‹ Œuvres choisiesChapitre 6 sur 84 · LA FEMME QUI PORTE LES CULOTTES · texte numérisé non relu

LA FEMME QUI PORTE LES CULOTTES

Molière a dit ;

Du côté de la bârbe est la toute-puîaeance.

Cela doit être ; mais il faut convenir pourtant que la raison et le bon sens n'y sont pas toujours , et qu'il est nombre de maris dont la barbe est aussi forte que Tintelligence est faible. Ces braves gens font-ifs donc si mal de se laisser mener par qui peut les conduire ? et n'agissent-ils pas sainement en remettant à des mains plus fermes que les leurs le sceptre du ménage et l'empire de leur maison? Oui, sans doute, mais alors tout le talent de la femme dmt consister à tenir les rênes sans qu'il y paraisse, et celui de l'époux à marier sa volonté avec celle de son épouse , à commander avec une autorité dont il n'est que l'interprète, et à £aire jaillir par sa bouche les ordres émanés de la téte de sa moitié. Voilà comment les choses devraient aller ; en arrive-t-il ainsi? Hélas! bien souvent non; il y a tiraillement dans le ménage ; l'époux, déchiré par le sentiment de son infiêriorké, i^egimbe contre le mors

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et Taiguillon, et 3 est moins afiBigé de voir sa femme qui porte les culottes que désolé de se trouver moralement en cotillon. Il suit Fimpulsion donnée, mais en rechignant ; il sent qu'il est bien mené, mais que ce n'est pas lui qui va, et il est moins satisfait de suivre une bonne route que peiné de voir qu'il n'est pas libre en la prenant. D'ailleurs, combien de femmes qui cherchent autant à humilier leur mari qu'à le conduire , et qui mettent leur orgueil à froisser son amour-propre ! c'est ce qui fait que le ridicule s'empare d'un couple qui, avec plus d'accord» aurait pu voiler au public le secret de sa position.

Ordinairement la femme qui porte les culottes a le ton haut, le regard impérieux, la mine altière: tout chez elle annonce le commandement; l'époux, au contraire, est humble, soumis, empressé ; il a l'air du fils de sa femme ; il redoute son coup d'oeil, tremble à sa voix, et paraît auprès d'elle l'obéissance passive incarnée. J'irai^ j'y ai été, j'y vais, sont les trois expressions qui reviennent le plus souvent et presque seules dans son vocabulaire conjugal. Vient-on lui demander sa décision sur un objet important, il louvoie, tergiverse, fait mille réponses évasives jusqu'à l'arrivée de sa femme, ou jusqu'au moment où, après l'avoir consultée, il reprend de l'assurance, parle à bouche ouverte, et se prononce d'autant plus courageusement, qu'il se sent épaulé par une réserve puissante. Lui (ait-on une proposition devant sa moitié, il cherche un gouvernail dans son coup d'œil, une boussole dans l'expression de ses traits, et rarement il se trompe à ces signes télégraphiques

dont uoe loBgue habitude lui a donné le chiffre mystérieux.

Ya-t^il lé dimanche savourer en £nniUe k plaisir de la promenade , sa femme pimpante marche en ayant-garde avec Tainé de ses enfans ; mais Tépoux, que de caricatures spirituelles se sont chargées de nous dire sa position ! Le voyez-Tous, avec un, de ses enfans sur le bras droit, traînant avec le gauche un chariot qui contient son cadet et quelques provisions; sa canne est suspendue à sa boutonnière et vient caresser ses genoux; son visage angoissé sue la corvée par tous les pores ; en vain il imploré un p£is de manœuvre, il £siut qu'il subisse les tourmens du pas de charge. Et le soir, alors que, harassé de Jouissances, il voudrait alléger son fardeau, sa femme, en plaçant les deux enfans sur le chariot, fait qu'il porte moins, mais qu'il tire davantage; puis elle lui met un énorme bouquet à la main et s'empare de son bras vacant, sur lequel elle s'appuie avec délices , et c'est ainsi qu'il regagne le logis, quitte à porter le lendemain les stigmates de son dévouement paternel et conjugal.

C'est pire encore si sa femme Jui a octroyé un permis de course avec ses amis ou un goûter à son cercle; le plaisir d'une sortie libre est refoulé de suite par l'appréhension d'un retour à heure fixe ; la promenade est toujours trop longue et le goûter ne finit pas; il tire sa montre avec anxiété: comme le lièvre de Lafontaine, il ne saurait manger morceau qui lui profite, et s'il s'oublie au-delà des bornes prescrites, il voit, comme Balthasar, une main

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menaçante qui écrit sa sentence sur les murs de la salle du festin.

Ah l comme le pauvre homme se dédommage de cet asservissement en le faisant suhir aux créatures animées qui dépendent de lui ! comme il gronde son <diien^ son chat, ses oiseaux! comme il prend sa revanche avec ses apprentis du comptoir! comme il [^ide avec force auprès du féu de son cercle pour rémançipation des peuples ! car il comprend mieux que tout autre Tamertume de l'esclavage et Tennui de la captivité.

Hélas! j*ai connu plus d'un garçon, terrible dans ses propos, qui fulminait contre les époux asservis, qui ne pouvait com:evoir rabaissement d un homme devant sa femme.... Et maintenant eux-mêmes ont passé sous les fourches caudines ; ils portent avec patience le joug.... et la chaufferette, quand ils accompagnent leur femme au sermon du dimanche.

