‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 30 sur 37 · II. — PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

II. — PHILOSOPHIE

1. La raison individuelle ne produit rien, ne conserve rien pour le bonheur général ' . Ce serait un ouvrage bien intéressant que celui où l'on examinerait les forces de notre raison et où Ton nous dirait exactement ce que nous savons et ce que nous pouvons.

Bornons-nous à répéter que la raison individuelle- ne produit rien et ne conserve rien pour le bonheur général : semblable à cet insecte impur qui souille nos appartements, toujours solitaire, toujours cantonnée, elle ne produit que de pénibles inutilités ; gonflée d'orgueil, elle n'est que venin, elle ne travaille que pour détruire, elle se refuse à toute association de travaux; et si le hasard amène sur sa toileim être de sa nature, elle se précipite sur lui et le dévore.

Mais la raison nationale ressemble à cet autre insecte dont l'Asie a fait présent à l'Europe, innocent et paisible, il n'est à l'aise qu'avec ses semblables et ne vit que pour être utile; le carnage lui est étranger, toute sa substance est un trésor: et le tissu précieux qu'il nous laisse en mourant forme le ceste de la beauté elle manteau des rois. [Mélanges, p. 274.}

2. La philosophie n'agit qu'en moins. — Qu'on ne s'y trompe pas : les succès de la philosophie pourraient éblouir les yeux inattentifs, il est important de les apprécier...

La philosophie n'agit qu'en moins, en sorte qu'un homme livré à sa raison individuelle est dangereux dans Tordre moral et politique précisément en proportion de ses talents; plus il a de génie, d'activité, de persévérance, et plus son existence est funeste. Il ne fait

1 Pour bien comprendre le Cle de Maistre dans ce qu'il va dire, il ne faut pas oublier qu'il a surtout en vue les philosophes du XVIIP siècle qui JTufent une des principales causes de la grande révolution.

2 Une observation nous paraît être ici essentielle. Dans ses vives attaques contre la raison individuelle, J. de Maistre ne tombe pas dans le système de M. de Lamennais. II ne s'agit pas ici des motifs de certitude, mais uniquement de l'impuissance de la raison individuelle à prouver le bonheur général quand elle se sépare de la raison nationale et de la religion, quand elle se renferme en elle-même sans tenir compte des enseignements religieux. Entre le tradilionnalisme de Lamennais qui refuse toute puissance, toute certitude à la raison individuelle, et le rationalisme superbe de ces hommes qui, dédaignant le reste du genre humain se flattent de découvrir par leur seule raison fout ce qu'il importe de savoir pour assurer le bonheur du monde, il y a un juste milieu, et c'est là que M. de Maistre reste, malgré quelques expressions exagérées surtout si on les isole de l'ensemble rte sa doctrine.

que multiplier une puissance négative et s'enfoncer dans le néant .

Il ne sera pas inutile d'emprunter les paroles d'un écrivain qui s'écrie en propres termes : « O Providence, SI TU EXISTES, RÉ- PONDS! qui pourra t'ahsoudre^ ?... » Cet homme n'est sûrement pas fanatique. Voici dans quels termes il apostrophe les philosophes : (Mélanges, p. 275.)

« Et vous, philosophes insensés, qui, dans votre présomptueux savoir, prétendiez diriger l'univers,... vous qui vantiez les progrès de la raison, sortez de vos tombeaux; venez au milieu de ces cadavres, et expliquez-nous comment, dans ce siècle si vanté, trente tyrans qui commandèrent le meurtre purent trouver trois cent mille bourreaux pour l'exécuter? Vos écrits sont dans leurs poches (des tyrans); vos maximes sont sur leurs lèvres, vos pages brillent dans leurs rapports à la tribune, et c'est au nom de la vertu que se commirent les plus alTreux brigandages. C'est au nom de l'humanité que

deux millions d'hommes périrent !

Le seul fruit de vos veilles fut d'apprendre au crime à se couvrir d'un langage poli pour porter des coups plus dangereux. L'injustice et la violence s'appelèrent formes acerbes; le sang répandu à flots,

transpiration du corps politique Avez-vous cru, prétendus sages,

que le grain de la philosophie pouvait germer sur un terrain ingrat, aride et sans culturel [Mélanges, p. 226 et 227.)

3. Là où la raison individuelle domine il ne peut exister rien de grand. — Partout où la raison individuelle domine il ne peut exister rien de grand, car tout ce qu'il y a de grand repose sur une croyance, et le choc des opinions particulières livrées à elles-mêmes ne produit que le scepticisme qui détruit tout. Morale universelle et particulière, religion, lois, coutumes vénérées, préjugés utiles, rien ne subsiste, tout se fond devant lui : c'est un dissolvant universel. {Mélanges, p. 28t.)

