‹ Œuvres choisiesChapitre 47 sur 84 · LE GRIMPION · texte numérisé non relu

LE GRIMPION

Le grimpereaii ett un charmaot petit oiseau qui se crampoime au^ troncs des arbres , et £àit sa nourriture des insectes cachés sous leur écorce ; il pro^ mène son investigation toujours de bas en haut , et grarrit peu à peu jusqu'au sommet des branches les plus hautes.

Le grùnpion est un animal à deux pieds jet sans plumes , né dans les classes inférieures ou moyennes «de notre société, et qui s'efforce, par tpusles moyens» de grandir, de s'élever, de planer au dessus de la po<sitioD où le Ciel l'avait fait naître : on voit donc l'analogie qu'il y a entre le grùnpereau et le grimpion , et commept le premier n'a fait que rendre justice au second en lui servant de parrain.

Je renvoie à l'histoire naturelle les personnes : désireuses de connaître les moeurs, les habitudes, le plumage , la structure de l'oiseau que je viens de nommer : quant au grimpion ^ qui manque à la no7 meuclature de Bufibn, je vais essayer de le dépeindre à mes lecteurs ; et , comme il n'est pas fort rare dans notre ville , ils seront bien placés pour juger de la fidélité de mon pinceau.

Chacun de nous est amarré dans le monde par ses parens , son quartier et ses relations habituelles, liens qui nous rattachent à la position sociale dans laquelle le sort nous a placés. On conçoit que le ffimpion consacre d'abord son savoir-£ûre à se soustraire

c4hks qui entravent son -essor ascendant : c'est

ESQUISSES

un balloD qui doit avant tout )eter son lest pour monter aux nues. Cependant, rompre en visière à ses parens, tourner le dos à ses amis, quitter subitement son humble domicile , tout cela serait trop brusque , trop ostensible : il s'y prend d'une manière plus adroite.

Le ménage du grimpion , soumis à sa manoeuvre savante , commence par s'isoler peu à peu ; il ne rompt pas ses amarres , il les laisse se détendre et s'user; il renonce peu à peu, et sous divers prétextes, aux occasions de se réunir à ses parens et à ses amis ; des maux ou des chagrins sont mis en avant pour motiver cette retraite et colorer ses refus à des invitations embarrassantes ; le mari, incommodé par l'odeur du tabac , quitte son cercle , où lui-même fumait naguère ; la femme a des migraines et des douleurs qui lui interdisent d'aller nulle part; les en- £atns , qui exigent une surveillance continuelle , ne se mêlent plus aux jeux de leurs petits amis du voisinage ; on se plaint du bruit insupportable qui se fait dans le quartier marchand où l'on demeure ; on ne tarit point en critiques sur son humidité, S09 insalubrité, ses fétides exhalaisons ; il est impossible de tolérer davantage tant d'inconvéniens , et , voilà que tout à coup un char de triomphe emmène pompeusement les meubles, les ustensiles , et les dieux lares du grimpion devant quelque bel édifice d'une rue bien sèche , bien aérée , bien élevée surtout ; c'est là qu'il prend position pour commencer une nouvelle série de manœuvres.

Et d'abord il se débarrasse le plus souvent du

ESQUISSES

nom de sa femme ; roturier comme le sien, il n'est qu^un obstacle de plus à surmonter ; puis i\ vit là sor litaire , car son ëloignement de ses anciennes relations le fait complètement oublier par elles; les amarres sont brisées, il flotte, il est table rase pour se faire une nouvelle coterie , et les moyens qu'il prend pour cela varient suivant son humeur.

En voici un , assez souvent employé par le pim--

D donne une brillante éducation à ses enfans, lee habille élégamment, les envoie chez des maîtres où s'instruisent les fils ou filles de ceux, chez qui il veut arriver ; il commence par faire de petites invitations sans conséquence à leur progéniture , qu'il choie , qu'il caresse , comme on saisit les branches d'un arbre pour parvenir au tronc. Les enfans reviennent enchantés des soirées données par le noweauvoisin; leurs parens s'informent de sa tenue dans le monde : on leur répond que c'est un homme retiré , qui ne voit personne ; cet individu tout à £ait isolé inspire moins de répulsion aux gens du haut qui ne feraient, en l'admettant chez eux, qu'une connaissance indiçiduelle, point entourée d'une clientelle importune et populacière. Puis le grimpion est si honnête , si prévenant avec ceux dont il cherche à capter la bien* veillance , qu'il trouve ou invente mille occasions de leur témoigner son dévoûmeot , son respect , son envie de leur plaire. H adopte leur manière de vivre, car f enfin , la soupe n'est pas plus chère mangée à quatre heures qu'à midi ; cependant , si sa fortune le lui permet, il prend aussi quelques habitudes de

pian.

ESQUISSES

Kixe ; il parle de ses chèpawv, de son cabriolet, de sû voiture, et sa bouche est enflée de toutes les dépenses du bon genre qui vident sa bourse : enfin il est admis dans un des salons dont il a longuement médité la conquête ! là , son humeur obséquieuse , ses opinions flexibles , sa politesse humble et soumise « plaisent à tous ceux qui ne redoutent point la flatterie (le nom-* bre en est grand). On trouve qu'il a de bonnes manières , qu'il est bien né , et le grimpion rayonnant , glissant, insinuant, congratulant, se faufile de porte en porte , et parvient à son but après des années de persévérance et d'abnégation. Cependant ce n'est pas tout que de voir sa tactique ; il faut compter les affronts qu'elle lui coûte , les propos piquans qu'elle lui attire , et c'est là un revers de médaille qu'il convient de montrer à mes lecteurs.

