ciel lui envoie est Ten&nt prodigue pour lequel il faut tuer le veau gras; les repas qu'dle donne ne sont jamais ni assez longs ni assez copieux à son gré : voilà son beau côté. Mais il règne dans les contrées qu'elle habite un vent de désordre, un miasme de négligence , qui étend sa fâcheuse in* fluence sur les édifices délabrés qui servent d'abri à son antique opulence. On y reconnaît bien une vieille splendeur , mais elle est engloutie dans une mare de décombres ; c'est le luxe enté sur des ruines, des bas de soie dans des grosses bottes, et l'on est tout surpris de voir dans ces castels l'ostentation et la misère qui se serrent la main.
Il n'y a pas longtemps je visitai un château savoyard dont la belle position m'avait enchanté ; il s'élevait majestueusement au sommet d'une colline boisée de magnifiques sapins ; la campagne tout à Tentour brillait d'une végétation drue et superbe. £n approchant du château , chaque pas m'y faisait découvrir quelques nouveaux symptômes de négligence et d'abandon; rien n'y attestait la présence de son propriétaire. Je l'aurais pris pour une ma-
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sure abandonnée , A je n'avais entrevu à une fenêtre un chapeau de femme du meflkiir goût , dont la brise agitait les fleurs artificielles un peu passées. C'était réponse du gentilhomme campagnard. L'aile du bâtiment qu'il occupait était moins délabrée que le reste, les murs y croulaient avec moins d^aisance, et Ton voyait par-ci par4à quelques traces de mor* tier frais que la truelle y avait jeté pour arrêter dans sa fuite la maçonnerie chancelante. La cour du château était jonchée de débris de toute espèce ; on y voyait des fumiers écornés, des troncs d'arbres à moi* tié sciés, des brouettes éclopées, des amas de guerres» des instrumens aratoires épars çà et là; puis des cochons , des canards , des poules , des chiens, qui circulaient à l'entour de ces divers objets. Un paon, perché sur un débris de muraille, y étalait l'éclat de son plumage au soleil , et des en&ns de fermiers , sales, débraillés, les chevèux en désordre, la figure souillée, se roulaient auprès dans un ruisseau*
La terrasse , devant la maison , contenait un jardin dont les fleurs étaient belles et nombreuses, mais la mauvaise herbe y avait fait une irruption déplorable ; les allées offraient à l'œil des alignemens incertains , et se confondaient avec les carrés de légu* mes ; le jet d'eau, privé de liquide , montrait enccnre un bout de tuyau , veuf de son antique naïade : les vases étaient fendus ou cassés ; quelques buis rares et interrompus attestaient que d'anciennes limites de plates-bandes avaient dû exister , et le mur de soutènement, lézardé, crevassé, battu en ruines par la pluie et les vents, ne ressemblait pas mal à une
courtiiie renversée par le feu de rartîllerie. Le fermier, auquel )e m'adressai pour lui acheter quelques fruits, me les apporta sur une assiette ébrëchëe, et m offrit avec bonté d'entrer chez lui pour m'y reposer; j'acceptai, et le parquet de la chambre où je fus introduit me parut la continuation du grand chemin , tant il loi ressemblait par la teinte ; il en différait cependant par les fissures qui s'y trouvaient ' en assef grand nombre , et qui permettaient au mé« tayer ^'inspecter son écurie depuis son lit, qu'en-* tourait un rideau jadis vert , couvert de mouches et de taches partout où il n'y avait pas de trous. Les objets déposés sur les tablettes qui entoaraient l'ap* partement étaient si couverts de poussière, que j'au* rais tremblé d'être obligé d'en prendre aucun , attendu que ce déplacement aurait chargé l'atmosphère de molécules étouffantes. Tous les ustensiles de ménage me parurent, par leur noirceur, cousins germains de ceux qu'on trouve à Pompéïa , moins la forme gracieuse pourtant ; les vitres , dont fort peu étaient encore de verre , se composaient d'assis gnations rurales, de pièces de procédures agrestes ou de thèmes d'orthographe , contre lesquels on avait lancé de la graisse fondue pour leur donner de la transparence; un vieux fusil de guerre pendu au plancher servait surtout de point d'appui aux araignées pour étendre leurs toiles ; des fourmis circu* laient diligemment contre les parois, d'où de vieilles images de saints se détachaient à moitié déchirées ; un bénitier , dans lequel trempait du buis , me rap^ pela le faiiUage saupoudré de l'olivier du midL
IM
EfiQUISSES.
Tel était Taspéct de Tasîle où je fas introduit, et d'où mille exhalaisons diverses me firent sortir avec promptitude.
Je rencontrai le noble châtelain donnant le bras à sa moitié : tous deux avaient un costume brillant par les couleurs , les ornemens ou la richesse des étoffes ; mais , en les observant de près , je vis des trous aux bas anglais de madame , et une grêle de macules graisseuses sur le collet de monsieur. Us allaient en visite chez un voisin , et Ton apercevait de loin sa demeure, dont le paratonnerre cassé, la girouette rouillée , tournée à rencontre du vent, les cheminées croulantes , n'annonçaient pas un domicile mieux entretenu que celui que je quittais.