LES CROIX D'HONNEUR
Mon bon ange me prëserre d aigrir par cet article les innombrables décorés qoi fourmillent en Europe et aillem's ! j'aurais sur les bras plus d'affidres que la vie de Mathusalem n'en eût pu ^ider, et le tombeau du Christ n'aurait pas &tt mer plus de chrétiens sur VAsie que je n'attirerais de nouveaux croisés contre moi. Aussi « de la prudence, et ne badinons que tout juste pour éviter un coup d'épée.
Enfidds , nous avons pour nous exdter dans nos travaux la médaille et le témoignage d'un pédagogue; hommes faits, c'est la croix et le diplôme qui bien souvent pous poussent à la gloire. On voit qu'à toutes les époques de notre vie , un petit bout de ruban exerce sur nous une grande influence , ce qui fait beaucoup d'hmmeur à l'humanité. U est âcheux , pourtant « qu'on ait un peu trop multiplié ces récompenses. Sous l'empire, il Baillait une action d'édat on une <£uvre de mérite pour les obtenir ; Inentôt il ne Êiudra plus qu'une boutonnière à son habit pour avoir le droit de les porter. Anciennement encore , à côté d'une distinction flatteuse pour l'amour-propre, se trouvait une rente très-àgréaUe pour sidive^ir aux besoins de la vie ; maintenant il n'y a que trop de rubans êoutsecs, c'est à dire sans profit, et de deux manières ils ont baissé de V€Ûeur.
Qu'il est coomode pour un souverain de récom^ paaaer ses sujets à si bon marché, et combien d'heù-
ESQUI881BS.
reux il peut faire avec quelques auoes de rabais ! puis ces rubans sont liens qui rattachent au monarque ceux qu'il a ainsi enlacés de ses faveurs. On est bien disposé à porter dans son cœur celui dont on porte les munificences sur la poitrine ; conmîent ouUier le souverain qui vous a estampillé de ses bonnes grâces ! Non , il est douteux qu'un homaie conserve toute son indépendance en recevant de semblables cadeaux; la reconnaissance parle bien souvent plus haut que la conviction poUtkjue ; un décoré afiGimera-t-^ sans scrupule que celui dont il tient sa croix est un homme qui cherche à se faire des partisans en accordant des Êiveurs? Taccusera* t-il de ne pas encourager le vrai talent? avancerat-il qu*il est avare de ses dons? je ne sais; mais à coup sûr il serait mal placé pour soutenir que ce monarque-là ne sait reconnaître ni la valeur, ni le mérite des. gens ; car en pareil cas il Êiudrait manquer non-seulement de gratitude (cela peut se voir), mais d'amour-propre, ce qui est plus rare. .
Puis quelle multitude d'actions , d'ouvrages , de mérites divers, tous récompensés de la mêmemanière ! de combien d'erreurs grossières ce mode-li ne peut-il pas être la cause ! vous réncontrez un bel homme en frac bleu , à fiaivoris énormes , h échine large, à taille colossale ; un ruban rouge brille sur sa poitrine herculéenne , et de suite vous supposes que ce glorieux insigne a été conquis sur un champ de bataiUe , qu'il est le prix d'un acte de couragie « et votre imagination qui galope vous le représente s'emparant d'une batterie tout entière à f^agram^
E8QUI8SE8
entrant le premier dans une redoute à la Moacpwa, ou bien remportant une éclatante victoire. Pas du tout: sous cette mâle stature se voile Tinnocent mérite d'un poètereau qui n'a tué personne, mais chanté tout le monde; qui a composé une épître pour le petit roi de Rome et deux chansons pour le baptême du duc de Bordeaux ; et, loin d'avoir été conquise par Vépée, cetfe croix fut gagnée la plume à la main ; elle est sortie non de flots de sang , mais d'un encrier : vous vous trompiez du rouge au noir.
En revanche , si vous vous trouvez avec un petit décoré malingre., soufi&eteux, rachitique, à voix grêle j d'humeur douce et polie, vous n'hésitez pas à le croire un membre de l'institut « un érudit qui a £aiit un gros livre ou une intéressante découverte, et vous l'entretenez de science, d'art, cherchant à découvrir l'origine pacifique de ses succès. Nouvelle déception! vous avez devant vous un militaire, un ancien grognard à demi-solde, un retraité, ânle de lion dans un corps de belette , qui a £siit £dre des millions de pas à des conscrits , mais pas un à la science.
n n'y a que les estropiés qui ne vous induisent point en erreur à cet égard ; leurs rubans remplacent les membres qui leur manquent; ils ont perdu une jambe et trouvé la croix tout ensemble ; et, s'ils n'en marchent pas plus vite , ils se tiennent plus droits, orgueilleux d'étaler la palme du courage et de l'honneur militaire .
Je voudrais que si la même récompense doit être destinée à tant de mérites divers , il fût inscrit sur
le raban le nom de la sdence , de Tait ou du fidt qu^il est censé rémunérer. Cela m'aurait empêché, Tautre jour , de parler littérature à un vieux maré«chal^e-camp, guerrier dans Tâme , quoique âégia^ que de tournure , et que je dois avoir profondément ennuyé ; mais c'est qu'il ressemblait à s'y méprendre k un ancien professeur émérite décoré pour seslon*^ gués études. Hélas! le digne homme n'avait fait que de longues campagnes dont je ne lui ai pas soufflé le mot, et dont il a eu la pénible et obligeante discrétion de ne me point parler.