‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 30 sur 93 · DOULEUR · texte numérisé non relu

DOULEUR

Le chevalier. — Dès que j'aurai rédigé cet entretien, je veux le faire lire à cet ami commun dont vous me parliez il y a peu de temps ^ je suis persuadé qu'il trouvera vos raisons bonnes , ce qui vous fera grand plaisir, puisque vous l'aimez tant. Si je ne me trompe, il croira même que vous avez ajouté aux raisons de Sénèque, qui devait être cependant un très grand génie, car il estj cité de tout côté. Je me rappelle que mes premières versions étaient puisées dans un petit livre intitulé Sénèque chrétien, qui ne contenait que les propres paroles de ce philosophe. 11 fallait que cet homme fût d'une belle force pour qu'on lui ait fait cet honneur. J'avais donc une as-

1. On peut dire des souffrances précisément ce que le prince des orateurs chrétiens a dit du travail : « Nous sommes pécheurs et, comme dit « l'Écriture : nous avons tous été conçus dans l'iniquité... Dieu donc « envoie la douleur à l'homme comme une peine de sa désobéissance et « de sa rébellion, et celte peine est, en même temps, par rapport à nous, « satisfactoire et préservatrice. Satisfactoire, pour expier le péché commis, « et préservatrice, pour nous empêcher de le commettre; satisfactoire, « parce que nous avons été prévaricateurs, et préservatrice, afin que nous « cessions de l'être. » (Bourdaloue, Sermon sur l'oisivetf^.)

sez grande vénération pour lui, lorsque La Harpe est venu déranger toutes mes idées avec un volume entier de son Lycée, tout rempli d'oracles tranchants rendus contre Sénèque. Je vous avoue cependant que je penche toujours pour l'avis du valet de la comédie :

Ce Sénèque, monsieur, était un bien grand homme!

Le comte. — Vous faites fort bien, Monsieur le chevalier, de ne point changer d'avis. Je sais par cœur tout ce qu'on a dit contre Sénèque; mais il y a bien des choses aussi à dire en sa faveur. Prenez garde seulement que le plus grand défaut qu'on reproche à lui ou à son style tourne au profit de ses lecteurs ; sans doute il est trop recherché, trop sentencieux; sans doute il vise trop à ne rien dire comme les autres : mais avec ses tournures originales, avec ses traits inattendus, il pénètre profondément les esprits ,

Et de tout ce qu'il dit laisse un long souvenir.

Je ne connais pas d'auteur (Tacite peut-être excepté) qu'on se rappelle davantage. A ne considérer que le fond des choses, il a des morceaux inestimables; ses épîtres sont un trésor de morale et de bonne philosophie. Il y a telle de ces épîtres que Bourdaloue ou Massillon auraient pu réciter en chaire avec quelques légers changements : •es questions naturelles sont sans contredit le morceau le ilus précieux que l'antiquité nous ait laissé dans ce genre : 1 a fait un i)eau traité sur la Providence qui n'avait )oint encore de nom à Rome du temps de Cicéron. Il ne iendrait qu'à moi de le citer sur une foule de questions jui n'avaient pas été traitées ni même pressenties par ses levanciers. Cependant, malgré son mérite, qui est très ^rand , il me serait permis de convenir sans orgueil que 'ai nu aiouter à ses raisons. Car ie j^'jii' t'U iiuL^d'autre

BtBLIOTHECA

mérite que d'avoir profité de plus grands secours; et je crois aussi, à vous parler vrai, qu'il n'est supérieure ceux qui l'ont précédé que par la môme raison , et que s'il n'avait été retenu parles préjugés de siècle, de patrie et d'état, il eût pu nous dire à peu près tout ce que je vous ai dit; car tout me porte à juger qu'il avait une connaissance assez approfondie de nos dogmes.

Le sénateur. — Croiriez- vous peut-être au christianisme de Sénèque ou à sa correspondance épistolaire avec saint Paul?

