Turenne
masse, et c'est ce que nous voyons à chaque page de l'histoire. Les guerres d'ailleurs supposent toujours une certaine égalité; autrement il n'y a point de guerre. Jamais je n'ai lu que la république de Raguse ait déclaré la guerre aux sultans, ni celle de Genève aux rois de France. Toujours il y a un certain équilibre dans l'univers politique, et même il ne dépend pas de l'homme de le rompre (si l'on excepte certains cas rares, précis et limités); voilà pourquoi les coalitions sont si difficiles : si elles ne l'étaient pas^ la politique étant si peu gouvernée par la justice, tous les jours on s'assemblerait pour détruire une puissance ; mais ces projets réussissent peu, et le faible même leur échappe avec une facilité qui étonne dans l'histoire. Lorsqu'une puissance trop prépondérante épouvante l'univers, on s'irrite de ne trouver aucun moyen pour l'arrêter; on se répand en reproches amers contre 1 egoïsme et l'immoralité des cabinets qui les empêchent de se réunir pour conjurer le danger commun : c'est le cri qu'on entendit aux beaux jours de Louis XIV i; mais, dans le fond, ces plaintes ne sont pas fondées. Une coa- Htion entre plusieurs souverains, faite sur les principes d'une morale pure et désintéressée, serait un miracle.
1. Voici ce qu'écrivait Bolingbroke au sujet delà guerre terminée par la |uiix de Nimègue, en 1679 : « La misérable conduite de l'Autriche, la pau- '( vreté de quelques princes de l'empire, la désunion et, pour parler clair, « la politique mercenaire de tous ces princes; en un mot les vues étroites, " les fausses notions, et, pour m'exprimer encore aussi franchement sur « ma nation que sur les autres, la scélératesse du cabinet anglais, n'em- « péchèrent pas seulement qu'on ne mît des bornes à celte puissance, mais « relevèrent à une force presque insurmontable à toute coalition future. » {Bolinghrokô's Lettres on tlie sludy and use of historij, Bàle, 1788, in-8^ Lettre VIII, pag. 184.)
En écrivant ces lignes, Uolingbroke se doutait peu qu'en un clin d'œil les Hollandais fouleraient aux pieds Louis XIV à Gerlruidenberg, et qu'ils seraient le nœud d'une coalition formidable qui serait brisée à son tour par une puissance de second ordre : un gant et -un verre d'eau.
LES SOIRÉES DE SAlNï-PÉTERSBOURG. 27
Dieu, qui ne le doit à personne, et qui n'en fait point d'inutiles, emploie, pour rétablir l'équilibre, deux moyens plus simples : tantôt le géant s'égorge lui-même, tantôt une puissance bien inférieure jette sur son chemin un obstacle imperceptible, mais qui grandit ensuite on ne sait comment, et devient insurmontable; comme un faible rameau, arrêté dans le courant d'un fleuve, produit enfin un atterrissement qui le détourne.
En partant donc de l'hypothèse de l'équilibre, du moins approximatif, qui a toujours lieu, ou parce que les puissances belligérantes sont égales, ou parce que les plus faibles ont des alliés, combien de circonstances imprévues peuvent déranger l'équilibre et faire avorter ou réussir les plus grands projets, en dépit de tous les calculs de la prudence humaine! Quatre siècles avant notre ère, des oies sauvèrent le Gapitole; neuf siècles après la même époque, sous l'empereur Arnoulf, Rome fut prise par un lièvre^. Je doute que, de part ni d'autre, on comptât sur de pareils alliés ou qu'on redoutât de pareils ennemis. L'histoire est pleine de ces événements inconcevables qui déconcertent les plus belles spéculations. Si vous jetez d'ailleurs un coup d'oeil plus générai sur le rôle que joue à la guerre la puissance morale, vous conviendrez que nulle part la main divine ne se fait sentir plus vivement à l'homme : on dirait que c'est un département, passezmoi ce terme, dont la Providence s'est réservée la direc-
1. L'empereur Ainoulf faisait le siège de Rome : un lièvre, qui s'était jeté dans le camp de ce prince , s'échappe en courant du côté de la ville ; les soldats le poursuivant avec de grands cris, les assiégés, qui se crurent au moment d'un assaut général, perdirent la tète et prirent la fuite, ou se précipitèrent du haut des remparts. Arnoulf, profitant de celte terreur panique, s'emparj de la ville. {Luitpr., hist., liv. I, chap. 8.) Muratori ne croit pas trop à ce fait, quoiqu'il nous ait été raconté par uu auteur contemporain. (Muratori. Ann. d'Kaliaad ann, DCCCXCVI, in-4°, tome V» pag. 215.) Je le crois cependant aussi certaiu aue celui des oies.
