‹ Œuvres choisiesChapitre 43 sur 84 · VN PÉDANT · texte numérisé non relu

VN PÉDANT

La pédanterie est une forteresse dans laquelle se retranchent tour à tour la nullité « le mince talent enflé d'orgueil et le gros savoir plein de suffisance ; on sent de suite combien gagnentà ne pas se livrer dans la société ceux qui n'auraient aucun agrément à y porter. Le pédant se juche sur les sommités de la science « sur les branches les plus élevées des coo^ naissances humaines; il adopte des termes tecb<* niques qui imposent, des phrases recherchées qui éblouissent; il travaille dans son cabinet k se £iire un vocabulaire pompeux ; il est toujours guindé, sec« raide, empesé, gourmé, ses moindres propos sont revêtus de la pompe académique, drapés de la période dcàromenne.

Sa plaisanterie (s'il plaisante) est lourde , on 9&xt du plomb dans sa légèreté ; s'il rit, c'est du bout des lèvres, et comme s'il craignait de se compromettre. Ordinairement ses discours sont lardés d'aphorismes , saupoudrés de sentences ; tout ce qu'il dit peut ttre prouvé par des autorités irrécusables qu'il est prêt h citer ; il ne s'aventure jamais dans une gaité fidle qui l'exposerait à parler sans pouvoir déneiontrer l'exactitude géométrique de toutes ses assertions.

Le pédant abhorre les oeuvres où l'imaginatioû domine ; car l'imagination est, suivant lui, la source de nos erreurs « l'ennemie de la science; il voit en elle l'adversaire naturel de ses travaux tout positifs ;

il ne peut saafirir parmi les poètes que ceux morts depuis longtemps, parmi les littérateurs que les étrangers; car il redoute d*avoir à &ire Téloge d'un genre qu'il déteste , ou d'individus qui vivent auprès de lui. n feint de s'enthousiasmer pour des duteurs allemands, grecs ou russes, parce que le culte qu'il leur rend doit nous paraître basé sur la profonde connaissance qu'il a de leur langue et de leur littérature. A ses yeux rien n'est roturier comme de louer un concitoyen , parce que tout le monde peut le juger aussi bien que lui , lui qui parle fran* çais en Allemagne et allemand en France , lui qui, à la rigueur , encouragerait ou protégerait un écp* lier, mais qui se garderait bien de reconnaître le mérite de son égal, et mourrait plutôt que d'applaudir à son supérieur*

Le pédant a l'air cuistre et magistral ; quand il raconte une anecdote on dirait qu'il donne un cours, tant il a le ton de l'enseignement et le geste pédagogique; s'il écrit, c'est avec pureté, quelque* fois même avec âégance, mais toujours firoidement, sans verve, sans entraînement; sa phrase est peignée, alignée, cadencée, pincée, musquée, mais glacée comme lui; car la correction est sa dixième muse, et au besoin eUe remplacerait pomr lui toutes les autres.

Le pédant, véritable éteignoir, étouffe l'abandon, étrangle l'enjouement, et sa présence dans un cercle joyeux donne l'idée d'une ombre du Styx surgissant lentement au sein d'une aimable causerie desChamps- Élysées* A son aspect, chacun se trouve mal à l'aise

et sent qu'il aura dans ce gendarme de la grammaire non rindulgent appréciateur de ses idées, mais Taristarque gelé de ses paroles ; c'est une sentinelle du purisme, une yédétte des quarante, chargée des intérêts de la syntaxe et de la cause du dictionnaire^ toujours à Tafiât des mots hasardés ou des construc-^ tions vicieuses, et qui chasse continuellement aux solédsmes.

Le pédant se rencontre sous toutes les formes physiques, mais il a le phis souvent des cheveux sales, mal peignés et raides comme lui ; ses prétentions sont écrites dans ses moindres monvemens; tout ce qu'il dit prend dans sa bouche un air d'importance par la manière pe^uate dont il débite les choses les plus simples, les plus communes ; s'il écoute parler quelqu'un, c'est avec un air de dédain, de supériorité ou de conunisération. Il a l'air de dire: Pitoyable !

Page 1