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LA LITTÉRATURE ET LA SCIENCE

A OBNÈVK.

La littérature et la science , qui devr^aient être comme deux sœurs se donnant la main , sont à Genève deux rivales qui se tournent le dos. Les sciences, prônées, choyées, entourées d*égards, se pavanent fièrement au sonunet de renseignement, tandis que la littérature , négligée , humiliée , contrariée , lutte péniblement dans Fombre épaisse qui Tenveloppe. Et qu*on ne s'imagine point que, trop favorablement prévenu pour la branche que je chéris moi-même, je considère avec plus d'aigreur que de justice Tétat

de nuarMine dam lequel elle se trouve (dongée ; noa, cette maoiire de voir m'est commune avec toutes les personnes qui observent la direction donnée aux études dans notre pays ; et certes , puisque les juges les plus compétens pour apprécier mon opinion à cet égard la confirment et Tappuient, ma tâche devient plus £icile « et il ne me reste qu'à expliquer pourquoi la littérature gémit sous une oppression bien dûment constatée aujourd'hui.

Décourager des études littéraires , sous le prér texte de leur peu d'utilité présumée, et chercher k persuader à nos concitoyens qu'ils n'y sont point propres, tels sont les deux principaux moyens qu'emploient les zélateurs des sciences exactes pour nous détourner des ouvrages d'imagination.

Les lettres ne servent à rien ou à bien peu de chose dans une ville composée en grande partie de négodans.

Voilà ce qu'on rabâche, voilà l'aphorisme mis en Êiveur par les partisans de deux et deux font qua* tre^ ou par ces gens que le plus chétif mémoire sur le plus imperceptible moucheron 'lait pâmer d'aise , et qui préfèrent l'analyse d'un sel et la décomposition d'un alcali à l'esprit de Voltaire , à la grâce de TArioste , à la sublime mélancolie de Lamartine , à la puissante verve , à Tardent coloris de Dante» Eh ! messieurs , si la vie ne nous est donnée que pour amasser des écus, il est certain que ce serait mal l'employer que de la consacrer au développement des plus hautes facultésdel'esprithumain ; il n'en iaut pas tant, c'est vrai, pour être épicier, banquier, commerçant,

ESQUISSES

en tin mot : adieter à bon marche pour vendre cher, grappttler sur les changes, saroir les cinq rè^ gles de larithmétique, et vendre à la livre <m à Faune sa marchandise , tout cela n*est pas fort difficile, et je m'étonne peu que tant de gens ne prisent et n'ao* quîèrent que ces connaissances4à , car elles sont productives quoique mnples. Cependant on pourrait objecter peut-être que les lettres de leur côt4 élèvent Tâme, (élargissent lesprit, font la guerre à régo!sme , cette lèpre de notre civilisation, et, ne rattachant pas tout aux intérêts pécuniaires, peuvent être chez la nation qui les cultive la source d'une exaltation généreuse et de sacrifices courageux fedts à la patrie et à la liberté. Ces avantages-là , je le pense , ne sont point à dédaigner chez des républicains, alors surtout que la grandeur de leur dévoue^ ment peut seule défendre la petitesse de leur territoire, et ce cas-là me Semble être, on ne peut mieux, celui dans lequel nous sommes, nous autres Subses. Puis, généralement parlant, il est assez agréable de pouvoir discourir d'autre chose que des nouvelles du jour , du prix des sucres ou du cours de la rente. A c6té de la JFemlle d'Açis et de \^ liste des minis^ très , et malgré le succès prodigieux dont jouissent ces deux Moniteurs de notre population , il pourrait se trouver d'autres productions littéraires indigènes dignes de quelque attention, sans que pour cela notre réputation de fins négocians fât essentiellement compromise. Les chambres à huer, les commerces à remettre et les ej^ts perdus , sont sans doute d'un intérêt fort piquant pour notre public ; mais , cer-

taines personiiei pourraient lire tutre chose avec quelque fruit, quand ce ne serait que pour changer un peu. D^ailleurs la littérature forme au beau hingage, et il n'est pas absolument nëc^saire de s'énoncer mal ou de se permettre des fautes d orthographe pour Êdre de bonnes spéculations et réussir dans un marché ; on peut gagner même un style élé^ gant sans perdre son crédit.