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PA-TA-TBA!

CONTB BISTRE.

Bon! vmlà mon titre, troavë: bizarre, extravagant, ridicule, d'accord; mais c'est cela même que je cherché , qu'on demande et qu'il me faut. La littérature a maintenant quelque rapport avec la force armée ; un bon général , à la tète d'une troupe , ùât les trois quarts des succès qu'elle obtient; de même un titre baroque, a la tête d'un livre , commande l'enthousiasme et captive les lecteurs»

Pa-^ta-ira! Voilà un titre qui fera du bruit, qui tombera comme un obus au milieu du monde littéraire , et qui bondira retentissant dans les feuilletons, revues, etc.

Conte bistre! On n'en avait pas encore de cette nuance -U. Sans doute il en est des bruns, des bkus , des jaunes, des noirs; mais des bist9*es! J'arrive donc le premier avec cette demi -teinte, qui va se joindre à l'arc-en-ciel que nous reflètent les romans du jour.

Maintenant il &ut une couverture d'une couleur analogue ; la voyez -vous d'ici? comme elle tranchera avec toutes autres ! et le titre ! c'est là que je prétends que mon imprimeur se distingue ! De la gothique, morbleu ! voire même de la visi^ gothique, des caractères dmbres s'il se peut, teutons s'il s'en trouve, vandales s'il en a !

B6QUISSKS.

Il me £aiut de ces lettres si étranges, si hiéroglyphiques , qu*oo puisse à peine les reconnaître , et qui soient comme autant de rébus typographiques; le tout encadré d'arabesques de cathédrales , de vitraux d'églises, d'ogives, d'architraves, de flèches de clochers. Oh! jé vous en donnerai du grotesque , mauresque , tudesque , messieurs les amateurs, et je veux entasser tout le fiaoyen âge sur la couverture de mon in-octavo.

Les vignettes: il me les faut du bon faiseur, du bon genre terr^iant! on s'est contenté jusqu'ici de mettre deux fémurs en sautoir couronnés d'une téte de mort; moi je veux deux cadavres en croix surmontés d'un squelette: le progrès, je ne connais que ça! Des figures hâves, livides, creuses, barbues, faisant des grimaces à faire trembler. Pour garnir des bas de pages, des culs* de -jattes en polytypéSf des suppliciés pour la première lettre d'un chapitre, des poignards, des stylets, comme s'il en pleuvait; des coupes empoisonnées, une hache sur le billot, des potences habillées de pendus ; enfin des choses horribles , terribles , qui puissent donner des maux de nerfs à la vivandière d'un régiment de dragons.

Il faut ça maintenant: le règne est passé de ces fleurs, ces roses, ces paysages, ces fàdes douceurs du temps des auteurs perruques, qui encadraient avec ces niaiseries les chapitres de leurs romans nauséabonds ; c'est du dramatique qu'il faut maintenant dans la vignette, et je ne lui pardonne le paysage qu'autant qu'elle y joint un

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assassinat sur son premier plan et une diligence pillée dans un bois pour perspective.

A la gravure du frontispice « à présent ! qu'y mettrai-je?.... C'est cela! parfait! J*aurai cinq forgés et un suicide dans Pc^tn-tra. Je vais iaire lithographier mon héros comme suit : placé dans le courant d'un fleuve jusqu'aux genoux, il s'est passé au cou le nœud coulant d'une corde attachée à une branche qui surplombe l'eau, puis il se fait sauter la cervelle d'un coup d'arme à feu , mourant ainsi pendu, noyé et pistaktté. Ce triple suicide sur le même individu est neuf, et pour peu que Porret, Devéria ou Tony JohanncA m'aident à l'ouvrage, je dois réussir. Je leur recommanderai surtout de peindre le crâne qui se fracasse, le sang qui jaillit, une paire de lunettes qui saute en l'air ; puis le fàux toupet et le coton des oreilles qui s^envolent dans le lointain, tandis que le corps de Pa-ta-tra s'affaisse et s'enfonce dans l'onde. Ma foi, c'est le cas de dire avec le proverbe : Ceux qui ne seront pas contens ne seront pas raisonnables. Venons à la préface. Dois-je faire des céuvres posthumes et me constituer mort d'étisie pour réussir parmi les vivans ? connu: Sainte-Beuve avec son Joseph Delorme m'a escamoté ce tour -là. Faut -il me faire tuer en duel et donner le /ac simile du manuscrit de Pa-ta-tra percé d'une balle sur mon sein fracassé? connu: Dovalle a réussi par ce moyen ; à d'autres donc. Je vais me faire poignarder par un jaloux dans une affaire d'amour, et je me ferai

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lithographier en tète de PortOrtra avec les trois trous triangulaires du poignard sur ma poitrine découverte. A merveille ! Il ne me reste absolument plus qu'à faire mon ouvrage, soit de la copie, pour garnir quatre cents pages^ dont cent blanches^ cinquante avec des points ou des vignettes , et les autres noircies au centre par quinze lignes de deux pouces, entourées de marges de trois. C'est ça ! courons me recommander à mon intime , qui écrit dans la Reçue des deuo^ mondes , à cinq ou six camarades j'ai dans d'autres journaux, et qui enverront ma gloire sous bande dans les départemens.

Ce que c'est, pourtant, que d'avoir un peu d'entregent! la vogue de mon livre est assurée. Faisons- le, maintenant.

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