DB CERTAINES LOCUTIONS
DU TBRmOOU
Un petit pays comme le nôtre! Voilà les six mots qui abondent le plus dans nos discours et dans nos écrits ; ils deviennent comme une formule sacramentelle, un paragraphe obligé, accolés à notre patrie: chacun de nous semble prendre à tâche de mirmi^ donner notre territoire. On dirait qu'on y étouffe, qu'on ne sait où se loger, et, à force de les entendre, je doute pariois. si mon frêle individu est bien tout entier enclavé dans les limites de ma patrie, et si je n'ai pmnt une jambe imprudente en France, un bras téméraire en Savoie , voyageant tous deux sans passeport. £h! mes chers compatriotes, n'est-ce point là un affiront gratuit fiât à cette majestueuse Suisse qui contient les Alpes et des lacs si magnifiques? à cette Suisse qui compte plus de deux millions d'habitans, et peut aller hardiment de pair avec tsmt de puissances secondaires? Cette manière de se rapetisser sans cesse est-elle sans conséquence
ESQUISSES
fâcheuse sur le moral de nos condtoyeiis? ne peutelle pas leur inspirer quelque découragement?
Certes je ne pense pas que h petit pays dont il est sans cesse question soit autre que la Suisse entière; autrement ces mots seraient les fils d*un ëgoïsme cantonal que je ne veux pas même supposer; pourtant, entendons- nous là dessus une fois pour toutes. Parlez-vous de votre canton seul, de votre ville seule, de votre maison seule, peut-être de votre appartement, que sais- je? de votre chambre? Oh! alors je comprends cette locution , mais sans l'approuver mieux; car, restreindre le pays à son horizon , à sa ville , à ce qui nous entoure , est d'une impertinence, d'une stupidité énormes. Et toutefois ce n'est que trop vrai ; il est des gens tellement égoïstes, tellement étroits d'esprit , tellement bornés dans leur patriotisme, qu'ils finissent par voir le monde dans leur boutique et leur pays dans leur fauteuil, lorsque, étendus mollement sur ce meuble précieux, ils digèrent doucement, les pieds sur les chenets. Soyez- en certains, cette locution méprisante a pris naissance dans un lâche abandon des intérêts généraux, dans l'oubli des loyaux sentimens qui nous lient les uns aux autres, dans l'envie de se faire croire faibles pour avoir une excuse toute trouvée en ne résistant pas aux forts. La Grèce n'a jamais été qualifiée de petit pays , et toutes les contrées riches en grands hommes et en énergie civique doivent repousser cette dénomination , que la mappemonde seule ne peut donner quand la civilisation, le génie, le courage et le dévouement la
repooflient avec dédain. La vieille Suisse ^ si petite qu^elle fût, n'en est pas moins un géant dans l'his* toire.
On a bien largement abusé de ces mots de petit pays comme le nôtre, alors qu'il s'agissait dans nos conseils de doter cette ville d'institutions libérales; que d'orateurs ont cru , pour les repousser , trouver de grands argumens dans le petit pays! Il semblait, ma foi , que Genève était un nain, qu'il ne ùMsài pas tant d'étoffe pour l'habiller, et que ces beaux vête* mens, tels que la publicité, la liberté de la presse, l'élection directe, etc., étaient des habits gigantesques qui n'allaient point à sa taille; le petit pays comme le nôtre devait se perdre tout entier et s'en* gloutir dan9 ces ajustemens-là. Voyez un peu comme ces messieurs avaient raison, et si cette toilette ne nous va pas mieux qu'à tels grands flandrins de royaumes qui ont fait crever leur veste à force d'avoir voulu l'élargir !
Il semblerait, morbleu ! qu'il n'y eût rien de si bcSLe \que de remplir de son nom un petit pays comme le nôtre. Ah! si petit qu'il soit, il faut un grand talent pour s y £iire généralement connaître; ceux qui le traitent le plus de petit sont pourtant ceux qui désireraient le mieux y voir s'étendre leur réputation. Mais, hélas! nos vallées ont encore trop d'espace pour l'essor de leur mérite. Petits pédans, qui voudriez donner à croire que vous êtes des aigles enfermés dans une cage de serins, votre génie a ses «coudées franches dans le petit pays: un de nos vallons suffit parfois pour le contenir, et, bien souvent,
Totre gloire scientifique a da duanp de reste entre le Salève et le Jura«
Je ne veax pas« moi, convenir qae notre pays soit petit; au contraire c'est celui où sont les plus grandes montagnes, les plus grands lacs. Les plus grands des bëroo y ont comhattu , les plus grands fleuves y prennent leur source, les plus grands arbres y croissent, les plus grands rochers y gisent, les plus grandes avalanches y roulent ; on y parie quatre langues, on y trouve vingt^eux uniformes, on y firanchit des douanes et péages par centaines, on y voit des nuées de costumes divers, des monnaies très- variées, des religions de toute e^pèce^ les neiges du nord et le soleil du midi; en vérité, y^a-t-il un seul empire, si patagon qu'il soit, qui puisse étaler autant de choses? £t si Ton a dit que Genèçe étak le monde en miniature ^ pourquoi ne dirais^jepas que la Sidsse est la terre en buste?
