UN ENCAN
Si Ta^ct des ruines de Palmyre £siisait rêver Volney aux vicissitudes des royaumes « la vue d'un encan doit inspirer aux enchérisseurs philosophes des réflexions profondes sur l'inconstance des mo^ des, le règne passager des costumes, et la variatioo des ustensiles de ménage ; ces formes étranges » ces ajustemens antiques^ font un contraste singulier avec les jeunes et jolies acheteuses qui les entourent. C'est comme une représentation en charade de la petite I^ce de Jadis et Aujourd'hui.
Que d'objets oubliés sont, au jour de Tencan, tirés de l'ombre et de la poussière ! Quel assemblage bizarre d'effets! Les alcôves, les cabinets, les tiroirs, les greniers , vomissent un torrent de vieilleries ; le glaive triangulaire d'un conseiller d'état se heurte contre la broche d'une lèchefrite , la pointe d*une ^riogufs sort du manchon de la douairière , et la perruque de l'aïeul coiffe le coquemar séculaire.
Qu'ils ont bien fait de mourir , les auteurs des divers ouvrages qui y sont étalés! combien leur amour-propre eût souffert en voyant les produits de leur industrie , de leur génie , passer à l'ignoble étalage des brocanteurs! Qu'aurait dit ce peintre s'il eût vu son tableau , travaillé avec tant de soins « achevé avec tant de peine , vendu pour le prix de la toile , suspendu comme enseigne devant la boutique d'un Juif, puis balancé par les vents et battu par les avarses ? Et ces ouvrages, firuits des sueurs et de Fap»
ESQUISSES
plicatioo des enËins de bonne maison! cespaysages^ ces dessins , ces découpures , .sur lesquels la flatterie avait jeté tant d'éloges , quels rôles subissent-ils alors qu'un encan désastreux vient les jeter au grand jour? A peine s'ils sont regardés ; le mot de croûte circule à Tentour; on en £aiit un tas ^ on les empile avec dédain , et le fond de la bourse d'un gascon suffit pour en avoir la charge d'un portefaix.
Et la littérature ! ah ! quel rôle lamentable elle joue dans ces momens né£aistes! Qui n'a gémi en contemplant ces débris de bibliothèque parqués dans l'angle d'un salon, ces ouvrages dépareillés auxquels nul ne touche , si ce n'est un pauvre bou-* quiniste qui ne craint pas de salir ses doigts en les maniant , et que l'on croit tromper en lui Élisant payer quelques deniers un Elzéçir ou un Barbou, qu'il emporte avec empressement !
Mais les portraits de famille sont encore plus à plaindre: ces figures riantes de nos ancêtres contras* tent péniblement avec la cruelle position où ils se trouvent. Le visage tourné contre la cloison , ou le nez applati sur de vieilles nippes, ils attendent leur sort sans se douter de son amertume : leur sourire qu'on entrevoit encore , au travers de la poudre qui les inonde , &it mal à toute âme sensible. Hélas ! eux aussi ont eu leurs jours de gloire comme les mortels dont ils retracent les traits ! Suspendus aux parois d'un salon,: ils jouirent des honneurs d'une brillante et haute position ; mais sitôt que leurs modèles furent mofts, l'enthousiasme qu'ils inspiraient euxmêmes s'évanouit ; ils fiirent placés dans la chambre
d'entrée; h peine si une servante de mauvaise humeur leur donnait chaque semaine un coup de torchon , au risque d'enlever le brillant de leurs prunelles, ou de faner Tincarnat de leurs joues! mais, comme si Vexil du salon n'était pas déjà assez déplorable, tout à coup le grenier devint le Panthéon de ces notabilités. Là , pendus sous une soupente enfumée, ou adossés contre un canal de cheminée, ils figurèrent longtemps parmi les bûches et les gots. Enfin le jour de Tencan les ramène à la lu* mière, quand la tradition de leurs traits s'est perdue dans leur quatrième génération , quand leurs costumes font sourire les &shionables de l'époque, quand le talent du peintre leur reste seul pour sauve-garde, et qu'une main, un œil, des chairs, des draperies , passables d'exécution, fout hasarder quelques sous à un artiste pour avoir ces visages brunis , et en couvrir les murs de son atelier.
Les tympanons^ les chalumeaux, serinettes^ les cornemuses^ réceptacles de fausses notes, rouillés ou vermoulus , appellent en vain les talens qui en tirèrent jadis des sons harmonieux , et ne peuvent plus figurer que dans d'aigres charivaris, genre de concert politique que les passions ont mis à la mode maintenant, et qui s'établissent assez fréquemment sous les fenêtres du i)entru et les balcons
aristocrate.
Les encans sont en vérité le cimetière des modes ; et, sur le petit drapeau qui les annonce «on devrait écrire cette devise traduite du latin : Ainsi passe la gloire du monde.
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