L'ÉTAT DU CHRISTIANISME EN EUROPE
Paris, le d" mai 1819.
Monsieur le marquis,
Vous me priez de vous ouvrir mon cœur sur l'une des plus grandes questions qui puissent intéresser aujourd'hui un homme raisonnable. Vous voulez que je vous dise ma pensée sur l'état présent du christianisme en Europe. Je pourrais vous répondre en deux mots : Voyez, et pleurez; mais ce n'est pas ce que vous attendez de moi : essayons donc de vous montrer la profondeur de l'ulcère, la cause du mal, et les remèdes possibles.
Au moment où la fatale réforme éclata en Europe, nos docteurs avertirent ses partisans qu'elle les mènerait droit au socinianisme, c'est-à-dire à rien. Rossuet, comme personne ne l'ignore, insista de toute sa puissance sur cette triste prophétie, aujourd'hui parfaitement vérifiée.
Il était aisé de voir que le protestantisme n'est pas une religion, mais une négation; que, toutes les fois qu'il affirme, il est catholique; et que, ne reconnaissant d'autre
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autorité qu'un livre , qui lui-même, suivant leur belle doctrine, n'était soumis à aucune autorité interprétative, tous les doe^mes disparaîtraient incessamment l'un après l'autre. Mais ces spécluations philosophiques ne sont pas à la portée de tous les esprits. Pour le grand nombre, il n'y a que l'expérience ; or, cette expérience est arrivée , et chacun peut la contempler. La prétendue réforme a tué le christianisme ; et dans la métropole même du protestantisme, à Genève, le corps des pasteurs ayant solennellement abjuré le dogme fondamental de la divinité du Verbe, il ne reste plus de doute sur ce point.
Quoiqu'il n'y ait rien de si scandaleux et de si déplorable en soi-même que l'acte par lequel ces ministres ont déclaré qu'ils ne recevraient plus dans leur corps iout homme qui oserait émettre une opinion sur la manière dont la nature divine est unie à la personne de Jésus-Christ (V. la résolution du 3 mai 1817, imprimée dans les Fragments de r Histoire ecclésiastique de Genève, 1817, in- 8", p. 15), sous un certain point de vue cependant, on peut se féliciter de cet acte solennel, qui dit enfin le secret du protestantisme, et ne permet plus le moindre doute à la bonne foi.
Peu importe, au reste, qu'il soit possible de citer des exemples contraires chez tels ou tels individus protestants; car il ne faut jamais raisonner qu'en masse. Les nations ne changent jamais tout à coup de mœurs, de caractère , de religion , etc. Quelques individus se détachent d'abord , d'autres les suivent. Quelques-uns défendent les anciennes maximes; mais chaque jour ce nombre privilégié perd quelque unité, et bientôt il ne peut plus s'appeler nation ni même corps ; et c'est à ce point que sont enfin arrivés les prolestants.
Il n'y a pas un point de la croyance chrétienne que le protestantisme n'ait attaqué et détruit dans l'esprit de ses
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partisans: il est arrivé d'ailleurs ce qui ne pouvait pas manquer d'arriver. Ce malheureux système s'est allié avec le philosophisme, qui lui doit ses armes les plus dangereuses; et ces deux ennemis de toute croyance ont exercé sur l'Europe une influence si funeste, qu'on exagère peu en disant que cette belle partie du monde n'a plus de religion.
La révolution française ne fut qu'une suite directe une conclusion visible et inévitable des principes posés dans le seizième et dans le dix-huitième siècle ; et maintenant l'état de l'Europe est tel, qu'il laisse craindre encore les plus violentes convulsions.
Contre ce torrent la force catholique pouvait donner des espérances; mais c'est ici que commence un nouveau malheur bien digne d'occuperJes tètes pensantes et qu'on ne saurait trop déplorer.
