LES AMIS
Vous avez une brillante iortuDe , une jolie femme , une cave bien fournie et une bonne cuisine ; avec cela vous devez avoir des amis chauds^ assidus , enthousiastes , voyant votre mérite' au travers des jouissances que vous leur procurez« jugeant votre, goût aussi bon que celui de vos vins, vous o£^ant des services dont vous n'avez que Élire , et Élisant auprès de vous du dévoue-* ment à bon marché , qui ne leur coûte pas plus qu'il ne vous sert. Supposons qu'il vous arrive un revers de fortune ; sans doute aucun , ces amis -là vous quitteront; mais pourquoi leur en savoir mauvais gré ? ils ont de bonnes raisons pour en agir ainsi, et les voilà^ j'en suis certain, telles qu'ils pourraient vous les donner eux-mêmes, s'ils tenaient à motiver leur retraite:
«î^ous avons été témoins de votre bonheur, nous l'avons même partagé , et c'est pour cela que nous ne voulons point voir votre misérable condition ; nous vous rappellerions trop les beaux jours qui ne sont plus, notre présence vous trans* porterait dans un ordre de choses que vous devez oublier, pour ne pas sentir toute l'amertume de votre situation présente ; il serait trop cruel pour vous de nous recevoir moins bien que par le passé ; vous gémiriez en nous voyant sabler votre vin du crû, après nous avoir fàit savourer du vin de Champagne ; nous devons avoir la délicatesse devons épargner ce crève-coeur, et nous nous retirons»»
£h bien, qu'y a-t-il donc là qui ne soit justi^ et bien aenti ?
Partez-Tous pour une ville éloignée , les amis vous accablent de lettres à porter à leurs adresses, de paquets, de groups, de colis, ni plus ni moins que* si vous étiez vous-même un roulage accéléré ; et vous avez l'injustice de les trouver importuns, incommodes, indiscrets. Quoi! ne voyez-vous pas que c'est de la confiance qu'ils vous témoignent^ qu'ils remettent leurs intérêts entre vos mains, qu'ils poussent la bonne opinioii qu'ils ont de votre adresse à les obliger, jusqu'à vous faire faire la contrebande pour eux, et qu'ils ne vous chargent ainsi de fonctions délicates que pour vous prouver combien ils estiment votre capacité! N'êtes-vous pas flatté des valeurs que vous remettent, en économie de port, les banquiers vos amis? N'êtesvous pas fier de la probité qu'ils vous supposent, de rouler en chaise de poste , entouré d'or et d'argent, et d'arriver au tet*me de votre course comme le galion d'Acapulco?
Avez-vous besoin d'un prêt, d'une commandite, d'un secours pécuniaire, enfin, qui vous permette d'activer votre industrie, soyez sûr que vos amis vous le refuseront. Mais cela doit être ; ils savent combien les rapports d'intérêt nuisent à ceux de l'intimité; ils veulent toujours trouver en vous un ami et non un débiteur ; ils préféreraient vous voir gêné dans vos affaires plutôt que dans vos liaisons avec eux, et ils prétendent n'altérer en rien la pureté de leur attachement pour vous, et le désintéressement du vôtre pour eux. En un mot, s'ils vous ferment leur bourse,
BSQUISStS.
c'est pour pouvoir toufoiirs voûs ouvrir leur cœur, soyez-en sûr.'
Êtes-vous âuteur, journaliste, les amis n'achèteront point tôs œuvres, et ne s'alkmneront point à votre feuille. Mais céla sè comprend: les petits cadeaux entretiennent Tamitië ; ils comptent sur vos largesses et non point sur leur argent pout avoir de vos productions; ils ont une trbp haute id^e de votre magnificence pour croire qu'ils puissent, sans vous faire de la peine, vous traiter comme un étranger en semblable occurrence; d'ailleurs on n'empiète guère les phrases écrites de ceux à qui on en entend débiter oralement tous les jours ; il n'y a pas à leurs livres le charme mystérieux de V inconnu; on les sait trop comme amis pour Touloir les payer comme écrivains ; puis ces intimes donnent du relief à votre réussite si elle a lieu; vous ne la devrez qu'à des étrangers, et ils: la rendent ainsi bien plus flatteuse pour vous ; soyez convaincu qu'il y a là -dessous une délicatesse très-grande de leur part , et qu'une première édition épuisée pour la leur distribuer gratis rendra plus glorieuse la seconde, que vous vendrez aux chalands vulgaires, qui couvrent alors des irais bien hasardés sans eux.
Manquez-vous à votre cercle, étes-vous malade, venez- vous à mourir ^ tout cela peut se passer sans que vos amis le sachent, à moins que vous ne vous trouviez dans l'ornière profonde de leurs habitudes, et que votre existence n'ait quelque point de contact avec leurs jouissances : alors votre par-
tenaire au morf s*iii£onn« de votre ëtat; votre adversaire au domino gémit sur votre absence, et quelques phrases lugubres , telles que : C'était un bon enfant^ c'est dommage^ ah ! cest bien triste! accompagnant votre décès, vous servent d'oraison fimèbre, et n'empêchent point que le goûter du dimanche suivant ne soit animé et très-gai, si le vin y est bon et le poisson bien cuit.
Ne vous étonnez pas de cette insensibilité ; elle seule peut adoucir les maux de la vie.
Hélas! j'avais commencé cet article avec Fin* tention de le rendre plaisant* de jeter quelques fleurs sur un sujet aussi profondément triste < de voiler sous une lorme riante la peinture de ces infirmités morales de l'humanité. Mais je sens que ma plume se refuse à égayer ce qui serre et navre mon cœur; je sens que l'aigreur s'empare de mon style, que le fiel du dédain lui donne une teinte nombre, et je finis vite pour ne point prendre un ton aussi étranger à mon caractère»
ESQUISSES