4. En reprochant à la philosophie les maux qu'elle nous a faits, n'est-on point injuste? — Je dois prévenir une objection. En reprochant a la philosophie humaine les maux qu'elle nous a faits, ne risque-t-on point d'aller trop loin et d'être injuste à son égard en se jetant dans un excès contraire?

Sans doute il faut se garder de l'enthousiasme; mais il semble qu'à cet égard il y a une règle certaine pour juger la philosophie. Elle est utile lorsqu'elle ne sort point de sa sphère, c'est-à-dire du cercle des sciences naturelles. Mais dès qu'elle met le pied dans le monde moral, elle doit se souvenir qu'elle n'est plus chez elle. C'est la raison générale qui tient le sceptre dans ce cercle; et la philosophie, c'està-dire la raison individuelle, devient nuisible et par conséquent cou-

1 Accusateur public, n" 2, p. 2-2, lignes 19 et 20.

2 Comité révoluliounaire. ■"

3 Accusateur public, ibid.

pable si elle ose contredire ou mettre en question les lois sacrées de cette souveraine, c'est-à-dire les dogmes nationaux

Elle (la philosophie; est bonne lorsqu'elle se tient dans ses domaines ou qu'elle n'entre dans l'étendue d'un empire supérieur au sien qu'en qualité d'alliée et même de sujette ; elle est détestable lorsqu'elle y entre comme rivale ou ennemie.

Cette distinction sert à juger le siècle où nous vivons et celui qui Ja précédé : tous les grands hommes du XVII«^ siècle sont remarquables par un caractère général de respect et de soumission à toutes les lois civiles et religieuses de leur pays. Vous ne trouverez dans leurs écrits rien de téméraire, rien de contraire aux dogmes nationaux C'est un bon sens exquis dont le mérite prodigieux n'est

bien senti que par les hommes qui ont échappé à l'influence du faux goût moderne. Comme ils s'adressent toujours à la conscience des lecteurs et que la conscience est infaillible, il semble qu'on a pensé toujours ce qu'ils ont pensé.

Je sais que la philosophie, honteuse de ses effroyables succès, a pris le parti de désavouer les excès dont nous sommes les témoins, mais ce n'est point ainsi qu'on échappe à l'animadversion des sages.

C'est vous qui avez dit au peuple : « Le peuple, seul auteur du « gouvernement politique... est libre d'établir un nouvel ordre de cho- « ses. » — C'est vous qui lui avez dit : « L'état social n'est avanta- « geux aux hommes qu'autant qu'ils ont tous quelque chose. » — C'est vous qui lui avez dit : « Tu es souverain : tu peux changer à ton « gré tes lois »

Le tigre qui déchire fait son métier : le vrai coupable est celui qui le démuselle et le lance sur la société.

Ecoutez une vérité : partout où vous serez et où on aura le malheur de vous croire, il y aura de pareils monstres (Marat, Robespierre), car toute société renferme des scélérats qui n'attendent pour la déchirer, que d'être débarrassés du frein des lois; mais sans vous, Marat et Robespierre n'auraient point fait de mal , parce qu'ils auraient été contenus par ce frein que vous avez brisé. (Mélunge.s, p. 289, 290, 291.3

5. Force et faiblesse de rhomme. — Rousseau a fort bien dit : Homme petit et vain, montre-moi ta puissance, je te montrerai ta faiblesse. On pourrait dire encore avec autant de vérité et plus de profit : Homme petit et vain, confesse-moi ta faiblesse et je te montrerai ta puissance.

En effet, dès que l'homme a reconnu sa nullité, il a fait un grand pas; car il est bien près de chercher un appui avec lequel il peut tout. C'est précisément le contraire de ce qu'a fait le siècle qui vient de Unir. (Hélas, il n'a fini que dans nos almanachs). Examinez toutes ses entreprises, toutes ses institutions quelconques, vous le verrez consramutent apphqué à le séparer de la Divinité. L'homme s'est cru un

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être indépendant, et il a professé un véritable athéisme plus dangereux, peut-être, et plus coupable que celui de la théorie. Distrait par ses vaines sciences de la science qui l'intéresse réellement, il a cru qu'il avait le pouvoir de créer, tandis qu'il n'a pas seulement celui de nommer. Il a cru, lui qui n'a pas seulement le pouvoir de produii'e un insecte ou un brin de mousse, qu'il était l'auteur immédiat de la souveraineté, la chose la plus importante, la plus sacrée, la plus fondamentale du monde moral. (Principe générateur, n°XLVI et suiv.)

