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LE FAISEUR D'EMBARRAS

Je suis surpris que Molière n'ait pas £ut une comédie tout entière sur le faiseur d'embarras, car c'est un des caractères qui se présentent le plus souvent dans le monde , et à Genève surtout f caractère né, selon moi, dune ambition populadère, d'un amour-propre afiiaimé et d'un désir insatiable de fixer les regards de la foule.

Le faiseur d'embarras brille et s'agite particulièrement dans toutes les circonstances qui mettent en mouvement un grand nombre de personnes. Ces occasions favorables à son penchant sont pour lui comme un piédestal sur lequel il se pose pour être vu; il aime que les yeux convergent sur lui; il aspire à être le foyer de l'attention générale , le centre de l'intérêt d'un événement. Être inaperçu , pour lui, est un immense malheur, et l'obscurité que d'autres désirent serait pour lui une mort anticipée.

Qu'on ne me demande point l'état, les connaissances, les penchans, les talens du faiseur d'em* barras; il est tout et sait tout. H se lance partout où il y a des badauds à séduire, des suffirages à

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capter, de Fadmiration à accaparer; en un bescun^ il fait des couplets de circonstance, et quels couplets! ou se transforme en musicien pour faire sauter une réunion de jeunes filles. La manière dont il tire parti de ses moindres facultés fait qu'elles semblent grandir instantanément; il les étale de telle sorte qu'elles paraissent dans tout leur lustre ; il les jette à la face du ciel au moment favorable, et son mérite jaillit, pressé par Tà-propos dramatique, qu'il saisit mieux que personne. En effet, y a-t-il émeute sur la place publique , le voilà sur la borne voisine, pérorant et habillant de petites pensées avec de grands mots; il sue, se démène, s'agite, et bientôt il est désigné comme le Cicéron de l'arrondissement ou le Démosthène du faubourg.

Une batterie surgit-elle au sein d'un nombreux rassemblement, le voilà qui se précipite entre les combattans, qui se constitue juge des parties con^ tendantes; il leur beugle de la concorde, leur hurle de l'harmonie , et aussitôt il est proclamé le modérateur des bouchons et le saint Louis des altercations populaires.

Une cérémonie a-t-elle lieu, il £àut qu'il remplisse, non les fonctions les plus essentielles, mais les plus en évidence : il voudrait pouvoir devenir la bannière d'une procession, le drapeau d'un régiment ; en un mot il £adt tout pour que chacun l'y voie, l'y remarque et puisse dire, en parlant de la fête: M*** y était.

Y a*t-il grand concert, on ne saurait l'exécvter sams qu'il ait l'air de le mener à Uii tout seul : armé

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d'un énorme rouleau de murique, il frappe la mesure avec énergie , chante avec onction, court d'un point à un autre, se multiplie pour paraître en tous lieux à la fois ; comme un cristal il se toome en tous sens pour briller par ses diverses facettes, et, rendu, haletant , harassé , il expose avec orgueil aux yeux des auditeurs son intéressante fatigue et son dévouement trempé de sueur.

Arrive-t-il dans la sphère où se trouve un homme célèbre dont réclat pourrait faire pâlir le sien. Use fait son satellite , il s illumine aux rayons de Tastre nouveau , il partage Tattention que pouvait lui dérober le mérite exotique , et fait tourner au profit de son illustration indigène l'événement qui sans son adresse aurait pu la faire oublier ou l'affaiblir.

Le faiseur d'embarrus, complètement nul dans un tète à tête ou dans une réunion d'hommes de mérite , a besoin d'une galerie nombreuse et bruyante , bien en vue ; l'estrade , les tréteaux , la tribune, voilà son élément; sa véritable place même serait au sommet d'une pyramide , et il n'est jamais plus à son aise qu'à la tête d'un corps armé , ou dans une de ces places éminentes grâce auxquelles on peut faire un grand étalage d'un petit pouvoir éphémère. Oh! alors, le faiseur d'embarras ne se sent pas de joie ; il marche droit comme un I , enfle ses joues comme un ballon , et, en échange des regards avides d'une population attentive et émerveillée, il daigne lui accorder un coup d'œil de protection et

Le faiseur d embarras est philanthrope par ex-

d'intérét.

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cellence; et, rendons-lui justice , c'est là son beau cdté. Tous les revers Tattendrissent. Il se passionne pour les Grecs, quête pour les Polonais, ouvre des souscriptions pour les incendiés, en un mot il accole son nom à toutes les grandes infortunes, il est adhérent à toutes les catastrophes retentissantes ; et, si son offrande n*est pas la plus considérable, elle est du moins la première qu'on trouve sur les listes honorables des bienfaiteurs de Thumanité souffrante. Cette branche de son travers est de nature à en faire excuser Tensemble; aussi, de tous les moyens qu'il emploie afin de hire parler de lui, celui-là est sans doute le plus respectable , et mérite qu'on lui pardonne tous les autres.

En un mot, le faiseur d embarras ne saurait être là où il ne se fait ni voir ni entendre ; son acte de présence est toujours dramatique, bruyant. Il ne peut passer incognito dans le monde , et partout où vous entendez du bruit , où vous voyez un homme qui se lève sur ses pieds pour être aperçu , approdiez , et vous êtes sûr de le trouver devant vous.

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