Cette force étant bien connue de tous les mécréants de l'Europe, c'est contre elle qu'ils ont tourné tous leurs efforts. Us savaient bien que le cœur du christianisme est à Rome : c'est donc là qu'ils ont frappé après avoir séduit les princes, et même les princes catholiques, avec un art perfide qui a eu les suites les plus funestes.*
Ils ont fouillé l'histoire pour découvrir des faits qui se sont paisses il y a mille ans, et qui nous sont devenus plus étrangers que la guerre de Troie, et s'ils s'en sont ser\is pour effrayer les princes; ils ont mis en jeu la raison d'État, toujours sûre de se faire écouter, même lorsqu'elle raconte des fables.
Ils se sont alliés aux jansénistes, calvinistes déguisés, armés depuis leur origine contre la puissance qui n'a cessé de les reprimer.
Par cette épouvantable conjuration ils ont à peu près anéanti le christianisme en Europe, même dans les pays catholiques. Des personnes particulièrement instruites
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prétendent que l'empereur de Russie, révolté des scandales religieux qu'il a vus à Vienne, en a rapporté des préjugés incurables contre la relig-ion catholique.
Dans un sens ce prince avait raison (si l'on a dit vrai) , car il n'y a malheureusement rien de si réel que ces scandales, mais il manquait à côté de lui un ministre courageux, capable de lui dire :
« Vous croyez, sire, voir ici le catholicisme; vous « n'en voyez que l'absence. Vous voyez les œuvres de « Joseph II. Avec une imprudence fatale et l'impétuosité (f d'un jeune homme inexpérimenté, il sapa chez lui la (( puissance du souverain pontife. Vous en voyez les ré- <( sultats, sire : il n'y a guère plus de religion à Vienne « qu'il n'y en a à Genève , et qu'il n'y en aura bientôt « chez vous, lorsque certaines forces que vous ignorez « auront reçu leur développement. »
Il n'y a pas de vérité plus incontestable que la suivante : Dans l'état où se trouve actuellement l'esprit humain en Europe, le christianisme ne peut être défendu que par le principe catholique, qui ramène tout à V autorité.
Mais comment ce principe pourra-t-il se déployer, si les cours persistent dans leur aveuglement? On peut dire que tous les princes sont détrônés dans un sens, puisqu'il n'y en a pas un qui règne autant que son père et son aïeul; et le caractère sacré de la souveraineté s'effaçant tous les jours à mesure que le prince irréligieux se répand , personne ne peut prévoir encore l'exès des malheurs qui s'avancent sur l'Europe.
Si les souverains cependant ne plaçaient pas obstinément leurs mains sur leurs yeux, il suffirait pour eux de contempler un seul objet pour trembler : c'est l'éducation de la jeunesse. L'Allemagne surtout, qui a secoué le plus entièrement le joug catholique, est arris^ée à un point qui doit occuper les hommes d'État.
Frédéric II disait : Si je voulais perdre un pays, je le ferais gouverner par des philosophes.
Que cette leçon ne soit pas perdue pour les souverains : ils sont trop grands pour être gouvernés, ou pour vous gouverner par des brochures. Il ya des, maximes vénérables, invariables, éternelles, qui mènent les hommes, et dont on ne peut s'écarter sous peine de périr. Mille et mille fois on a dit aux souverains que la base du trône était l'autel. Cette vérité, en général, n'a pas été repoussée; mais il s'en faut bien qu'elle ait été aperçue dans son vrai jour et dans toute son étendue.
A quoi sert que cette vérité soit reconnue, si elle ne produit rien, si on la reçoit comme une maxime stérile dont on ne sait tirer aucune conclusion?
Il est impossible de vouloir le christianisme si l'on ne veut le prince catholique, sans lequel il n'y a point de christianisme.
Tant que les princes refuseront de reconnaître cette vérité, ils n'auront rien fait ; ils veulent la chose sans voidoir le moyen de la chose; ils veulent, et ils ne veulent pas.
L'orgueil, dit l'Ecriture , est le commencement du péché. On pourrait ajouter, et de toutes les erreurs. La plus grande et la plus dangereuse de toutes, dont il est ici question, est encore, comme tant d'autres, une fascination de l'orgueil.
Il y a dans l'enseignement de l'Église catholique une hauteur, une assurance, une inflexibilité qui déplaît à l'autorité temporelle ; celle-ci ne croit pas être maîtresse ou assez maîtresse, partout où il existe un autre pouvoir dont elle ne fait pas ce qu'elle veut.