Plus la raison humaine se confie en elle-même, plus elle cherche à tirer tous ses moyens d'elle-même; et plus elle est absurde, plus elle montre son impuissance. {Mélanges, p. 227.;

6. L'homme naft mauvais dans une partie de son essence. — L'homme est une énigme dont le nœud n'a cessé d'occuper ses observateurs. Les contradictions qu'il renferme étonnent la raison et lui imposent silence.

Qu'est-ce donc que cet être inconcevable qui porte en lui des puissances qui se heurtent, et qui est obligé de se haïr pour s'estimer ?

Tous les êtres qui nous entourent n'ont qu'une loi et la suivent en paix. L'homme seul en a deux; et toutes les deux s'attirant à la fois en sens contraire, il éprouve un déchirement inexplicable. Il a un but moral vers lequel il se tient obligé de marcher, il a le sentiment de ses devoirs et la conscience de la vertu ; mais une force ennemie l'entraîne, et il la suit en rougissant.

Sur cette corruption de la nature humaine tous les observateurs sont d'accord, et Ovide parle comme saint Paul :

Je vois le bien, je l'aime, et le mal me séduit i.

Mon Dieu ! quelle guerre cruelle !

Je sens deux hommes en moi '-.

Xénophon s'écriait aussi par la bouche de l'un des personnages de la Cyropédie -.Ah! je me connais maintenant et féprouve sensiàlement que fai deux âmes, l'une qui me porte au bien, et l'autre qui m' entraine vers le mal.

Epictète avertissait l'homme qui veut s'avancer vers la perfection, de se défier de lui-même comme d'un ennemi et d'un traître^.

Et le plus excellent moraliste qui ait écrit n'avait pas tort de dire que te grand but de tous nos efforts doit être de nous rendre plus forts que nous-mêmes. {Mélanges, i^. 496.)

7. L'iiistoire nous dit que l'homme est un être social. — On ne peut imaginer que deux manières de connaître la destination de l'homme : l'histoire et l'anatomie. La première montre ce qu'il

1 « video nieliora proboque, détériora ocquor. > (Ovide, Métam.) 9 Racine d'après saint Paul. « Sentio legem repugnanlem... » 3 Épictêic, Enchiridion. r.ap. 72.

a toujours été; la seconde montre comment ses organes répondent à sa destination, et la certifient.

Lorsqu'un naturaliste écrit Ihistoire naturelle d'un animal, il n"a (l'autre flambeau pour se conduire que celui des laits. Les savants du siècle dernier me paraissent avoir agi plus philosophiquement qu'on ne le pense de nos jours, lorsqu'ils appuyèrent la politique sur l'érudition. Cette méthode déplaît beaucoup à nos discoureurs modernes et ils ont leurs raisons pour la trouver mauvaise. Il est un peu plus aisé d'insulter la science que de l'acquérir. {Mi}Ianges, p. 476.)

Pour connaître la nature de l'homme, le moyen le plus court et le plus sage est inconstestablement de savoir ce qu'il a toujours été. L'histoire est la politique expérimentale : c'est la meilleure ou plutôt la seule bonne. [IbicL, p. 477.)

Or, si nous demandons à Fhistoire ce que c'est que l'homme, l'histoire nous répond que l'homme est un être social et que toujours on l'a observé en société [Ibid., p. 479.)

8. Le Sauvage. — On est fort dispensé, je crois, de s'occuper de quelques hommes sauvages et isolés trouvés dans les bois et vivant à la manière des bêtes. Ces histoires, si elles sont vraies, sont des anomalies si rares qu'elles doivent être mises à l'écart dans l'examen de la question qui nous occupe : il serait trop déraisonnable de chercher la nature générale de l'espèce dans les accidents de l'individu. (Ibid. , p. 479.)

Rousseau et tant d'autres font pitié en confondant sans cesse

l'homme primitif avec l'homme sauvage

Ce qu'il y a de sûr, c'est que le sauvage est postérieur à l'homme civilisé. Examinons, par exemple, l'Amérique; ce pays porte tous les caractères d'une terre nouvelle. Or, comme la civilisation est de toute antiquité dans l'ancien monde, il s'en suit que les sauvages qui habitaient l'Amérique à l'époque de sa découverte descendaient d'hommes civilisés. Il faut nécessairement admettre cette proposition ou soutenir qu'ils étaient sauvages de père en fils depuis la création, ce qui est extravagant.

