LE TABAC
En songeant à Timmense débit de cette màr-^ chandise , on ne peut qn^étre afiBigé de voir autant d'argent s'en aller en poudre et en fumée. AVaspect des régions où crôit le tabac , on a quelque peine^à concevoir que ces vastes et verdoyantes plantations s'engloutissent dans les narines de rKommé , ou se topsument entre ses dents. Si la coutume d'user dé ce produit n^était point établie parmi nous , et qu'un voyageur nous rapportât qu'il a vu une peuplade sauvage, tantôt aspirant avec la bouche une matièrè ten combustion et en rejetant la fumée, tantôt se remplissant le nez de cette même matière broyée , nôus ririons de cet usage bizarre , et gémirions sur lè peu de civilisation dé la contrée où il règne ; mais l'babitude de voir les choses les plus singulières les iait paraître toutes naturelles, et nul ne s'étonne maintenant à l'aspect de ces nez noircis , semblables des cheminées, ni de ces volcans portatifs nommée pipes, dont la mode se prc^age chaque jour, et* si bien, qu'aujourd'hui il n'est pas rare d'en voir entre les mains de bambins qui vont apprendre à lire , èl dont les lèvres , qui ont à peine quitté le sein d'une nourrice , sucent en grimaçant lé bout d'un brûlot*
Lutter contre une habitude aussi générale servît folie ; j'entreprendrai seulement, à cette heure, d'en chercher les bons côtés pour les hommes. Le tabac purge le cerveau, dit-on, et je crois impossible de le nier, en voyant les mouchoirs, les jabots, les gilets
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de messieurs les priseurs. A Featour d'eux tout porte les traces de ce régime purgatif; le papier sur lequel ils écrivent, les livres qu'ils lisent, en rendent un témoignage , je ne dirai pas éclatant, mais marquant. Peut-être la délicatesse des personnes qu'ils mettent ainsi dans la confidence de leur traitement cérébral en souffre-t-elle parfois; mais puisque leur tète , à eux^ s'en trouve bien, il y a là compensation^ comme dirait M. Azaïs, et les inconvéniens patens sont balancés par des avantages cachés. Puis il y a cependant quelque grâce à prendre une prise de tabac d'une manière irréprochable, à la porter joliment à son nez, à l'aspirer sans accompagner cette opération d'un bruit fâcheux, à ne pas en répandre à terre une trop grande quantité ; tout cela indique un homme comme il faut, et le fait distinguer de ces gens grossiers qui jettent brutalement le tabac dans leurs narines , qui le hument en reniflant sans pudeur , qui se frappent à plusieurs reprises le dessous du nez avec le pouce d'une main renversée; qui , s'ils restent quelque temps assis au même endroit , y laissent une traînée noirâtre. Cela est de mauvais goût , et il y a un certain mérite à éviter ces écueils.
Le tabac unit les humains , et c'est sans doute un de ses beaux côtés; il dénoue la langue, conmie dirait Horace , fait entamer une conversation , établit ainsi des rapports entre des hommes qui sans cela ne se seraient peut-être pas mutuellement appréciés. Combien ces questions : Monsieur en prend-il ? Monsieur en use-t-il? Monsieur en veut-il? n'ont-
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dlks pas été souvent Texorde de discours agréables, le principe de relations charmantes , Forigine d'une douce intimité ! Souvent un attachement qui lia deux hommes , et s*accrut jusqu'à la mort , prit naissance dans la tabatière de Tun d'eux. Ce n'est pas tout; après avoir uni les individus » il les réconcilie lorsqu'ils se sont brouillés, et plus d'une rancune a trouvé son tombeau dans la même boite qui fut le berceau de l'amitié.
La tabatière est éminenmient diplomatique , elle lait partie de la contenance ministérielle , c'est un meuble indispensable pour un homme d'état ; et cela est si vrai , que les rois en donnent à tous ceux auxquels ils veulent témoigner leur contentement « sans s'informer même s'ils prennent du tabac; c'est comme une séduction de leur part pour les engager à propager l'usage d'un produit dont l'impôt rap* porte passablement au fisc, et dont le pouvoir a le monopole.
On dit aussi que le tabac excite l'imagination ; je me défie un peu de cette opinion-là , depuis que j'ai vu des gens portant des tabatières énormes avoir de bien petites cervelles. Le tabac qui les tenait éveillés n'empêchait point qu'ils n'endormissent leurs auditeurs.
n est une catégorie de priseurs nommés priseurs-^orscUres ; ce sont ceux qui usent du tabac sans l'acheter, et s'en régalent aux dépens d'autrui ; classe nombreuse qui s'appuie de mille mauvaises raisons pour excuser son importunité, telles quel'appréhen- ^on de contracter une habitude fîlcheuse , la crainte
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d'enfreindre les ordres d'une é^powe exigeante, etc« Ces gens-là sont à la piste de prises, comme des pirates; le bruit que &it une tabatière en s'ouvrant est pour eux un appel certain ; leurs doigts, qui s4 plongent dans toutes les boites, passent en revue toutes les qualités , depuis le Saint-Vincent jqsqu'aq Virginie f et leurs narines sont barbouillées le soir des échantillons divers de tous les tabacs du monde ëcomiflés dans la journée. >