Mais j*arrive au grand cheval de bataille des doctes qui veulent à toute force nous persuader que nous sommes des Béotiens sans imagination « incapables de réussir dans autre chose que les sciences qu'ils professent eux-mêmes ou le négoce. U y a là vraiment peu de bonne foi ; car, d'un côté, ils nous enseignent les lettres d'une manière incomplète, infiructueuse ; et, de l'autre, ils nous reprochent de n'y pas réussir. De grâce, messieurs,, donnez-nous des ailes si vous voulez que nous volions dans l'espace , ou, tout au moins, quand vous nous les coupez, ne nous faites pas un crime d'aller terre à terre ! Voyez comme vous prospérez vous-mêmes, et ne niez point que la véritable raison de vos succès ne consiste dans vos soins à les préparer ; vous avez un large système d'enseignement pour les sciences exactes ; vous avez des comités , des sociétés, des cours, des journaux, qui vous aident et vous servent d'appui ; vous mangez au budget de l'état. L'astronomie, la botanique, la chimie , pâturent dans le champ dru et fleuri de nos finances. Vos mémoires s'impriment aux frais de la r^ublique ; et, bien que cette dépense se retrouve, dites-vous, dans les échanges de bouquins que vous

faites avec les académies Arangères, comme elles ne vous envoient que de la science en retour de la vâtre« c*est toujours en dernière analyse les doctes seuls qui s^enrichissent à ce troc honorable des annales scientifiques indigènes contre les exotiques ; car , pour être costumées en allemand « en anglais , en italien, en latin , etc. , la physique et la chimie n'en ont pas plus de charmes aux yeux de la grande majorité de nos compatriotes, et je ne vois guère ce qu'ils gagnent à cela. Quels encouragemens semblables oa quelconques ont été donnés aux lettres? aucun, il faut le dire ; et cependant, malgré tant d'efibrts pour arrêter notre essor littéraire , n'avons-nous pas les Ch. JXdier, les Gattaix, les Albert lUchard , les Amédée Préoost^ les H. Bloiwiûet^ jeunes et rares talens que je suis fier de citer , preuves vivantes de rimagination et de Tesprit poétique qui vivent au milieu de nous, et qu'on est bien forcé de reconnaître tout en s'obstinant à ne pas les encourager!

Seule , la chanson a trouvé des appréciateurs dans nos murs ; et quel a été le résultat de la &venr accordée à ce genre de composition? c'est que peu de villes en France ou ailleurs, en raison de leur population , ont fourni autant de chansonniers gais, na* turels, spirituels ; nos refirains se sont répandus bien au delà des monts qui nous entourent. Malgré tout cela, des pédans continuent à nous contester l'organisation nécessaire pour fidre des vers, et vont répétant, avec plus d'aigreur que de vérité, leur maxime favmtte qu'il n'y a eu et qu'il n'y aura jamais de poètes id.

WâQjOUfUS*

Afai» quel savant . fkptèê tout t e^t plu» aTaocé dans la branche lya'il prcrfesse que les jeunes Uttéra^ teun que je Tiei» de nommer le août dans la leur? Topinion publique commence à se soustraire à la violence qu'on veut lui âiire à cet égard ; les œuvres de nos poètes (qui ne le sont pas, suivant certains 4octeurs) se vendent assez bien ; et les recherches savantes de nos ërudits (qui le sont beaucoup suivant les mêmes docteurs) restent chez le libraire; il y a là un mystère qui ne peut s'éclaircir qu*en jécartaai Tinjustice et la prévention aveugle qui le couvrent.

La peiirture , sœur jumelle de la poésie , réussit admirablement à Genève. Nous avons en ce genre des artistes de premier mérite « cités av^c les plus grands éloges par les feuilles étrangères» Dites-le moi , messieurs les érudtts, ne £rat41 ni esprit poé*tkpie , ni verve d'imagination pour enknter des diefii-d'œuvre avec le pinceau? Reconnaissez donc ^e les talens divers existent en germes parmi nous autant et plus qu*ailleurs, mais qu'il iaut savoir les cultiver partout pour qu'ils portent 'des fruits. Or* si nos études acadùniques favorisaient Tessor litbéraire , si nos professeurs s'appliquaient |dus à nous rendre poètes qu à nous prouver que nous ne pourrons jamais le devenir , si quelques doctes fameux n'usaient pas de leur influence pour servir leur amour-propre en écrasant une branche de connais- ^uices qui porte ombrage k la leur, je suis convaincu que nous aurions plus de beaux vers, qui amusent, que de longs et larges mémoires , qui ennuient ; sai^

tootefois que nos commerçans fossent pour càà moins habiles» notre cké moins florissante, et notre bonbeor moins rëeL

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