Lorsqu'on considère une nation en particulier, on la voit s'élever d'un état quelconque de grossièreté vers le dernier terme de la civilisation, et de là les observateurs superficiels ont conclu que l'état Sauvage est le premier état de l'homme. Il n'y a que deux erreurs énormes dans cette assertion. Les nations sont barbares dans leur enfance, mais non sauvages. {Mélanges, p. 483.)

9. Le Barbare. — Le barbare est une moyenne proportionnelle entre le sauvage et le citoyen. Il possède déjà une infinité de connaissances; il a des habitations, une agriculture quelconque, des gnimaux domestiques, des lois, un culte, des tribunaux réguliers : il ne lui manque que les sciences.

La vie simple n'est pas la vie sauvage. Il existe un monument uni-

que dans l'univers, et le plus précieux dans son genre, à ne le considérer que comme un simple livre historique : c'est la Genèse.

Il serait impossible d'imaginer un tableau plus naturel de l'enfance du monde. Après ce livre, vient l'Odyssée, longo sed proximus intenallo.

Le premier monument ne présente aucune trace de la vie sauvage ; et dans le second même, qui est très postérieur, on trouvera la simplicité , la barbarie, la férocité, mais point du tout l'abrutissement du sauvage.

Cet état n'a jamais été observé qu'en Amérique; du moins il n'y a point de preuve qu'il ait existé ailleurs...

Si les anciens peuples avaient vécu pendant des siècles dans l'état de brutes, jamais ils n'auraient imaginé le règne des dieux et les communications divines; au contraire, ils auraient brodé sur cet état primitif, et les poètes nous auraient peint les hommes broutant dans les forêts, ayant du poil et des griffes, et ne sachant pas même parler.

Plus on consultera l'histoire et les traditions antiques, et plus on se convaincra que l'état sauvage est une véritable anomalie; qu'il est postérieur à l'état social. {Mélanges, p. 483, 491.}

10. Li'Anatomie de l'homnie, de ses facultés, prouve que rhomme est un être social. — L'anatomie de l'homme, de ses facultés physiques et morales achèverait la démonstration s'il manquait quelque chose à celle que l'histoire nous fournit. [Ibid., p. 488.)

Les facultés de l'homme prouvent qu'il est fait pour la société, parce qu'une créature ne peut avoir reçu des facultés pour n'en point user. {Ihid., p. 492.)

11. La parole prouve cjue rhomme est un être social. La parole d'ailleurs prouverait seule que l'homme est un être social par essence. Je ne me permettrai aucune réflexion sur l'origine de la parole. Assez d'enfants ont balbutié à ce sujet, sans que je vienne encore faire entendre la voix d'un autre. Il est impossible d'expliquer par nos petits moyens l'origine du langage et ses diversités. Les langues ne peuvent être inventées ni par un seul homme qui n'aurait pu se faire obéir, ni par plusieurs hommes qui, n'auraient pas pu s'accorder.

La parole est aussi essentielle à l'homme que le vol l'est à l'oiseau. Dire qu'il fut un temps où la parole était en puissance chez l'espèce humaine, et dire qu'il fut un temps oii l'art de voler était en puissance chez l'espèce volatile, c'est absolument la même chose. Dès que l'aile est formée, l'oiseau vole. Dès que la glotte et les autres organes de la parole sont formés, l'homme parle. {Mélanges, p. 493, 494.)

Mais si l'homme est fait pour parler, c'est apparemment pour par-

1er à quelqu'un; et cette faculté vraiment céleste étant le lien de la société, l'organe de toutes les entreprises de l'homme et le moyen de sa puissance, elle prouve qu'il est social, comme elle prouve qu'il est raisonnable, la parole n'étant que la raison extérieure ou la raison manifestée.

Concluons donc toujours comme Marc-Aurèle : Vhomme est social parce qu'il est raisonnable. Ajoutons encore : mais il est corrompu dans son essence , et par conséquent il lui faut un gouvernement. (Ibid., p. 495.)

12. Il est de la nature de l'homme d'être réuni en grandes sociétés. — On a largement disputé sur l'origine de la société; et au lieu de la supposition toute simple qui se présente natus rellement à l'esprit, on a prodigué la métaphysique pour bâtir des hypothèses aériennes réprouvées par le bon sens et par l'expérience.

Lorsqu'on met en problème les causes de l'origine de la société , on suppose manifestement qu'il a existé pour le genre humain un temps antérieur à la société : mais c'est précisément ce qu'il faudrait prouver.

