LA VISION
Malgré les réprimandes faîtes à ma jeunesse et les conseils donnés à mon âge mûr, je n'ai pu renon« cer i la tant douce habitude de lire dans mon lit avant de m'endormir ; je trouve que c'est arriver au sommeil par un sentier plein de charmes ; le calme qui m'entoure , la chaleur qui me pénètre , la position de mon corps, tout contribue à Êiiré de ce momènt un des plus agréables de la journée.
Je lis donc, chaque soir, sans que jamais aucun accident soit venu réaliser les menaces d'incendié qui me furent adressées tant de fois. Mais que lisje? ina foi, je le dis à ma honte; la littérature du jour est trop sombre ou trop flamboyante pour être admirée au lit ; le moyen de parcourir entre ônase heures et minuit des livres à titres tels que les deux Cadavres, le Crapaud ^ le Bourreau de Rome^ la Cacaracouthka, etc., où les coups de poignard et de pistolet pleuvent comme la grêle , où Ton ne voit que faces patibulaires et féroces ! Non, tout cela ne se lit pas et ne peut se lire la téte sur Toreiller. D'un autre côté, MM. Jules Janin, de Balzac et con^ sorts sont des écrivains célèbres sans doute , mais je ne sais, leur prose est si pétillante, sautillante, éblouissante, il y a tant de mouvemens convulsifs dans leur imagination , tant de délire dans leur cerveau , tant de saccades dans leur style , que je considère la lecture de leurs œuvres comme incoi|^atible avec l'idée de mon repos et l'approche de mon
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•iolmeil ; eUè fierait sur mes nerfe Tefiet cTune doisn ndne de tasses de tké Tert bues coop sur coup , et je ne sois guèrfi tenté de payer de treasaiUemèns pénibles, ou d'un affreux cauchemar, ladmiratioo dans laquelle ces auteurs me précipiteraient.
Je relisais donc Fautre jour le Diable Boittuai de Lesage , et (j*en demande humblement pardon à récole moderne de nos rcmianciers) je me complair sais dans mon goût perruqumiste pour ce Tieil aut teur , qui n'a guère que dn naturel dans les idées et de la simplicité dans l'expression..
Ausa je m'endormis sans secousses « après en avoir savouré bêtement quelques chapitres; alors tme vision singulière vint s'emparer de mes sens ; je rêvai que j'étais moi-même don Cléophas , et qu'Asmodée m'éntrainait avec lui dans le vague des airs. C'était un beau dimanche d'été ; le ciel était sans nuages , l'air pur , la nature tranquille ; les cloches de la cité de Calvin s'ébranlaient de toutes parts, et leurs retentissantes volées arrivaient jus^ qu'à mon oreille comme un bourdonnement sonore et majestueux. Asmodée, après avoir plané sur Genève , s'abattit et s'assit sur le haut du clocher de Saint-Pierre, me plaça à côté de lui; et là, après m'être cramponné à sa béquille , et peu à peu ras* soré contre la crainte d'une chute, je commençai à examiner au dessous de moi les chrétiens arrivant en foule dans la cathédrale de la Rome protestante.
«Tu crois, me dit Asmodée, que la religion seule attire tous ces gens à l'église , qu'ils y vont d&ns le bot de devenir meilleurs ; je vais , par mon
ESQUISSES
pooToir diabolique « faire disparaître le couvert dn temple, et enlerer par degrés , de la masse des fidèles qu*il dérobe encore à nos regards , tous ceux que des sentimens étrangers à la vraie piété ont attirés dans son sein.» Alors les voûtes s'ébranlèrent, s'éva* porèrent , et mes regards surpris descendirent jusqu'au fond du sanctuaire, pavé de têtes protestantes, qui me semblaient collées ensemble, tant elles étaient rapprochées, tant la multitude était compacte. As* modée me fit remarquer d abord un vieillard à cheveux blancs, pâle et souffreteux , que des son^ brettes de bonne maison chassaient de place en place, et qui, de crainte d'un nouvel affront, n'osant s'as* seoir sur les bancs qu'il voyait encore libres , finit par se tenir immobile et debout , appuyé contre la base d'une colonne. «Vois, me dit Asmodée, ce lieu saint, où l'égalité devrait surtout se retrouver «ur la terre ; où les mortels , en présence de leur père commun , n'ont de titres à ses yeux que ceux qui peuvent provenir d'une foi vive et d'une conscience cahne; où tout fait sentir le néant des grandeurs et des distinctions humaines ; vois , dis-je , ces bancs réservés aux princes , aux étrangers de marque, Âux magistrats, aux conseillers , aux ministres de l'Évangile même! vois ces places vendues» louées, prêtées , dans cette enceinte auguste d'où Jésus chassa les trafiquans! Bientôt elle sera inaccessible pour le pauvre, qui pourtant, plus que les puissans et les riches , a besoin des consolations de la religion du Christ.
^ Oui , lui dis-je , tout ce que vous me dites-4à
ESQUISSES
)e Fai écrh dans xxn journal « Ton s^ést moqué de mes tirades pathétiques. — Gela doit être , répondit Asmodée , car les journalistes ne sont pas les bien- Tenus du pouvoir; les rots les détestent, leurs ministres les maudissent, et lamour-propre de ces mesdeurs les empêche de £ûre le bien qu'un im* pertinent auteur leur conseille, et de remédier au mal qu'il leur signale ; mais, sois attentif, mon opération va commencer. y> Ici Asmodée fit tourner sa canne dans Tair, décrivit certains cercles, prononça quelques mots aussi rocailleux que du latin de hortanique , après quoi il me dit :
«Ceux que Tidée seule de se faire remanpier comme possesseurs de places honorifiques , ou comme assistant au service divin ^ a conduits dans le temple, vont disparaître à tes yeux.» Je fus effirayé de la trouée qui s'opéra dans la masse des au^ diteurs.
Asmodée poursuivit : « Ceux et celles qui sont venus , poussés par l'envie de faire briller un vête* ment nouveau , de voir les objets de leurs affections mondaines , ou d'en être vus , vont s'évanouir à ta vue. »
L'église fut vidée aux trois quarts.
Le diable reprit :
«Ceux et celles que l'habitude ramène dans ces lieux , qui ne sauraient que faire de leur dimanche s'ils ne le passaient dans les saints parvis, vont disparaître. »
Je ne comptai plus que quarante-deux assistans. ' « Ceux que le désir de îàire admirer une belle
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yoîi OQ vu talent quelconque i a conduits abus te^ pitdSf Tont aussi dcTenir iovisiblès, » dit Asmodëe»
Ici je regardai attentivement et ne vis plus perr scmne dans Téglise. Inquiet , je me baissai pour jeter mi regard dans la chaire du ministre et dans la tri* bone du chantre ; quel fut mon étonnement ! toutes deux étaient vide^
Au bout d'un moment de stupeur je en» aper^ cevoir , cependant , boujg;er quelque chose au pied d'mie colonne; et, après avoir considéré attentive^ ment cet objet , qui s*agitait dans un coin obscur^ je reconnus le pauvre qu'on avait chassé de place eù plaçe. Fatigué, angoissé, les jambes tremblantes, il regardait pourtant avec un recueillement pieux Tora^ ttur devenu invisible pour moi»
A Taspect de ma figure ébahie et de mon désâ^ pointement, le malin Asmodée poussa un si violent éclat de rire , que , lâchant sa béquille , je tombai du haut du clocher , et me réveillai alors , aussi effrayé de ma chute que stupéûiit du spectacle que je venais de contempler.