LE LORGNON
Les iofirmitës jont à la mode ; il est de bon too d*étre maigre « souffreteux, cela rend intéressant; mais surtout un fashionable qui se respecte ne peut se dispenser d'être myope. Une excellente Tue est du plus maurois genre ; il n'y a que les gens gros^ siers, les raanans, qui se permettent encore d'avoir de bons yeux. .Regarder une personne, un tableau, on objet quelconque, en un mot, sans cligner, sans s'armer de lunettes ou d'un lc»rgnon, est presque un manque d usage dans le beau mcmde. Cette manie de feindre une vue basse m*a paru d'abord ù sin* gulière, que )'ai cherché à connaître les avantages qui ont {m la motiver, et j'en ai découvert assez pour ne plus la trouver aussi ridicule qu'elle m'avait semblé d'abord.
La vue ne s'afiaiblit dies les jeunes gens que par suite de longues lectures, de veilles studieuses, et peut*-ètre certains iats ne sont^ pas âchés de don* ner à croire qu'ils ont gagné leur lorgnoa dans les champs de l'étude et sur le terrain de la science* Il est ensuite fort agréable pour eux de ne voir qu'au-tapt qu'ils le veulent bien; de ne reconnaître dans la rue que les personnes dont le rang dans le monde peut flatter leur orgueil; de laisser passer, sans les saluer, les amis de collège incommodes, nés dans Us rangs inférieurs de la société ; leur insolence , en pareil cas, se retranche derrière leur nerf optique. Font-ib quelque gaucherie « quelque maladresse , de
mite leur escose est troirrëe , et Ton met sur le cOTEipte de leurs yeux tout ce <pie lem mains peu- Yent briser. Puis n'est-ce pas agréable d'avoir deranit soi un joli bi^? Ce ruban de soie moiré auquel il est â^anunent suspendu, ce verre irelufisant en-* tonré d'une riche auréole d'or , tout cela ne va-t^l pas très-bien, surtout sur un gilet blanc? une in-» firmité dont le palliatii est d'un effet si pittoresque dans la toilette doit inspirer, sans doute, plus d'un désir d'en être atteint. Quelle exc^ente coote^ nance , d'ailleurs , cda ne doone-t-il pas à un jeune homme quelquefois embarrassé de ses monvemens! 11 badine avec son loi^on, passe sa main dam le ruban, avec lequel il iait des noeuds, et, s'il parait tout à coup un objet qui attire son attention , il met avec grâce scm œil sous verre, arrondit son bras, âève son coude , et prend une position fort intérêt santé, qu'il a étudiée avec soin devant son miroir, et qui fait ressortir ses avantages physiques? Ne voilà-t-il pas de quoi excuser l'envie démesurée qu'ont ks jeunes gens du jour de porter des lor^ gnons qui les rendront vraiment myopes enraite? car l'oeil robuste , vexé de ce qu'on le traite comme invalide, prend, pour se venger, l'habitude de ne pouvoir se passer d'un remède qui a £ût venir le mal, et s'a£Eaiblit réellement.
Regarder les choses avec les deux yeux, bète* ment, comme le petit peuple, est d'ailleurs peu convenable pour des personnes qui veulent se distinguer sinon par la supériorité de leur esprit, du moins par l'élégance et la grâce de leurs manières;
une jolie femme Mr laquelle on fixe lté deux yéai^ peut se trouTer offensée , mais la Ëiute est plus fedble de moitié quand on ne dirige sur elle qu'une seule prunelle armée d'un lorgnon ; Tattention dont elle est Tobjet est alors plus flatteuse , dar rinstrume&t qui b tient comme en joue ne lui permet pas d'igno^ rer que c'est bien elle qui attire le regard unique dirigé sur sa personne. En conscience, on ne trouve plus que des vues basses au théâtre , au bal , dans les assemblées, et le moment n'est pas éloigné où l'on ne se servira plus de la phrase usitée jusqu'à ce jour: tous les yeux se dirigèrent sur cette femme; elle sera nécessairemeitf remplacée par celle-Kd: tous les hr^ gnons furent braqués sur cette femme.
Le lorgnon, admis au nombre des ridicules des villes , ne me semble pas aussi tolérable au sein de la campagne , en fàce des sublimes beautés qu'étale la nature ; aussi fus^je trèsnlésagréablement surpria l'autre jour de trouver un dandy qui , perché sur le haut duSalève, regardait les Alpes avec son lorgnon. Or ce doit être un curieux spectacle que le Mont- Blanc vu au lorgnon.