tien, et dans lequel elle ne laisse agir rhomme que d'une manière à peu près mécanique, puisque les succès y dépendent presque entièrement de ce qui dépend le moins de lui. Jamais il n'est averti plus souvent et plus vivement qu'à la guerre de sa propre nullité et de l'inévitable puissance qui régie tout. C'est l'opinion qai perd les batailles, et c'est l'opinion qui les gagne. L'intrépide Spartiate sacrifiait à la peur (Rousseau s'en étonne quelque part, je ne sais pourquoi); Alexandre sacrifia aussi à la peur avant la bataille d'Arbelles. Certes, ces gens-là avaient grandement raison, et pour rectifier cette dévotion pleine de sens, il suffit de prier Dieu qu'il daigne ne j^as nous envoyer la peur. La peur! Charles V se moqua plaisamment de cette épitaphe qu'il lut en passant : Ci-gît qui n'eut jamais peur. Et quel homme n'a jamais eu peur dans sa vie? qui n'a point eu l'occasion d'admirer, et dans lui , et autour de lui , et dans l'histoire , la toutepuissante faiblesse de cette passion, qui semble souvent avoir plus d'empire sur nous à mesure qu'elle a moins de motifs raisonnables? Prions donc , Monsieur le chevalier, car cest à vous, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse , puisque c'est vous qui avez appelé ces réflexions; prions Dieu de toutes nos forces qu'il écarte de nous et de nos amis la peur qui est à ses ordres, et qui peut ruiner en un instant les plus belles spéculations militaires.
Et ne soyez pas effarouché de ce mot de peur; car si vous le preniez dans son sens le plus strict, vous pourriez dire que la chose qu'il exprime est rare, et qu'il est honteux de la craindre. Il y a une peur de femme qui s'enfuit en criant; et celle-là, il est permis, ordonné même de ne pas la regarder comme possible, quoiqu'elle ne soit pas tout à fait un phénomène inconnu. Mais il y a une autre peur bien plus terrible, qui descend dans le cœur le plus mâle, le glace, et lui persuade qu'il est vaincu.
LES SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOL'RG. 29
Voilà le fléau épouvantable toujours suspendu sur les armées. Je faisais un jour cette question à un militaire du premier rang-, que vous connaissez l'un et l'autre. Dlte>imoi, M. le Général, qu'est-ce qiiune bataille perdue? je n'ai jamais bien compris cela. Il me répondit après un moment de silence : Je n'en sais rien. Et après un second silence, il ajouta '.'C'est une bataille qu'on croit avoir perdue. Rien n'est plus vrai. Un homme qui se bat avec un autre est vaincu lorsqu'il est tué ou terrassé, et que l'autre est debout ; il n'en est pas ainsi de deux armées : l'une ne peut être tuée, tandis que l'autre reste en pied. Les forces se balancent ainsi que les morts, et depuis surtout que l'invention de la poudre a mis plus d'égalité dans les moyens de destruction, un bataille ne se perd plus matériellement; c'est-à-dire parce qu'il y a plus de morts d'un côté que de l'autre : aussi Frédéric II, qui s'y entendait un peu, disait : Vaincre, c'est avancer. Mais quel est celui qui avance? c'est celui dont la conscience et la contenance font reculer l'autre. Rappelez-vous, Monsieur le comte, ce jeune militaire de votre connaissance particulière, qui vous peignait un jour, dans une de ses lettres, ce moment solennel oii, sans savoir pourquoi, une armée se sent portée en avant, comme si elle glissait sur un plan incliné. Je me souviens que vous fûtes frappé de cette phrase, qui exprime en effet à merveille le moment décisif; mais ce moment échappe tout à fait à la réflexion, et prenez garde surtout qu'il ne s'agit nullement du nombre dans cette affaire. Le soldat qui glisse en avant a-t-il compté les morts? L'opinion est si puissante à la guerre qu'il dépend d'elle de changer la nature d'un même événement, et de lui donner deux noms différents sans autre raison que son bon plaisir. Un général se jette entre deux corps ennemis, et il écrit à sa cour : Je Vai coupé, il est perdu. Celui-ci écrit à la sienne : // s'est
mis entre deux feux, il est 'perdu. Lesquel des deux s'est trompé? celui qui se laissera saisir par la froide déesse. En supposant toutes les circonstances et celle du nombre surtout, égales de part et d'autre au moins d'une manière approximative, montrez-moi entre les deux positions une différence qui ne soit pas purement morale. Le terme de tourner est aussi une de ces expressions qiie l'opinion tourne à la guerre comme elle l'entend. Il n'y a rien de si connu que la réj)onse de. cette femme de Sparte à son fils qui se plaignait d'avoir une épée trop courte : Avance d\in pas; mais si le jeune homme avait pu se faire entendre du champ de bataille, et crier à sa mère : Je suis tourné, la noble Lacédémonienne n'aurait pas manqué de lui répondre : Tourne-toi. C'est l'imagination qui perd '.es batailles ^
Ce n'est pas même toujours à beaucoup près le jour où elles se donnent qu'on sait si elles sont perdues ou gagnées : c'est le lendemain, c'est souvent deux ou trois jours après. On parle beaucoup de batailles dans le monde sans savoir ce que c'est; on est surtout assez sujet à les considérer comme des points, tandis qu'elles couvrent deux ou trois lieues de pays : on vous dit gravement : Comment ne savez-vons pas ce qui s'est passé dans ce combat puisque vous y étiez? tandis que c'est précisément le contraire qu'on pourrait dire assez souvent. Celui qui est à la droite sait-il ce qui se passe à la gauche? sait-il seulement ce qui se passe à deux pas de lui? Je me représente aisément une de ces scènes épouvantables : sur un vaste terrain couvert de tous les apprêts du carnage , et qui semble s'ébranler sous les pas des hommes et des chevaux; au milieu du feu et des tourbillons de fumée; étourdi, transporté par le retentissement des armes