‹ Œuvres choisiesChapitre 5 sur 84 · UN GROS HOMME · texte numérisé non relu

UN GROS HOMME

C*e8t un pesant fardeau qu*un nom trop tAt fameux, . a dit Voltaire , et ce beau vers serait encore vrai ainsi parodié :

C*e6t un fameux fardeau qu'un corps trop iài pesant.

Rien, à mon avis, n est si disgracieux, si pénible que Tobésitë, pour le jeune homme qui s'en trouve accablé ; car ce qui caractérise Fadolescence est sans doute une tournure svelte, élancée, dégagée: malheur à riotortuné atteint de bonne heure de Finconvénient de grossir ! il ne ressemble pas mal à un Elleviou contraint par la nature à jouer ses rôles en s^affublant du costume àts^pères nobles; il est en procès avec son extrait de baptême, il a fait divorce avec son âge, et la demoiselle à laquelle il porte ses massif hommages ne saurait croire à un amour aussi chargé de cuisine ; elle est disposée à douter de la sincérité d un penchant qui se cache sous une enveloppe si matérielle, et à se méfier d'une passion qui s'engraisse plus encore qu'elle ne grandit.

Un Céladon joufiBu , quel que soit son âge d'ailleurs, me parait un contre-sens ; et je plains sincèrement celui qui s'avise de dire à sa maîtresse: J'expire d amour pour vous! quand le Ciel lui a départi des joues bien rondes et un embonpoint colossal. Gibbon tombant aux genoux d'une femme et ne pouvant plus se relever devait être un spectacle très-comique. En conscience, je crois que, forcé de

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choisir entre un ëtique ou un obèse, si )*ëtais fille, je prendrais le premier, à ëgalitë de mérite d ailleurs, puisqu'enfin il est difficile d*embrasser le second, dont la graisse est (à la lettre) repoussante.

Un gros homme inspire un certain effiroi partout où il se présente; Tégoïsme Tenvisage de suite comme un accapareur de la place d'autrui ; on tremble pour ses cors aux pieds , qu*on voit déjà ai^atis comme une lame de couteau ; on redoute sa gaucherie, car on ne peut se résoudre à le supposer adroit ; on est épouTànté de la chance monstrueuse d'essuyer son choc ; s'il entre dans le même bateau que vous, son lest ei&ayant rompt Féquilibre et fait chavirer la nacelle du côté où il s'est assis ; s'il monte en char avec vous, même inconvénient ; son poids formidable empoi^^e la balance et jette en l'air tout ce qui se trouve dans le bassin qui lui est opposé ; s'il est devant vous dans un parterre où le public est debout, la toile se lève pour tout le monde sauf pour vous ; on frémit à l'idée de se trouver sur un pont ou sur une glace peu solides en même temps que lui.

Voilà quelques-uns des désagrémens que le gros homme présente à son prochain ; mais, hélas l combien n'en est-il pas d'autres qui ne sont que pour lui-même ! Accablé par sa graisse , il a l'air d'un cheval qui plie sous sa charge ; la promenade , si attrayante pour tout le monde , devient une rude corvée pour lui ; il sue, souffle et gémit à la montée, il a les jarrets coupés à la descente, il se feitigue vite dans la plaine, car il en£3nce dans un terrain

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humide; il ne peut passer par le trou d*uoe haie, il * ne saurait sauter un ruisseau, enfin il trouve partout des obstacles qui Tarrétent ou des désagrémens qui Tattendent.

Personne ne souffre plus que le gros homme de la loi qui veut que tout Suisse naisse soldat, car, en vëritë, en dépit de la loi, il n*est pas né pour cela. Sous le costume militaire il a i air d'un saucisson galonné, c'est un chef de file impossible à couvrir; en vain il s'étrangle belliqueusement, Tépée du chef de peloton passe et repasse sur son ventre saillant, qui rompt l'alignement et semble une loupe ou un abcès au front d'une compagnie.

Impossible 3k lui de maintenir son gilet dans une propreté convenable. Que de tabac dans les plis de son jabot ! Que de macules graisseuses sur le devant de son habit ! et si parfois il laisse choir quelque objet, il ne peut l'apercevoir à ses pieds ; il &ut alors qu'il recule de quelques pas et se baisse avec peine pour le relever, au risque de £adre sauter ses bretelles ou d'effondrer son pantalon.

Si quelque affaire d'honneur l'amène sur le pré, chacun peut aisément juger du désavantage qu'il y a pour lui d'offrir à son adversaire une ^urÊice aussi énorme: il conviendrait alors, pour être juste, que le gros homme n'offrit aux coups d'épée ou de pistolet qu'une moitié de son corps, et que l'autre moitié fût cachée derrière un mur , ou couverte d'une cuirasse, car enfin les cibles, en pareil cas, ne sont pas les mêmes pour les deux antagonistes ; le gros homme doit faire un coup de blanc pour tuw

90O adrersaire, tandis que celui-ci B*a besoin que de fiûre un coup de dbk pour donner en plein dans un rival mastodonte.

Si le gros homme tombe, il faut cric et levier pour le relever ; c'est une vraie manœuvre de force pour le remettre sur pied , sans compter qu*une chute aussi lourde que la sienne Texpose plus qu'un autre à de bien graves accidens ; enfin, même après sa mort, il fait jurer les enterreurs chargés de le transporter à son dernier gîte, et durant sa vie, on serait tenté de le faire payer non tant par téte, mais au poids t partout où Ton entre pour de l'argent.

