‹ Œuvres choisiesChapitre 71 sur 84 · DES VUES LONGUES · texte numérisé non relu

DES VUES LONGUES

Les myopes sont à la mode ; ainsi an phyâqne une mauYaise vue est du meiUeur ton; mais au moral, au contraire, nulle chose ne dépasse notre portée, et notre vue intellectuelle franchit toutes les distances; de là des projets religieux, des institutions philanthropiques, où les pays les plus lointains sont Tobjet de notre sollicitude et de nosthéo^ logiques aumônes; de joKs messieurs et de belles dames quêtent pour les infidèles de tous les pays« envoient des catéchismes aux Africains de la ligne, et des testamens aux Esquimaux du p61e, embrassant ainsi le monde entier dans leur amour équatorial et leur charité hyperboréenne« Tout cela est fort beau, et voilà de la philanthropie largement développée» ou je ne m'y connais pas. Cependant, tout cela n'est-il pas un peu exagéré? Une misère à mille Ueues doit-elle nous émouvoir plus que celle qui nous touche? N y a-t-il pas dans ces louables efforts une tendance qui frise le ridicule? Ce qui nous^en^ vironne n'exige-t-il pas assez noire bienveillance sans qu'il faille la ^peaser fastueusen^ent si loin de nous? Est-il absolument nécessaire de civiliser des Chinois quand nous avons encore tant de barbares à nos côtés? N'y a-t-il pas un peu d'ostentation dans un intérêt aussi tendre et aussi vaste? Les massacres de 92, les guerres épouvantables de Tempire, les assassinats politiques de la restauration, le saing de rémeute qui coule au sein des rues de Paris et de

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Lyon , tout cela ne Taut*il pas qu'on songe i prévenir le retour de pareilles horreurs? La croyance des Hurons nous tient-elle plus au cœur que le bien* être de nos concitoyens? ou plutôt nous estimons- Oous plus éclairés , parce que nous nous égorgeons en gros, et que les sauvages ne se tuftnt qu'en détail? Désirons-^nous voir chez eux des champs de bataille où gisent soixante mille cadavres , afin qu'ils soient à la hauteur de notre affreux régime social? Et pour^ tant la Bible nous manque-t^elle? tous les jours les papiers publics en annoncent des éditions nouvelles. N'avons'-nous pas de plus des ministres de paix , des ouvrages merveilleux sur l'éducation , des cours de morale, des écoles^ des lycées? tout cela nous a-l-il rendus meilleurs? nos guerres d'extermination n'ont donc point, comme celles du Cannibale, sa prétendue barbarie pour les excuser. Quand le nègre du Congo aura reçu votre Bible, il n'aura peut^tre qu'un Uvre de plus, et pas un vice de moins; car qui vous assurera que cette divine lecture lui fera plus de bien qu'à vous-mêmes , à vous qui vous pavanez de vos lumières, et qui les appliquez à vous détruire les uns les autres? à vous qui admirez la vie d'abnégation et d'humilité de Jééus en vous cramponnant aux biens de la terre, tn faisant tout pour les acquérir; en marchant sous l'étendard de l'égoïsme, de l'ambition et de L'orgueil? De l'orgueil! n'en mettez- vous point h supposer la rudesse du sauvage inférieure à votre politesse feinte? Pourqucn croirait-il au Dieu que lui annoncent des peuples infestés de tous les vices, capables de tous les excès? Quelle

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influence salutaire, dira-t-il, exerce cet ttre souTerainement bon sur ceux qui rimplorent ? Les cfaré* tiens sont-ils moins méchans que nous pour avoir le droit de nous imposer un culte qui ne les empêche point de croupir eux-mêmes dans la bassesse? Avant de vouloir nous convertir à leurs croyances » qu'ib nous en montrent les iruits; qu'ils étalent devant nous leurs vertus avant de nous prêcher leurs dogmes. Nous serons convertis à leurs idées religieuses quand nous pourrons en juger les salutaires effets et suivre leur exemple; mais jusque-là, non. En conscience, ne voilà-t-il pas ce que pourrait répondre riumime de la taature à la civilisation qui lui envme des cargaisons de livres pour Téclairer?

Non, chrétiens. Faction que vous pouvez et devez exercer est plus rapprochée de vous ; jamais la Bible que vous expédiez ne convertira au loia comme la conduite que vous mènerez n'édifiera de près. Que si un zèle exalté vous guide « qui vous retient? Partez! allez vous-mêmes vivre avec ces malheureux que vous voulez régénérer; mettez-y votre morale en actions ; faites comme les apôtres que vous brûlez d'imiter ; on aura foi en vos discours en voyant votre charité , que j'admirerai de toute mon âme; ma^ n'allez plus, au sortir d'une soirée qui réunit toutes les cdknmodités de la vie, voter dans de mystiques conventicules une chétive part de votre superflu pour kire à ces peuplades éloignées l'expédition d'une lettre morte, et targuezvous moins de sacrifices pleins d'une dévote osten<tation qui n'aboutissent à rien. Vos missionnaires»

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Tos commis de bienfaisance, voient trop souvent une ressource pécuniaire pour vivre dans ce qui ne devrait être qu*une sainte vocation; éloignés de votre juridiction, ils emploient trop souvent à Tavan-^ cément de nos sciences ou au succès de notre commerce un temps qu'ils devraient consacrer exclusivement aux progrès de la religion ; ils oublient trop souvent que , pour mieux inculquer leur doctrine, ils devraient la faire briller d'une auréole de vertus; ils deviennent trop souvent des agens politiques mêlés aux intr%ues de la terre « plutôt -que de rester dé^ voués à la cause du Ciel. Ils ne se lient point d'une manière intime avec ceux qu'ils considèrent trop comme leurs disciples, au lieu de les regarder comme des frères ; ils catéchisent plus qu'ils n'édifient. Pour rendre les autres bons, il conviendrait d'être parfait soi-même, ou tout au moins beaucoup meilleur qu'eux. L'érudition la plus vaste ne vaudra pas pour atteindre ce but la douceur , l'affabilité , le support ; car un bon cœur nous attire plus que le savoir le plus profond ne nous persuade, et pour être un missionnaire il faïut presque être plus qu'un homme; Cependant vous en trouvez par centaines, parce que les voyages lointains ont du charme pour beaucoup de gens; parce qu'une vie aventureuse séduit les imaginations vives, parce qu'une conduite difficilement contrôlée et veuve de surveillance aura toujours des appâts pour les amans de la liberté. Mais croyez-moi, gens de bien , pleins de sollicitude pour les sauvages éloignés, et qui n'en trouvez pas à convertir autour de vous , ne vous confiez point trop en

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ces ambassadeurs nomades, auxquels vous rtmettn votre argent et votre procuration pour éclairer la barbarie en votre nom. Encore une iois, fe vous le dis, allez vous-mêmes exeroer et prêcher le dÀache* ment des biens terrestres^ la charité, la religion, au sein de ces contrées où végètent les objets de votre amour; et croyez qu'une vie passée parmi eux i pratiquer le bien produira plus d'effet, opérera plus de conversions que cent Kbles que vous leur ferez distribuer, ou que cent théologiens érudits que vous enverrez pour leur parler de la grâce suffisante et de la Trinité.

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