Le grimpion ne réussit pas dès l'abord ; par exemple , il n'a souvent qu'un demi-succès dans la manœuvre champêtre que voici : il achète une campagne , et tombe comme propriétaire au sein des habitations rurales de ceux dont il brigue les relations ; son enclos , bordé de notabilités , n'en est séparé que par une simple haie vive ; on sent de suite tout l'avantage de sa position ; il prend les gens à l'abordage , il les a sous le feu de ses politesses , il les trouve à demi-portée de ses coups de chapeau , et Dieu sait ce qu'il en débourse par jour ! A gauche , à droite , du haut de son belvédère ^ du sommet de sa terrasse , de sa fenêtre , il lâche des bordées de civilités sur ses brillans alentours : c'est bien le moins qu'on distingue un homme aussi saluant; puis, on

ESQUISSES

le rencontre à Téglise , dans un sentier où il est possible de l'éviter, parfois au conseil municipal, où il s'est glissé au moyen de quelque acte de libéralité £aiit en faveur de la commune ; il s'intéresse aux écoles déjà protégées par d'illustres bienfaiteurs auprès desquels sa charité le pousse, et qui le reçoivent lui et son argent à bras ouverts. Le voilà lié avec les hommes : mais les dames 1 les dames ! ah ! que c'est bâen une autre affaire , et quel travail herculéen pour lui que d'obtenir leurs révérences d'abord, puis leur sourire, puis leurs jolis propos! N'importe, il £àit tant qu'il en vient à bout , et qu'il s'établit quelques relations entre son épouse , ses filles et le sexe environnant ; les recettes de gelées , de confitures, ou d'autres petits services rendus , leur servent de passeports ; puis on se visite uapeu, on voisine, et le grimpion de s'épanouir de joie ! Mais , rentré à la ville , il a parfois bien du déboire ; la bienveillance et le laisser-aller sans £siçon qu'on lui témoignait semblent être tombés dans les fossés de la ville ; il fiiut recommencer un siège souvent infructueux, car ses voi^ns, qui lui souriaient en été, lui font la moue en hiver ; et, après lui avoir ouvert la grille rustique de leur ferme , ils lui jettent au nez la porte de leur

Ënfin, s'il entre dans la belle société , il ferme à ses filles la porte du temple de l'hymen, car on sait la différence qu'il existe entre recevoir quelqu'un chez soi et l'épouser , et les grimfHonnes , qui quittent le bâton le plus élevé de l'Àrhelle des roturiers , emfarasseot le célibat par cela même qu'elles mettent

hôtel.

tS2

ht pied sur le hUon inférieur de l*ëcheUe du grand monde ; cela se conçoit.

Puis les enterremens jouent de bien vilains tours au grimpion; car, s'il a renoncé à des parens obscurs durant leur vie, il faut du moins qu'il les accompagne au cimetière après leur mort ; on ne se fait pas remplacer pour cette corvée-là comme pour une garde à monter. Alors , si Tente^ement a lieu il pied, il est &cile de concevoir la gêne, la torture du grimpion menant le deuil d'un cousin-germain qu'il n*a pas vu depuis des années , et qu'il n a retrouvé que raide et encaissé* Regardez-le s enterrant lui-même au fond du col du grand manteau noir de Y hôpital ^ et cherchant à voiler sa figure do** lente : oh ! comme il aimerait se cacher dans cette bière qu'il escorte ! quelle humiliation que de défiler, avec une parenté de simples artisans, sous les yeux des belles gens auprès desquels il s'est insinué! et, si le ciel est pur , les chemins secs , la promenade at- ^trayante , quel désastre pour lui que de rencontrer à chaque instant ces hauts personnages qui lui demanderont compte et raison de sa présence inattendue en si mince compagnie !

n est dans la rue, cheminant avec l'un des nouveaux amis dont il est le plus fier ; tout à coup un vieux oncle, à parole brusque et firanche, vrai marin de terre ferme, l'aborde, et, lui empoignant la main, lui braille aux oreilles avec une voix de Stentor et laccent du terroir le plus prononcé : «Eh! neveu, conmaent va-t-il? on ne te voit plus depuis que tu as quitté les ruçs basses et que tu t'es allé percher dans

l€8 beaux quartiers* Conmeiit Yont la femme et lea petits bambios? » Hélas ! chacune de ces paroles est un coup de poignard dans Forgueil du grimpion! sa vaùité en est percée à jour ; il est assassiné dans ses prétentions supeii>es.

Et les plaisanteries caustiques des anciens amis de collège, de ces taquins, en droit de lui dire d'é^ normes vérités! et leur tutoiement formidable! et les propos amers de ceux qui repoussent les avances du grimpion! et Fimpertinence de ceux qui en usent sans Êiçon à son égard , et lui font payer en humilia^ tions rhonneur de se laisser approcher par lui ! et les dédains altiers qui abreuvent de fiel madame Grimpion et ses filles!

Page 1