Quand je quittai ma patrie pour la première fois, je partis avec la diligence de Lyon et me trouvai assis à côté d'un voyageur énorme, auprès duquel j'avais l'air d'un petit poulet sous l'aile de sa mère; j'étais englouti dans sa rotondité ; il me cachait la portière, les deux, la campagne, j'avais le nez enveloppé du drap de son manteau, j'étais tenté de me croire au fond d'un cachot. Je maudis donc ma destinée le jour durant, mais ce fut bien pis encore quand Tombre fut arrivée et que mon gros homme ronflant et endormi vint , ébranlé par les cahotemens de la voiture , heurter du poids de tout son corps mes membres à coup sûr plus délicats que les siens* n Êâsait sur mes côtes l'effet de la catapulte ou du bélier des anciens, et je soutins son choc régulier toute une nuit d'hiver, la plus longue que j'aie pas* sée de ma vie. Au retour de l'aurore j'étais démantelé comme une ville qui a supporté un siège, meurtri comme ces lambeaux de chair que les

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Calmôucks font cuire sous la selle de leurs coursiers. Aussi , le lecteur me pardonnera de m'étre étendu avec aigreur sur les inconvéniens de Y obésité^ car ce gros njonsieur-là me pesait encore sur le cœur, et |*étais comme ëtoufié par son écrasant souvenir.

LE FÉNON'.

Ce mot-là n a point encore Thonneur de figurer dans le dictionnaire de Tacadémie française ; mais je ne doute pas qu'il n'y soit admis tôt ou tard ; il est significatif , expressif, et puisqu'on dit que notre langue est pauvre, il faut lui fatire la charité d'une locution heureuse, qui sert à désigner parmi nous le mari qui usurpe dans les fonctions d'un ménage celles qui devraient être l'apanage de sa moitié ; qui s'immisce dans l'arcane du garde-manger, dans les mystères de la lessive, et dans la manutention culinaire de l'office. Ce caractère -là n'est point de fantaisie; chacun peut facilement en trouver le spécimen sans sortir de son quartier et peut-être de sa maison.

Le fénon n'use point sa vie dans dévastes conceptions ; il n'est point à la hauteur des graves pensées de l'époque ; il ignorera peut-être à quel protocole nous en sommes pour les affaires belges ; mais à coup

I Dmu le patois savoyard htm fénna signifie une ftmme:

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sûr il TOUS dira le prix du beurre en demi-livre ou en matole^ ce qu*on paie le pain, la viande, et si le sucre et le café ont renchéri; c'est par ces deux derniers articles qu'il se rattache un peu à la politique. Il frémit à ridée d'une guerre qui ferait hausser les jouissances émanées de la cafetière ; jouissances qu'il partage volontiers avec des voisines bonnes ménagères, auprès desquelles il aime à se munir de petits renseignemens touchant l'économie domestique, et il n*a jamais entendu répéter qu'avec horreur ce mot d'un diplomate sans âme : Prissent les cohnies plutôt quun principe !

De toutes les pièces d'un appartement, c'est la cuisine où le fénon se trouve le plus souvent ; il en furète les recoins les plus obscurs, les buffets les moins en évidence ; il se complaît dans cette inspection désolante pour sa cuisinière; il s'assure du déchet quotidien de la toupine de beurre, il retire une bâche d'un feu trop actif, il compte les chandelles, il regarde ce qui reste d'un gigot entamé la veille, il lève le couvercle des pots, s'intéresse à la cuisson des mets^ voit si le pain est levé convenablement, fait des observations culinaires à la domestique, et, si la pauvre fille est absente, il la remplace pour remuer un légume qui brûle, pour écarter du brasier un coquemar qui bout ; et, quelquefois, profitant de ce qu'il est seul , il adoucit le régime de sa servante en mettant en contact immédiat la bouteille du vin dont elle boit avec le robinet de la pierre à eau.

Il est triomphant au sein de ces corvées de ménage qui font le désespoir d'autres hommes. Un jour de

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lesdve le rend radieux ; il conpe le savon, sort du bûcher le bois nécessaire^ offre du tabac aux lavandières, surveille femmes et diemiyêTnmes, s offre pour leur aider à tordre le linge mouillé et à plier le sec, court du bateau à la chambre à lessive, puis se frotte les mains avec orgueil si son linge est beau blanc.

Il est rouge comme un coq le jour où il fond son beurre , car il ne quitte presque pas le voisinage du feu ; il agite la drachée au fond des pots , verse le beurre liquide dans des vases; pèse, déduit la tare, et calcule le déchet sur Tachât brut, se félicitant de ce qu'il a perdu à cette fonte deux livres de moins que sa voisine.

Le féhon va au marché et pourrait faire la mer* curiale des légumes ; sans être déguisé comme Achille il s occupe d'ouvrages d aiguille ; il recoud ses boutons, fait une reprise à son habit déchiré, s'élève même jusqu'à la couture, et se tricote des bas à temps perdu, en demandant quelques conseils à sa femme pour les diminutions.

Il ne confie qu'à lui-même le soin de griller le café au point convenable ; craignant peut-être qu*on ne lui brise sa vaisselle, il pousse la précaution jusqu'à la laver; il époussette les meubles, nettoie la cage des oiseaux, donne à manger aux chats, tend les souricières , s'aide à faire les lits , étend le linge sale sur la perche de la chambre à resserrer.

Et qu'on ne croie point que les ménages des petits bourgeois recèlent seuls des fénons! H n'y a pas longtemps qu'un savant, allant visiter un de ses confrères distingué par sa haute position sociale, le

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trouva qoi comptait la iesare; tandis que sa femmé, bel esprit, composait ùn discours que son mari devait débiter dans une réunion académique. Ceci me conduit naturellement à parler de la femme qui porte les culottes.

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