Le comte. — Je suis fort éloigné de soutenir ni l'un ni l'autre de ces deux faits ; mais je crois qu'ils ont une racine vraie, et je me tiens sûr que Sénèque a entendu saint Paul, comme je le suis que vous m'écoutez dans ce moment. Nés et vivants dans la lumière, nous ignorons ses effets sur l'homme qui ne Faurait jamais vue. Lorsque les Portugais portèrent le Christianisme aux Indes, les Japonais, qui sont le peuple le plus intelligent de l'Asie, furent si frappés de cette nouvelle doctrine dont la rer nommée les avait cependant très imparfaitement informés, qu'ils députèrent à Goa deux membres de leurs deux principales académies pour s'informer de cette nouvelle religion ; et bientôt des ambassadeurs japonais vinrent demander des prédicateurs chrétiens au vice-roi des Indes; de manière que, pour le dire en passant, il n'y eut jamais rien de plus paisible, de plus légal et de plus libre que l'introduction du Christianisme au Japon ^ : ce qui est profondément ignoré par beaucoup de

1. Rien n'est si vrai : il suffit de citer les lettres de saint François Xavier. Il écrivait de Malaca, le 20 juin 1549 : « Je pars (pour le Japon) moi « troisième, avec Cosnie, Turiani et Jean Fernand : nous sommes accom- « pagnes de trois chrétiens japonais, sujets d'une rare probité... Les Japo- « nais viennent fort à propos d'envoyer des ambassadeurs au vice-roi des •< Indes, pour en oj^tesnir des prêtres qui puissent les instruire dans la reli- « gion chrétîenne. » Et le*'3^ novembre de la même année, il écrivait de

gens qui se mêlent d'en parler. Mais les Romains et les Grecs du siècle d'Auguste étaient bien d'autres hommes que les Japonais du xvi®^ Nous ne réfléchissons pas assez à l'effet que le Christianisme dut opérer sur une foule de bons esprits de cette époque. Le gouverneur romain de Césarée , qui savait très bien ce que c'était que cette doctrine y disant tout effrayé à saint Paul : « C'est assez pour cette heure , retirez-vous- , » et les aréopagites qui lui disaient : « Nous vous entendrons une autre fois sur ces choses'^ », faisaient, sans le savoir, un bel éloge de sa prédication. Lorsqu' Agrippa, après avoir entendu saint Paul, lui dit : « Il s en faut de peu que vous ne me persuadiez d'être chrétien; l'Apôtre lui répondit : <( Plut à Dieu qu'il ne s'en fallût rien du tout, et que vous devinssiez, vous et tous ceux qui m'entendent, semblables à moi, A LA RÉSERVE DE CES LIENS » , et il montra ses chaînes^. Après que dix-huit siècles ont passé sur ces pages saintes ; après cent lectures de cette belle réponse , Je crois la lire encore pour la pj^emière fois, tant elle me paraît noble, douce, ingénieuse, pénétrante! Je ne puis vous exprimer enfin à quel point j'en suis touché. Le cœur de d'Alembert, quoique raccorni par l'orgueil et par une philosophie glaciale , ne tenait pas contre ce discours ^ :

Congoximo au Japon, où il était arrivé le 5 août : « Deux bonzes et dau- « très Japonais, en grand nombre, s'en vont à Goa pour s'y instruire dans « la foi. » (.S'. Francisci Xaverii, Iiid. ap. Epislolee. ■Wratislavise, 1734, in-12, pages 160 et 208.)

1. Pour la science, peut-être, mais pour le caractère, le bon sens et l'esprit naturel, je n'en sais rien. Saint François Xavier, l'Européen qui a le mieux connu les Japonais, en avait la plus haute idée. C'est, dit-il, ttHe nation prudente, ingénieuse, docile à la raison et très avide d'instruction. {S. Francisci Xaverii, Ind. Ap. Epist. Wratisl. 1734, in-12, p. 166.) 11 en avait souvent parlé sur ce ton. ÇSote de l'Éditeur.)

Page 1