‹ Œuvres choisiesChapitre 72 sur 84 · EN POLITI<^B · texte numérisé non relu

EN POLITI<^B

Alors qu'emporté par la fougue généreuse des jeunes années, je combattais aux premiers rangs pour Topinion politique que j'avais embrassée, je ne pouvais guère me £aiire une juste idée de cette ba* garre tumultueuse des partis, tout occupé que j'étais à Élire bonne contenance et à m'escrimer au poste où je m'étais placé. Aujourd'hui que je me retire peu à peu de l'arène , non en tournant lâchement le dos, mais en marchant à reculons; je m'amuse à observer lé champ de bataille , et à suivre la tactique employée par les champions qui y figurent; et si les verres de ma lunette sont bons, je vois bien des

choses que >e jugeais tout différemment autrefois, ou pour mieux dire que je ne voyais pas.

En politique « comme en toute autre chose» Qn:a ses amis et ses ennemis; mettons-les tous au bout de ma lunette, et tâchons de découvrir quels bons o£Bces nous rendent les uns, quel mal nous font les autres, et si les avantages compensent les ennuis « dans cette lutte tumultueuse de criailleries, 4 argumentations, d^inculpations, déloyauté et de bassesse.

£t d abord une clM>se me frappe: alors que, nous nous sommes embrigadés dans une manière de voir quelconque » ne devenons-nous pas un peu les esclaves de ceux qui la professent avec nous? ne veulent-ils pas tenir les rênes de notre libre arbitre? ne jettent-ils pas dans notre bouche mors et gourmettes? dans ce cas-là même , ont-ils toujours la main bien légère? Si notre âge qui s'avance, sî nos réflexions qui mûrissent, nous font dévier quelque peu de la ligne que nous suivions, ceux qui y marchent de compagnie avec nous nous savent-ils plus de gré de lés avoir suivis jusqu'à un certain point de la route, qu'ils ne nous témoignent de colère eu nous voyant arrêtés, essoufflés, refusant d'avancer davan* tage? après nous avoir tyrannisés pendant le voyage, y a-t-il reconnaissance de leur part pour en avoir fait une partie avec eux? Je ne sais, mais il me semble que ces amis-là sont souvent nos maîtres, et des maîtres moins satisfaits des services que nous avons pu leur rendre, qu'indignés de voir que nous ne voulons ou ne pouvons plus leur en rendre encore.

UQUISSB6.

Puis, parmi ces amis, y en a*t-il beatKX>up dont nous puissions attendre des services réels, étrangers au but politique auquel nous tendons avec eux? nous soutiennent-ils dans la vie privée ainsi que dans la lice parlementaire? Après qu'ils ont appuyé nos motions, pouvons-nous ccmipter sur eux pour &voriser nos entreprises, aider notre industrie? nousenccNiragent-ils pour autre chose que pour plaider en faveur de leurs opinions? Je sais avec quelle énergie ils applaudissent à nos discours, quel cas pcuikuJier ils font de notre civisme , comme ils nous servent chaudement dans les élections, comme ils s'acquittent bien de faire notre éloge; mais encore une fois nous portent-ils dans leurs cœurs comme sur les billets de scrutin? )e crains que non; le cas qu'ils font de nous pourrait fort bien être représenté seulement pair Futilité dont nous sommes à leurs Inri^ gùes et par le secours que nous offrons à leurs principes. Hors de là ils ne se doutent point que nous puissions vivre pour autre chose que pour les oUi^ ger. Leur estime toute métaphysique flatte notre amour-propre, caresse notre vanité, mais n'effleure pas seulement notre bien-être matériel; en effet, qu'avons -nous besoin d'être fortunés? nous leur sommes utiles !

Trop heureux si l'état se charge d'acquitter leurs dettes envers nous en nous accordant parfois une petite place à laquelle ils nous poussent, et qui les dispense de tout autre témoignage de reco naissance! Et pourtant que de fois ne nous ont4ts pas fait monter sur la brèche , où ils ne se souciaient pas

ESQUISSES

de s'exposer eux-mêmes! que de fois, stimulés par leurs gestes, exaltés par leur sourire, n'avons-Dous pas fsiit preuve du courage qui leur manquait pour marcher en avant et commencer une attaque dangereuse ! que de fois n'avons-nous été que leur organe dans des discussions où ils craignaient de s'engager en personne! que de succès dont ib ont joui en se mettant à Tabri des dangers que nous avons bravés pour les obtenir!

Il est impossible, d'ailleurs, de marcher toujours en tête d'une opinion politique , car rien n'est stable dans la nature ; l'âge nous rend plus timides ou plus sages; le chemin qui nous semblait uni autrefois nous parait plus tard plein d'épines , et la crainte ralentit notre course ; alors les jeunes recrues de l'opinion que nous avions adoptée, offusquées et ennuyées de notre antique réputation , se rient de notre pusillanimité, se moquent de nos scrupules; et, sur la fin de notre carrière , le mépris de ces tribuns en herbe verse sur notre tète un sac d'épithètes dérisoires, telles que perruque, rôcoco^ girouette, transfuge, irembkur; rassortiment, comme on le Voit, est complet.

Aux ennemis politiques, maintenant. Voyons si ceux-ci ne sont pas plus ardens daùs leur haine que lés premiers dans leur attachement. Hélas! cela doit être : les services que nous rendons s'adressent aux bonnes qualités de ceux qui en profitent ; ils en appellent à la générosité, à la noblesse de l'âme^ vertus qui font trop souvent la sourde oreille, tandis que les griefs politiques de nos adversaires parlent à leurs

paasiom, qui sont toujours ëveilléeé* O misérable e^>èce humaine! ta reconnaissance est une marmotte dont l^hiver est de douze mois , tandis que ton animosité et ta rancune sont des souris aux yeux toujours ouverts. En politique nous trouvons nos ennemis partout, et firëquemment nous ne voyons nos amis nulle part ; car le souvenir d'une offense se coule en bronze dans le coe^ur de Thomme , et la mémoire d'un bien&it ne s'y grave que sur du saUei qui se disperse au moindre souffle ; car les moyens de nuire se trouvent sans cesse mieux à notre portée que ceux d'obliger; car la gratitude est pesante et la rancune très-portative ; car , si beaucoup de gens sont ingénieux à se venger de nous, iort peu trouvent le moyen de récompenser notre dévouement à leurs intérêts. En un mot, en politique comme en toutes choses, les amis sont froids et les ennemis bouillans; c'est fâcheux sans doute, mais c'est vrai. Or donc, vous qui vous lancez dans les débats parlementaires, prévenez de cruels mécomptes , ne suivez que la voix de votre conscience , ne vous fiez qu'au sentiment de votre devoir, ne soyez pas plus attirés par les belles paroles de vos amis que découragés par les criailleries de vos adversaires, et comptez beaucoup plus sur le mal que peuvent vous faire ceux-ci que sur le bien que vous auriez tort d'attendre de ceux-là. Servez votre patrie en général, sans vous embarrasser de complaire à personne en particulier.

BÔQUISdKS.

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