On ne niera pas sans doute que la terre en général ne soit destinée à l'habitation de l'homme; or, la multiplication de l'homme entrant dans les vues du Créateur, il s'en suit que la nature de l'homme est d'être réuni en grandes sociétés sur toute la surface du globe: c:ir la nature d'un être est d'exister tel que le Créateur a voulu qu'il existe.

L'homme isolé n'est donc point Vhomme de la nature: l'espèce humaine même n'était point encore ce qu'elle devait être lorsqu'un petit nombre d'hommes était répandu sur une grande surface de terrain. Alors il n'y avait que des familles, et ces familles ainsi disséminées n'étaient encore, individuellement ou par la réunion future, que des embryons des peuples. (Mélanges, p. 182.)

13. La société n'est pas l'ouvrage de l'homme. — Toute question sur la nature de l'homme doit se résoudre par l'histoire. Le philosophe qui veut nous prouver, par des raisonnements à priori, ce que doit être l'homme, ne mérite pas d'être écouté : il substitue des raisons de convenance à l'expérience et ses propres décisions à

la volonté du Créateur L'histoire nous montre constamment les

hommes réunis en sociétés plus ou moins nombreuses , régies par différentes souverainetés. Dès qu'ils se sont multipliés jusqu'à un certain point, ils n'ont pu exister autrement.

Donc, à proprement parler, il n'y a jamais eu pour l'homme de temps antérieur à la société, parce qu'avant la formation des sociétés politiques, l'homme n'est point tout à fait homme, et qu'il est tout à fait absurde de chercher les caractères d'un être quelconque dans le aerrae de cet être.

Donc la société n'est pas l'ouvrage de l'homme , mais le résultat immédiat de la volonté du Créateur qui a voulu que l'homme fût ce qu'il a toujours et partout été. (Mélanges, p. 184.)

14. État de nature. — La proposition se réduit à celle-ci : L'état de nature n'est point un état auquel Dieu ait destiné l'homme; proposition très claire et, de plus, très raisonnable.

« Il n'y a point d'absurdité, disait Cicéron, qui n'ait été soutenue » (Il aurait pu ajouter : et il n'y a point de vérité qui n'ait été 7iiée.) par quelque piiilosophe. »

Il plut jadis aux Epicuriens, ensuite à Lucrèce, leur disciple, et de nos jours à Rousseau, de soutenir que l'homme n'est point un être social; mais Lucrèce est bien plus modéré que Rousseau. Le premier s'est contenté de soutenir qu'à tout prendre , l'état de nature n'a pas plus d'inconvénient que celui d'association ^ ; au lieu que le citoyen de Genève, qui ne s'arrête jamais sur le chemin de l'erreur, soutient nettement que la société est un abus : et il a fait un hvre pour le prouver.

Marc-Aurèle n'était pas de cet avis lorsqu'il disait « qu'un être est « social par lui-même, qu'il est raisonnable. » [Mélanges, p. 464.)

Rousseau et tous les raisonneurs de sa trempe tâchent de se figurer un peuple dans l'état de nature délibérant en règle sur les avantages et les désavantages de l'état social et se déterminant enfin à passer de l'un à l'autre.

Mais il n'y a pas l'ombre de bon sens dans cettt proposition.

Que faisaient les hommes avant cette convention nationale où ils résolurent enfin de se donner un souverain? Ils vivaient apparemment sans lois, sans gouvernement, et depuis quand?

C'est une erreur capitale de se représenter l'état social comme un état de choix fondé sur le consentement des hommes, sur une délibération et sur un contrat primitif qui est impossible.

Quand on parle de l'état de nature par opposition à l'état social on déraisonne volontairement... Ce mot. dans son acception la pkis étendue, ne signifie réellement que l'ensemble de toutes les lois, de toutes les forces, de tous les ressorts qui constituent -Y \xni\eY^ , et la nature particulière àt tel ou tel être, l'ensemble des qualités qui le constituent ce qu'il est , et sans lesquelles il serait autre chose et ne pourrait plus remplir les vues de l'ouvrier. La nature d'une vipère est de ramper, d'avoir des dents creuses et mobiles qui distillent un venin mortel ; et la nature de l'homme est d'être un animal intelligent, religieux et sociable..-. Si quelqu'un entend prouver que la nature de la vipère est d'avoir des ailes et une voix mélodieuse, et que celle du castor est de vivre isolé sur le sommet des plus hautes montagnes,

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