‹ Œuvres choisies (volume 2)Chapitre 31 sur 37 · Nec nimio tum plus quam nunc mortalia secla · texte numérisé non relu

Nec nimio tum plus quam nunc mortalia secla

Dulcia lincjuebant labentis lumina vitae.

(De nat. rer.)

PENSÉES DE JOSEPH DE MAIsTRE. 301

c'est à lui de le prouver. En attendant , nous croirons que ce qui est doit être et a toujours élé^ {Frafjments, p. 185. 189.)

Le mot de nature a fait prononcer une foule d'erreurs. Répétons que la nature d"un être n'est que l'assemblage des qualités attribuées à cet être par le Créateur. M. Burke a dit, avec une profondeur qu'il est impossible d'admirer assez, que l'art est la nature de l'homme : oui, sans doute, l'homme avec toutes ses affections, toutes ses connaissances, tous ses arts, est véritablement V homme de la nature, et la toile du tisserand est aussi naturelle que celle de Taraiisnée.

Létat de nature pour l'homme est donc d'être ce qu'il est aujourd'hui et ce qu'il a toujours été, c'est d'être sociable. Toutes les annales de l'univers établissent cette vérité. (Fragments, p. 185, 189.)

15. Contrat social de Rousseau. — « L'ordre social. » dit Rousseau, « est un droit sacré qui sert de base à tous les autres. « Cependant ce droit ne vient pas de la nature : il est donc fondé sur des conventions. » [Contrat social , ch. 1".}

Qu'est-ce que la nature? Qu'est-ce qu'un droit? Et comment un ordre est-il un droit? Mais passons sur ces difflcultés : les questions ne finiraient pas avec un homme qui abuse de tous les termes et n'en définit aucun. On a droit au moins de lui demander la preuve de cette grande assertion : « L'ordre social ne vient pas de la nature. » — « Je dois, » dit-il lui-même. « établir ce que je viens d'avancer. » C'est, en effet, ce qu'il fallait faire; mais la manière dont il s'y prend est vraiment curieuse. Il emploie trois chapitres à prouver que l'ordre social ne vient ni de la société de famille,ni de la force ou de l'esclavage (ch. 2, 3, 4), et il en conclut 'ch. 5) qu'il faut toujours remonter à une convention.

Cette manière de démontrer est commode; et il n'y manque que la formule majestueuse des géomètres : ce qu'il fallait démontrer.

Il est aussi singulier que Rousseau n'ait pas seulement essayé de prouver l'unique chose qu'il fallait prouver : car si l'ordre social vient de la nature, il n'y a point de pacte social.

Le contrat social nie d'un bout à l'autre la nature de l'homme, qui est — pour expliquer le pacte social, qui n'existe pas.

C'est ainsi qu'on raisonne quand on sépare l'homme de la divinité. Au lieu de se fatiguer pour ne trouver que l'erreur, il en coûterait peu de tourner les yeux vers la source des êtres; mais une manière de philosopher si simple, si sûre et si consolante n'est pas du goût des écrivains de ce malheureux siècle dont la véritable maladie est l'horreur du bon sens. {Mélanges, p. 186, 187,188.)

Il faut donc renvoyer dans les espaces imaginaires les idées de choix et de délibération dans l'établissement de la société et de la souveraineté. Cette opération est l'œuvre immédiate de la nature ou , pour mieux dire , de son auteur. Si les hommes ont re-

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poussé des idées aussi simples, aussi évidentes, il faut les plaindre. Accoutumons-nous donc à ne voir dans la société humaine que l'expression de la volonté divine. Plus les faux docteurs ont tâché de nous isoler et de détacher le rameau de sa tige, plus nous devons nous y attacher sous peine de sécher et de pourrir. {Mclanges, p. 192.)

16. La souveraineté et la société naquirent ensemble. — Si la souveraineté n'est pas antérieure au peuple, du moins ces deux idées sont collatérales puisqu'il faut un souverain pour faire un l^euple. Il est aussi impossihle de se figurer une société humaine, un peuple sans souverain qu'une ruche et un essaim sans reine : car l'essaim, en vertu des lois éternelles de la nature, existe de cette manière ou n'existe pas. La société et la souveraineté naquirent donc ensemble; il est impossible de séparer ces deux idées. Vous représentez-vous l'homme isolé : alors il ne s'aizit ni de lois, ni de gouvernement, puisqu'il n'est point tout à fait homme et qu'il n'y a point encore de société. Mettez-vous l'homme en contact avec ses semblables: des ce moment vous supposez le souverain. Le premier homme fut roi de ses enfants, chaque famille isolée fut gouvernée de la même manière. Mais dès que les familles se touchèrent, il leur fallut un souverain, et ce souverain en fit un peuple en leur donnant des lois, puisqu'il n'y a de société que par le souverain...

Il y a eu un peuple, une civilisation quelconque et un souverain aussitôt que les hommes se sont touchés. Le mot de peuple est un terme relatif qui n'a point de sens séparé de l'idée de la souveraineté : car l'idée àe peuple réveille celle d'une agrégation autour d'un centre commuu, et sans la souveraineté il ne peut y avoir d'ensemble ni d'unité politique. {Mélanges, p. 191, 192. ^

17. Parce que l'homme agit, il croit agir seul. — Parce que l'homme agit, il croit agir seul; et parce qu'il a la conscience de sa liberté, il oublie sa dépendance. Dans Tordre physique, il entend raison, et quoiqu'il puisse, par exemple, planter un gland, l'arroser, etc., cependant il est capable de convenir qu'il ne fait pas des chênes, parce qu'il voit l'arbre croître et se perfectionner sans que le pouvoir humain s'en mêle, et que d'ailleurs il n'a pas fait le gland; mais dans l'ordre social, où il est présent et agent, il se met à croire qu'il est réellement l'auteur direct de tout ce qui se fait par lui : c'est, dans un sens, la truelle qui se croit architecte. L'homme est intelligent; il est libre, il est sublime, sans doute : mais il n'en est pas moins un outil de Dieu, suivant l'heureuse expression de Plutarque. {Principe générateur, n° X.)

L'homme en rapport avec son Créateur est sublime, et son action est créatrice : au contraire, dès qu'il se sépare de Dieu et qu'il agit seul, il ne cesse pas d'être puissant, car c'est un privilège de sa nature: mais son action est négative et n'aboutit qu'à détruire. {Ibicl. n-^ XLV.)

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