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LE PREMIER MALADE

D'UN JBUNB MÉtfECIN.

Je ne suis point de cenx qui couretit chez un marchand par cela même qu'il peut se passer de leur pratique, et qu'il jouit de ce que nous appelons la TOgue ; non , je préfère encourager un débutant, plutôt que d'aller porter mon argent dans une caisse qui en regorge déjà; et pour preuve, c*est que dans la soirée du 3i décembre passé, au lieu de me iaire écraser dans les boutiques achalandées, je trouvai beaucoup mieux d'aller tirer des billets à une loterie en plein vent, au coin d'une rue obscure. Là, j'avais mes coudées franches, et j'y serais resté plus long-^ temps , si la chandelle qui éclairait l'étalage du pauvre marchand ne se fôt éteinte faute de suif et de mèche, et si je ne me fusse ainsi trouvé devant des numéros devenus invisibles ; jouissant moh^nême d'aussi peu de clarté que la fortune que j'étais venu tenter.

Ainsi fait moralement, j'ai souvent songé aux avantages réels qui découlaient de ce système charitable pour ceux qui l'adoptaient en faisant choix d'un médecin ; j'aurais désiré être le premier malade d'un Ësculape naissant, et je demande que mes lecteurs réfléchissent ici avec moi aux chances &vorables que j'aurais eues en pareil cas. Et d'abord, i"" un médecin qui n'a qu'un malade ne peut en conscience se permettre de le négliger ;

ESQUISSES

on n'a point à Tarracher du chevet d'une femme en couches, ni à courir à sa piste quand il fait ses visites: s'il n'est pas chez vous il est chez lui ; quelle douce sécurité ! Ce docteur, toujours sous la main , est presque votre ombre ; vous pouvez le garder , le . loger même ; il est tout à son malade.

2? Plus rapproché à son début de l'époque où il s'instruisit, le docteur a la mémoire toute fraîche des cours donnés par ses professeurs , et de ses observations faites aux hôpitaux ; tout imprégné d'Hippocrate , tout plein de Broussais, de Dubois, d'Orfila, sa marche est plus sûre, guidée par l'influence de leurs leçons, qui résonnent encore à ses oreilles. Vous avez les primeurs de son érudition, et conune la réverbération de celle des premiers praticiens du siècle.

3® Votre maladie est l'unique objet de ses soins, de sa sollicitude ; vous jouissez de sa sensibilité primitive, qu'une longue pratique n'a pas encore émoussée ; votre état est tranché dans sôn cerveau, il ne s'y embrouille point avec d'autres cas, auxquels il pourrait songer en faisant son ordonnance pour vous , ce qui produirait des effets f âcheux4 il concentre toutes ses facultés sur un seul point ; tous les rayons de sa science convergent sur votre malaise, qui en devient le seul foyer ; point de distraction dans sa pratique^ réduite à une unité d'efforts tout à fait rassurante ; il vous roule dans sa tête, vous couve dans son sein , chemine avec votre mal , y rêve

ESQUISSES

dans la nuit, enfin ne le lâche pas une seconde. Sil ne vous vcxU pas il pense à vous. A coup $ûr, cet avantage-là n'est pas à dédaigner , et le docteur à la mode , dont Tintérét s'éparpille sur tant <k maux « dont le savoir s'^ène sur tant de pratiques , ne peut ce me semble offrir un dévouement aussi spécial, ni faire une observation aussi suivie des phases diverses de votre état maladif.

4"* Son intérêt , plus encore que son amourpropre , fait de votre prompte guérison le but ardent de ses souhaits ; vous êtes sa réputation , son bien-être à venir s'il réussit à vous tirer d*affaire ; c'est sur vous qu'il édifie sa fortune , qu'il base sa renommée ; vous êtes le piédestal qui l'exhaussera dans le monde , le ballon d'essai qui annonce son point de départ ; bref, vous êtes pour lui la poule aux œufs d'or, qu'il se garderait bien de laisser succomber.

5^ Enfin ne doit-il pas vous soigner d affection, avec tendresse , avec reconnaissance ? vous êtes le premier qui lui ayez confié votre existence. H saura payer votre grandeur d'âme ; toute sa vie il devra s'en souvenir et vous soigner avec une attention et un zèle particuliers ; il a fait sur vous ses premières armes ; vous vous êtes offert pour faire l'épreuve présumée dangereuse de sa science médicale; vous avez bravé ce que trop de gens appelaient son inexpérience ; vous avez prouvé qu'on pouvait sortir sain et saut de âes mains; vous acquérez en lui un docteur dévoué à vos maux, et un ami vrai qui s'attachera à votre santé,

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car elle sera le premier ouvrage virant qui tëmoi* gnera de ses connaissances pratiques. Non, je le répète, ne redoutez point un jeune médecin; cherchez à être son premier malade , et, s il a Tàme noble, quelques revers qu'il vous arrive plus tard, il sera votre dernier ami.

Qu'il est doux d'avoir des amis! des personnes qui vous abordent Tair riant, qui vous serrent la main, vous disent : Mon citer, et qui doublent vos plaisirs en les partageant! Mais des humoristes, des misanthropes, peut-être, m'ont dit que ces amis si communs étaient comme le crédit dans le commerce; qu'il fallait, pour les conserver toujours, n'en avoir jamais besoin. Vous concevez combien je me suis récrié contre cette opinion , comme je l'ai combattue ! il est fâcheux pourtant que je n'aie pu convaincre par des faits ceux que j'ai cherché à persuader par mes raisonnemens.

Il nous arrive à tous certaines choses, nous nous trouvons tous dans certaines circonstances qui semblent donner quelques prétextes à l'amertume des préjugés avec lesquels on juge les amis du jour , et c'est contre ces feits que je veux prémunir les simples, en motivant à leurs yeux la conduite de ces amis-là, et en les excusant de l'apparente froideur qu'ils nous témoignent, et de l'abandon momentané où ils nous laissent quelquefois.

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