Elle ne fait pas attention que cet ascendant et cette indépendance sont le caractère naturel et nécessaire de là vérité, en sorte que partout où il ne se trouve pas, elle ne se trouve pas.
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Quelque prince a-t-il jamais imaginé de commander aux mathématiques? C'est néanmoins précisément la même chose. Dans tous les genres possibles, la vérité est invincible, indépendante et inflexible. Il ne faut donc pas appeler audace ou désobéissance ce qui n'est que la loi naturelle des choses.
Il est dit, dans l'Évangile, que les peuples qui entendaient la prédication du Sauveur étaient étonnés, parce qu'il ne leur parlait pas comme leurs docteurs, mais comme ayant la puissance.
La religion vraie (il ne peut y en avoir qu'uneV n'étant que la prédication continuée de ce même Homme-Dieu , doit présenter absolument le même caractère. Elle doit parler, enseigner, ordonner comme ayant la puissance, celle qui n'a pas ce ton est humaine. Qu'elle ne s'avise point de nous parler. du ciel : elle vient d'ailleurs.
La suprématie russe ou anglaise s'accommode mieux sans doute d'une religion souple qui se prête à tous les mouvements de la volonté souveraine ; mais cette suprématie peut être sûre qu'elle tient l'erreur sous sa main.
Ce n'est pas, au reste, que la suprématie civile ne soit très bonne où elle est, car sans elle les religions nationales ne pourraient conserver leurs formes. Dès qu'elles ne sont plus animées par l'esprit divin, il faut bien que le bras de chair les soutienne; mais la religion vraie, et par conséquent unique, n'a pas besoin de ce secours; elle marche seule, parce que sa force lui appartient.
Mais cette religion, qu'on croit hautaine parce qu'elle est haute, est cependant celle qui dit, enseigne et prouve invinciblement, et perpétuellement, et invariablement :
« Que la souveraineté ne vient point des hommes, et « qu'il n'est pas vrai du tout qu'il n'y a des souverains « que parce que les hommes ont voulu qu'il y en eût >!
i>oS LETTIŒS Ûl'USCLI.ES.
(ce c[ue la philosophie elle-même démontre jusqu'à l'évidence, quand elle n'est pas ivre);
« Qu'un mauvais souverain ressemble à une grêle (( qui tombe d'en haut, et qu'il faut laisser passer;
« Que personne n'a droit de le juger, et que rien ne « peut briser le serment qu'on lui a prêté. »
Ce n'est pas si mal, comme on voit; mais il y a quelque chose de plus : non seulement l'Église catholique prêche ces maximes , mais elle les persuade et les fait observer; elle seule peut se rendre maitresse du cœur de l'homme et lui commander. L'honnête simplicité dit sérieusement : Est-ceque nousn'enseignonspasïa mêmechose? Premièrement , non. Mais quand l'assertion serait vraie , il ne s'agit pas de parler, il s'agit de persuader; il ne s'agit pas d'écrire sur du papier, il faut écrire dans les ,. cœurs. Or, si quelque homme dit qu'une autre religion 'j| que la catholique peut s'emparer du cœur de l'homme, le maîtriser, le christianiser et le faire mouvoir suivant l'ordre, en vertu du principe divin, cet homme ne sait rien, ne voit rien, et ne comprend rien.
Mais c'est encore ici qu'il faut emprunter des paroles à l'Écriture pour s'écrier : Où est le sage? où est V écrivain puissant? où est le véritable démonstrateur de noire inconcevable siècle? A qui a-t-il été donné une voix assez forte pour arriver jusqu'aux princes, et pour leur faire entendre la plus incontestable des vérités, qu'ils ne peuvent maintenir les trônes que par la religion , ni maintenir la religion que par le principe catholique? \
Veulent-ils attendre que tout soit perdu , qu'il n'y ait plus en Europe de principe sacré et consacré, et qu'une jeunesse effrénée répète dans toute l'Europe le désolant spectacle de l'Allemagne? C'est cependant le point où nous tendons, s'ils ne se hâtent de retenir l'esprit humain par le seul frein qu'il puisse recevoir.