Le bonheur dont nous jouissons. Ah ! pour celuilà nous ne nous bornons pas h en jouir , nous le proclamons, nous le prônons, nous en parlons k toute heure ; on dirait presque que nous avons peur de l'oublier, tant nous nous le remémorons à chaque instant. Le bonheur dont nous jouissons est maintenant une chose convenue , un de ces axiomes qu'il ne faut qu'énoncer en se dispensant d'en £aiire la démonstration; c'est notre dl^UîT ^ deuœ font quatre politique ; on pourfendrait du haut en bas le misérable qui ne sentirait pas ce bonheur-ià; il lui est enjoint d'en jouir sous peine d'être un mauvais citoyen, un gueux; ou du moins on lui jetterait à la tété ces
ihmm ifilÙAtUf qui, à défaut 4e mfilleum raiaons plus lunuiètes , aont largement employées ch^ nous. Ortes, nul mieux que moi ne reconnaît Theureuae position de notre patrie, toute divisée d'opi* nions qu*elle soit aujoiird'hui, tout cantonal ques*y trouve reprit, tout impuissante qu'y soit la Diète« quelque tranchés que les partis y paraissent en dir vers cantons. Je conviens cependant qu'on ne s y bat plus pour le moment, que quelques branches d'industrie y fleurissent, et que le choléra ne la point touchée ; voilà, si Ton veut, trois bonheurs au lieu d'un que je lui accorde ppur satisfaire les plus exigeans sur cet article. Maintenant, convient-il, pour beaucoup de raisons, de mettre h tout propos ee bonheur tn avant? l'augmentons^nous en le vantant? glisse-t-il à plëns bords de nos lèvres dans notre ville? Pourquoi cette manie de tant prôner un sentiment qui doit se trouver phis dans le. cœur que. dans la bouche? et, s'il est réel, à quoi sert d'en £ûre parade, au Yisque d*exciter la jalousie de nos voisins, qui ne sont pas encore chez eux dans une lune de miel aussi prouvée que la nôtre?
Ensuite ce bonheur-là est une raison qu'allègnent sans cesse ceux qui ne veulent rien que ce qui est, par cda seul que cela est; c*est le dieu Terme des anciens; et, enefiet, pourquoi avancer si nous som* mes en paradis, comme on nous latteste? donc ce booheurrlà , tout réel qu'il puisse ttre, me semUe tant soit pea pareil à ces argumens de i^omb« véri-^ tables sabots poétiques, qui eoraieat le char de l'état dans la vme dq progrès ou les idées libérales
pourraient le pcms^r. Voilà ce qui me le ferait presque prendre en guignon; car, en honneur , - je ne regarderais point comme une calamité publique la transition qui nous mènerait, du bien où nous sommes , au miewv où nous pourrions aller. En un mot, le progrès, décrié par tant de gens, ne me paraît pas si ogre qu^ils le disent , et je prends mon parti d*aller en trois heures à Lausanne sur notre beau lac , poussé par la vapeur , plutôt que de rouler toute une journée rudement cahoté dans une Toiture tirée par deux rosses , en payant plus cher.
En politique il en est de même, et je ne conçois pas bien que ceux qui ne jouissent encore d'aucun droit chez nous soient bien sensibles en particulier au ionA^ur dont nousyoïiûsom en général, àmcnns que ces bonnes âmes ne prennent leur part de ctloi qu'éprouvent les êtres privilégiés qui les entourent, ce qui serait fort beau de leur part.
Puis, quant à nôtre boùheur matérid, il est pourtant des gens qui passent à côté sans y toucher ; par exemple, ces nobles jeunes hommes forcés de s'expatrier pour vivre sont mal placés pour le sentir; les industries disparues, qui employaient tant de bras , ne sont pas des argumens irrécusables pour le constater ; les innombrables comités qui soutiennent nos pauvres attestent plus notre charité que notre aisance ; non que j'accuse le moins du monde notre gouvernement d'aucun de ces résultats £kheux^ mais, quelle qu'en soit la cause ^ ils obscurcissent un peu ce bonheur parlé qu'on préconise si fort sans l'analyser. D existe en plein pour ceux qui ont de
Tai^eiit, car ces gens-là se troorent à leur aise partout ; mais il est moins vrai pour ceux qui cmt besoin d'avoir du pain avant de youird'aucun autre bohhewé
Nous avons un beau pays, une riche nature nous ostoure, de belles maisons s'élèvent ches nous, notre gouvememoitt composé de magistrat» idadrés gens de bira , fiut tout pour enfotiver . notre cité avec l^argent^e nos impôts, tnabiès<amélMnlionitflégps* htiveanous restent à bist^ et:nons4evon»en.oonvenir sans .nous* iâchericontre ceux qui disent que notre bonheur s-accroitr|i avec elles, et qu'il n'est pas encore arrivé à ce point que nous devions, nous immobitiser, nous cristalli^or, ^lorsque tout marche à Tentour de nous. D'ailleurs , loe bonheur politique si vanté , il est de* personnes qui trouvait qtie nous Tavons dépassé, que nous sommes entrés dans l'a- Mme dés révolutions, que nous^avons inconcevable^ ment innové, et qui envient le régime sous leq»! croupissent tdnt de peuples.
Le bonheur est donc Irelatii. Laisses à chécun la &culté de le trouver là où il est bien;, ne le contraignez point à le voir là où vous êtes, et dites si vous avez vingt mille livres de reùterk bonheur dontje Jouis; ttuoa: lebonheurdontnous jouissons; àmoins pourtant que vous ne nous donniez voire fortune, avec laquelle nous adopterons sans peine votre manière de voir. Quand Auguste omH bu la Pologne étakifre; mais ce temps de viles^flagomeries royales est passé : nous sonmies républicains, et nul de nous ne consentira jamais à être heureux par^irdre , ni à rm de par la 1(h.