Josèphe contre Appion. Liv. Il, cliap. ii
2. Ideo dispersa vos inter gentes quse ignorant eum, ut vos enarrelis
Suivant les idées anciennes, qui admettaient une fould de divinités et surtout de dieux nationaux, le Dieu d'Israël n'était, pour les Grecs, pour les Romains et même pour toutes les autres nations, qu'une nouvelle divinité ajoutée aux autres; ce qui n'avait rien de choquant. Mais comme il y a toujours dans la vérité une action secrète plus forte que tous les préjugés, le nouveau UIqu, partout où il se montrait, devait nécessairement faire une grande impression sur une foule d'esprits. Je vous en ai cité rapidement quelques exemples, et je puis encore vous en citer d'autres. La cour des empereurs romains avait un grand respect pour le temple de Jérusalem. Caïus Agrippa ayant traversé la Judée sans y faire ses dév)Otions, (voulez-vous me pardonner cette expression?) son aïeul, l'empereur Auguste, en fut extrêmement irrité; et ce qu'il y a de ])ien singulier, c'est qu'une disette terrible qui affligea Home à cette époque fut regardée par l'opinion publique comme un châtiment de cette faute. Par une espèce de réparation, ou par un mouvement spontané encore plus honorable pour lui, Auguste, quoiqu'il fût en général grand et constant ennemi des religions étrangères, ordonna qu'on sacrifierait chaque jour à ses frais sur l'autel de Jérusalem. Livie, sa femme, y fit présenter des dons considérables. C'était la mode à la cour, et la chose en était venue au point que toutes les nations, même les moins amies de la juive, craignaient de l'offenser, de peur de déplaire au maître; et que tout homme qui aurait osé toucher au livre sacré des Juifs, ou à l'argent qu'ils envoyaient à Jérusalem, aurait été considéré et puni comme un sacrilège. Le bon sens d'Auguste devait sans doute être frappé de la manière dont les Juifs concevaient la Divinité. Tacite, par un aveuglement singulier,
omnia mirabilia ejtis et fackUis scire eos quia non esl alivs Deiis omni j.olens prœler ilhim. (Tob.. XIII, 4.)
a porté celte doctrine aux nues en croyant la blâmer dans im texte célèbre ^ ; mais rien ne m'a fait autant d'impression que l'étonnante sag-acité de Tibère au sujet des Juifs. Séjan, qui les détestait, avait voulu jeter sur eux le soupçon d'une conjuration qui devait les perdre : Tibère n'y fit nulle attention, car, disait ce prince pénétrant, cette nation^ "par principe ^ ne portera- jamais la inain sur un souverain. Ces Juifs, qu'on se représente comme un peuple farouche et intolérant, étaient cependant, à certains ég'ards, le pins tolérant de tous, au point qu'on a. peine quelquefois à comprendre comment les professeurs exclusifs de la vérité se montraient si accommodants avec les religions étrangères. On connaît la manière tout à fait libérale dont Elisée résolut le cas de conscience pro-
1. « Jiidxi mente sol û wmmque nnmen iatelligunt, summum ilhid et « eeienium, neque mutabile, ncqne inieriturum. » C'est ce même homme qui nous dira du même culte et dans le même chapitre : mos absurdus sordidtisque. (Ann. v. 3.) Rendre justice à ce qu'on hait est un tour de force presque toujours au-dessus des plus grands esprits.
On sera bien aise peut-être de lire, d'après Philon, le détail de certaines circonstances extrêmement intéressantes, touchées rapidement dans un dialogue dont la mémoire fait tous les frais. Philon parlant à un prince tel que Caligula, et lui citant les actes et les opinions de la famille impériale, n'était sûrement pas tenté de mentir ni même d'exagérer.
« Agrippa, dit-il, votre a'ieul maternel, étant allé a Jérusalem sous lerè- <i gne d'iléroie, fut enchanté de la religion des Juifs, et ne pouvait plus « s'en taire... L'empereur Auguste ordonna que, de ses propres revenus « et selon les formes lé;^itimes, on offrirait chaque jour au dieu très haut, •< sur l'autel de Jérusalem, un taureau et deux agneaux en holocauste, « quoiqu'il sût très bien que le temple ne renfermait aucun simulacre, ni « public, ni caché; mais ce grand prince, que personne ne surpassait en « esprit philosophique, sentait bien la nécessité qu'il existât dans ce monde u un aulel dédié au Dieu invisible, et qu'à ce Dieu tous les hommes pussent « adresser leurs vœux pour en obtenir la communication d'un heureux es- « poir et la jouissance des biens parfaits...
« Julie, votre bisaïeule, lit de majinifiques présents au temple en vases « et en coupes d'or, et quoique l'esprit de la femme se détache dif/icile- « ment des images, et ne puisse concevoir des choses absolument étran- >< gères aux sens, Julie, cependant, aussi supérieure à son sexe par lins-
posée par un capitaine de la garde syrienne'. Si le prophète avait été jésuite, nul doute que Pascal, pour cette décision, ne l'eût mis, quoiqu'à tort, dans ses Lettres provinciales. Philon, si je ne me trompe, observe quelque part que le grand-prêtre des Juifs, seul dans l'univers, priait pour les nations et les puissances étrangères % En effet, je ne crois pas qu'il y en ait d'autre exemple dans l'antiquité. Le temple de Jérusalem était environné d'un portique destiné aux étrangers qui venaient y prier librement. Une foule de ces gentils avaient confiance en ce Dieu [quel qu'il fût) qu'on adorait sur le mont de Sion. Personne ne les gênait ni ne leur demandait compte de leurs croyances nationales, et nous les voyons encore, dans l'Évangile, venir, au jour solennel de Pàque, adorer à Jérusalem, sans la moindre marque de désapprobation ni de surprise de la part de l'historien sacré.
L'esprit humain ayant été suffisamment préparé ou averti par ce noble culte, le Christianisme parut; et, presque au moment de sa naissance, il fut connu et prêché à Rome. C'en est assez pour que je sois en droit d'ai'fir-
« truction que par les autres avantages de la nature, arriva au point de n contempler les choses intelligibles préférablement aux sensibles, et de « savoir que celles-ci ne sont que les ombres des premières. » N. B. Par ce nom de Julie, il faut entendre Livie, femme d'Auguste, qui avait passé, par adoption, dans la famille de Jules, et qui était en effet bisaïeule de Caligula.
Ailleurs, et dans le même discours à ce terrible Caligula, Philon lui dit expressément : Que Vempereur Auguste n'admirait pas seulement, mais qu'il ADORAIT cette coutume de n'eniplotjer aiccune image pou)' représenter matériellement une nattire invisible.
Eôaûjxaîis xal Trpocréxuvei . %. t. )..
(Phllonis leg. ad Caium, inter 0pp. Colon. Allobrog., 1613, in-fol., page 7'jy et 803.)