‹ Œuvres choisiesChapitre 57 sur 84 · LES TOASTS · texte numérisé non relu

LES TOASTS

Le mot et la coutume des toasts nous sont venus de r Angleterre ; et, quant à moi, j'aime beaucoup cette manière de Êdre, entre la poire et le h*omage, au dessert d'un bon repas , des vœux énergiques que les assistans escortent de force verres de vin et de bruyantes acclamations. La gaité d'un festin , TexaU tation produite par de généreux liquides, l'abandon et la franchise qui régnent alors, tout contribue à birt de cette coutume une occasion vive et joyeuse de manifester ses opinions, ses affections, et de créer un enthousiasme parmi les convives qui se prolonge quelquefois au delà des fumées du vin, appuie une bonne cause et la popularise souvent. Toutefois, qu'il me soit permis de dire quelques mots contre l'abus étonnant que notre génération £sdt de cet usage respectable en lui-même. Tout ce patriotisme de dessert, ce dévouement bachique, ces toasts constamment répétés, tout cela risque de devenir ridicule, et je tremble que ce moment ne soit près d'arriver chez nous. En France W toasts ont dé-

passé Tapogée àt leur gkâre et se précipitent Ters leur déclin. L'abondance des émoticms politiques les a fait éclore dans une si effrayante proportion, qu'avec la meilleure volonté du monde , un convive» quelles que soient d'ailleurs la force de sa tête et celle de ses Acuités digestives , ne peut se joindre franchement à tous ceux qui y sont portés; or il est sans doute fâcheux de se voir réduit à la pénible alternative ou de ne boire à la liberté que du bout des lèvres, ou de perdre la raison «n trinquant à ses succès. Dans un banquet on ne mange pas sans s'humecter les entrailles; on est déjà convenablement lesté quand arrive le dessert, et voilà que quinze à vingt toasts y viennent coup sur coup provoquer les assistans à se livrer à des excès moins &vorahles aux santés qu'ils portent que nuisibles à la leur. On disait anciennement in vino Veritas ^ mais je crœs que ce proverbe sera remplacé par celui in vino Kbertas. Chaque peuple qui fait une révolution man-i quée , pour conquérir des droits usurpés par le pouvoir. ajoute à la liste déjà trop nombreuse des toasts de circonstance , et contribue ainsi à augmenter le chiffre des rasades obligées d un dessert politique. C'est vraiment à n'y plus tenir ; puis tous les assis^ tans s'arrogent le droit d'y prendre la parole ; les discours sont longs, les convives debout, l'orateur, souvent troublé par des libations trop répétées, a la langue épaisse ; il s'embrouille , divague cm fait des phrases de cent coudées : tout cela peut aigrir un auditeur impatienté, et avoir pour lui de fôcheux résultats gastriques; or il est triste d'être indigéré

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de dvisme et gorgé outre mesure de nobles senti*mens. Il n*est malheureosement que trop prouvé que le cœur humain ne peut suffire à des sensations fortes trop prolongées. Il s'y accoutume , se blase, et finit par trouver du dégoût dâns ce qui fut d'abord pour lui la cause d'une généreuse exaltation ; puis c'est décréditer une cause que de la plaider sans cesse le verre à la main et de s'enivrer en son honneur : un liomme gris ressemble singulièrement à un convive Ubéral trop fortement toasté. Il fiiut éviter de les Élire prendre Tun pour l'autre par ceux qui ignorent, en les voyant, la différence morale qui existe dans la cause qui les fait broncher tous deux.

Ce qui est aussi bien ridicule dans cette diplomatie avinée du troisième service , c'est le courage bouillant, la valeur inconcevable, le dévouement absolu qui affectent tous ces braves gens rassasiés de mets succulens , gorgés de Bordeaux , et offrant toujours leur sang et leur vie en élevant énergique^ ment un verre de vin de Champagne mousseux, qu'ils avalent ensuite de la façon la plus héroïque du monde*

Il y a là quelque chose qui provoque involontairement le sourire de l'observateur qui, n'ayant bu que de l'eau rougie , est resté fort en arrière de la ligne d'enthousiasme où se sont placés les autres convives. U me semble donc qu'il fsindrait remédier à ces abus, et, pour conserver à la coutume des toasts toute son efficacité, empêcher quelle n'allât bientôt à l'encontre du but qu'on s'est proposé en rétablissant parmi nous. On pourrait par exCTDiple

dimmuer éuaé nos filtes oatiooales le nombre des toasts et celui des orateurs qui les porteùt, empêcher que le président ou toute autre personne ne prit la parole sept ou huit fois de suite , et surtout recommander à tous de mettre du laconisme dans Yexpression, de la clarté dans les vœux, et moins de bravoure concernant les éventualités de Tavenir» Je désirerais aussi moins d*ordre que de spontanéité vraie et d'élan subit dans les santés qu*oik porte : il conviendrait de réunir toutes celles d*usage et comme de droit divin , savoir, celles qui se trouvent sans cesse en téte d'un dessert, comme une pré* face avant un ouvrage ou comme la prière avant le sermon; peut-être £aiudrait-il savoir ne les point trop prodiguer pour y revenir ensuite avec plus de force et de plaisir ; on pourrait de même retrancher la recommandation banale: du vin dans les verres! du vin partout! Cet ordre est superflu pour beaucoup de gens, dangereux pour quelques-uns, et gênant pour ceux qui désirent être modérés* Lorsqu'on boit à la liberté, il £aut, en conscience, laisser chacun libre de boire ce qu'il veut et ce qui lui convient, car il serait pour le moins inconvenant de voir soutenir une noble cause par des buveurs qui ont bien de la peine à se soutenir eux-mêmes ; et^ après ces festins, où une vingtaine de vœux formulés de diverses manières ont tous été accompagnés d'un verre de vin , le dernier toast devrait être à la conservation de notre raison et à notre heureuse rentrée chez nous-! Enfin, je demande qu'un onnité de per^ sonnes, versées dans l'organisation des fêtes natio*

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nales, établisse un règlement sévère à ce sujet; que mes observations, qui sont aussi celles de beaucoup de mes coocitoyensi y soiept posées ainsi que toutes autres qui pourraient lui être présentées « et qu il soit avisé au plus tôt aux moyens de rendre aux toasts le lustre dont ils peuvent être entourés , afin de les enrayer dans la pente insensible qui les conduit au ridicule convoyés par Tennui.

Les canards muets sont de superbes volatiles qu'on engraisse avec succès, et qui, Fair grave, la crête haute et rouge , se promènent fièrement dans nos basses-cours qu'ils embellissent de leur aspect sans lés remplir de leurs cris, car ils n'en font' entendre aucun, si ce n'est, peut-être, lorsqu'on les met en colère, et que, violemment émus, ils semblent articuler avec un organe sourd et étoufié : appuyé! ou bien aux voix! Sans doute c'est à cette bizarre particularité que ceux des membres de notre Conseil représentatif qui n'y disent mot ont dû d'être baptisés du nom irrévérent de canards muets: comme je me fais gloire d'appartenir jusqu'à présent à cette respectable catégorie, je crois devoir placer ici quelques argumens en sa faveur.

Sans doute lorsque le peuple élit ses députés , il doit croire qu'ils plaideront ses droits; et si tous les

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