‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 29 sur 93 · Mente cordis sui. (Luc I · texte numérisé non relu

Mente cordis sui. (Luc I

nous faire entendre de lui , ce qui ne prouve rien que son malheur. Tout le monde sait l'histoire de cet aveugle-né qui avait découvert , à force de réflexion , que le cramoisi ressemblait infiniment au son de la trompette ; or, que cet aveugle fût un sot ou qu'il fût un Saunderson , qu'importe à celui qui sait ce que c'est le cramoisi.^

Il faudrait de plus grands détails pour approfondir le sujet intéressant des sacrifices; mais je pourrais abuser de votre patience, et moi-même je craindrais de m'égarer. Il est des points qui exigent, pour être traités à fond, tout le calme d'une discussion écrite i. Je crois au moins, mes bons amis , que nous en savons assez sur les souffrances du juste. Ce monde est une milice, un combat éternel. Tous ceux qui ont combattu courageusement dans une bataille sont dignes de louanges sans doute; mais sans doute aussi la plus grande gloire appartient à celui qui en revient blessé. Vous n'avez pas oublié, j'en suis sûr, ce que nous disait l'autre jour un homme d'esprit que j'aime de tout mon cœur. Je ne suis pas du tout, disait-il, de l'avis de Sénèque, qui ne s'étonnait point si Dieu se donnait de temps en temps le plaisir de contempler un grand homme aux prises avec l'adversité - . Pour moi, je vous l'avoue, je ne comprends point comment Dieu peut s'amuser à tourmenter les honnêtes gens. Peutêtre qu'avec ce badinage philosophique il aurait embarrassé Sénèque : mais pour nous il ne nous embarrasserait guère. Il n'y a point de juste, comme nous l'avons tant dit; mais s'il est un homme assez juste pour méri-

1. Voyez à la (in de ce volume le morceau intitulé : Eclaircissemenls sur les sacrifices.

2. Ego vei-o non miror si quando impetum capit {Dsus) speclandi magnos viras colluctantes cum aligna calamitate... Ecce spectaculum dignum ad qiiod respiciat intentus operi soo Deus! Ecce par Deo dignum! vir fortis cum malâ fortunô. compositus! (Sen.. de Prov. , cap. II.)

ter les complaisances de son Créateur, qui pourrait s'étonner que Dieu, attentif suu son propre ouvrage, prenne plaisir à le perfectionner? Le père de famille peut rire d'un serviteur grossier qui jure ou qui ment; mais sa main tendrement sévère punit rigoureusement ces mêmes fautes sur le fils unique dont il rachèterait volontiers la vie par la sienne. Si la tendresse ne pardonne rien, c'est pour n'avoir plus rien à pardonner. En mettant l'homme de bien aux prises avec l'infortune, Dieu le purifie de ses fautes passées^ le met en garde contre les fautes futures , et le mûrit pour le ciel. Sans doute il 'prend plaisir à le voir échapper à l'inévitable justice qui l'attendait dans un autre monde. Y a-t-il une plus grande joie pour l'amour que la résignation qui le désarme? Et quand on songe de plus que ses souffrances ne sont pas seulement utiles pour le juste, mais qu'elles peuvent, par une sainte acceptation, tourner au profit des coupables , et qu'en souffrant ainsi il sacrifie réellement pour tous les hommes, on conviendra qu'il est en effet impossible d'imaginer un spectacle plus digne de la divinité.

Encore un mot sur ces souffrances du juste. Croyezvous par hasard que la vipère ne soit un animal venimeux qu'au moment où elle mord , et que l'homme affligé du mal caduc ne soit véritablement épileptique que dans le moment de l'accès?

•Le sénateur. — Où voulez-vous donc en venir, mon dig-ne ami?

Le comte. — Je ne ferai pas un long circuit, comme vous allez voir. L'homme qui ne connaît l'homme que par ses actions ne le déclare méchant que lorsqu'il le voit commettre un crime. Autant vaudrait cependant croire que le venin de la vipère s'engendre au moment de la morsure. L'occasion ne fait point le méchant, elle le ma-

LES SOIREES DE S^INT-PÉTEMSBOCKG. .) i

nifestei. Mais Dieu qui voit tout, Dieu qui connaît nos inclinations et nos pensées les plus intimes bien naieu.-: que les hommes ne se connaissent matériellement les uns les autres , emploie le châtiment par manière de remède, et frappe cet homme qui nous paraît sain pou:extirper le mal avant le paroxysme. Il nous arrive souvent , dans notre aveugle impatience , de nous plaindre des lenteurs de la Providence dans la punition des crimes; et, par une singulière contradiction, nous l'accusons encore, lorsque sa bienfaisante célérité réprime les inclinations vicieuses avant qu'elles aient produit des crimes. Quelquefois Dieu épargne un coupable connu, parce que la punition serait inutile , tandis qu'il châtie le coupable caché , parce que ce châtiment doit sauver un homme. C'est ainsi que le sage médecin évite de fatiguer par des remèdes et des opérations inutiles un malade sans espérance. « Laissez-le, dit-il en se retirant, amusez-le, et donnez-lui tout ce qu'il demandera »; mais si la constitution des choses lui permettait de voir distinctement dans le corps d'un homme , parfaitement sain en apparence , le germe du mal qui doit le tuer demain ou dans dix ans, ne lui conseillerait-il pas de se soumettre, pour échapper à la mort, aux remèdes les plus dégoûtants et aux opérations les plus douloureuses? et si le lâche préférait la mort à la douleur, le médecin dont nous supposons l'œil et la main également infaillibles , ne conseillerait-il pas à ses amis de le lier et de le conserver malgré lui à sa famille? Ces instruments de la chirurgie, dont la vue nous fait pâlir, la scie, le trépan, le forceps, le lithotome, etc., n'ont pas sans doute été inventés par un génie ennemi de l'espèce humaine :

1. Tout homme instruit reconnaîtra ici quelques idées de Plularque. [Ua serd. i\tim. vinci.)

LES SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOtJRG. — T. II. i

eh bien^ ces instruments sont dans la main de l'homme, pour la guérison du mal physique , ce que le mal physique est , dans celle de Dieu , pour l'extirpation du véritable mal'. Un membre luxé ou fracturé peut-il être rétabli sans douleur ? une plaie , une maladie interne peuvent-elles être guéries sans abstinence, sans privation de tout genre, sans régime plus ou moins fatigant? Combien y a-t-il dans toute la pharmacopée de remèdes qui ne révoltent pas nos sens? Les souffrances, même immédiatement causées par les maladies , sont-elles autre chose que l'effort de la vie qui se défend? Dans l'ordre sensible comme dans l'ordre supérieur, la loi est la même et aussi ancienne que le mal : Le remède du désordre sera la

Page 1