‹ Œuvres choisies (volume 3)Chapitre 5 sur 93 · Et qui iiriini omnium vincuntur, oculi. (Tac · texte numérisé non relu

Et qui iiriini omnium vincuntur, oculi. (Tac

à feu et des instruments militaires, par des voix qui commandent, qui hurlent ou qui s'éteignent; environné de morts, de mourants, de cadavres mutilés; possédé tour à tour par la crainte , par l'espérance , par la ra^e , par cinq ou six ivresses différentes, qae devient l'homme? que voit-il? que sait-il au bout de quelques heures? que peut-il sur lui et sur les autres? Parmi cette foule de guerriers qui ont combattu tout le jour, il n'y en a souvent pas un seul, et pas mèmele général, qui sache où est le vainqueur. Il ne tiendrait qu'à moi de vous citer des batailles modernes, des batailles fameuses dont la mémoire ne périra jamais, des batailles qui ont changé la face des affaires en Europe, et qui n'ont été perdues que parce que tel ou tel homme a cru qu'elles l'étaient; de manière qu'en supposant toutes les circonstances égales, et pas une goutte de sang de plus versée de part et d'autre, un autre général aurait fait chanter le Te Deum chez lui, et forcé l'histoire de dire tout le contraire de ce qu'elle dira. Mais, de grâce, à quelle époque a-t-on vu la puissance morale jouer à la guerre un rôle plus étonnant que de nos jours? n'est-ce pas une véritable magie que tout ce que nous avons vu depuis vingt ans? C'est sans doute aux hommes de cette époque qu'il appartient de s'écrier :

El quel temps fut jamais plus fertile en miracles?

Mais, sans sortir du sujet qui nous occupe maintenant, y a-t-il , dans ce genre , un seul événement contraire aux plus évidents calculs de la probabilité que nous n'ayons vu s'accomplir en dépit de tous les efforts de la prudence humaine? N'avons-nous pas fini même par voir perdre des batailles gagnées? Au reste, Messieurs, je ne veux rien exagérer, car vous savez que j'ai une haine particu-

Hère pour l'exagération, qui est le mensonge des honnêtes gens. Pour peu que vous en trouviez dans ce que je viens de dire, je passe condamnation sans disputer, d'autant plus volontiers que je n'ai nul besoin d'avoir raison dans toute la rigueur de ce terme. Je crois en général que les batailles ne se gagnent ni ne se perdent point physiquement. Cette proposition n'ayant rien de rigide, elle se prête à toutes les restrictions que vous jugerez convenables, pourvu que vous m'accordiez à votre tour (ce que nul homme sensé ne peut me contester) que la puissance morale a une action immense à la guerre , ce qui me suffit. Ne parlons donc plus de gros bataillons, Monsieur le chevalier; car il n'y a pas d'idée plus fausse et plus grossière , si on ne la restreint dans le sens que je crois avoir expliqué assez clairement.

Le comte. — Votre patrie. Monsieur le sénateur, ne fut pas sauvée par de gros bataillons, lorsqu'au commencement du xvii" siècle, le prince Pajarski et un marchand de bestiaux nommé Mignin, la délivrèrent d'un joug insupportable. L'honnête négociant promit ses biens et ceux de ses amis, en montrant le ciel à Pajarski^ qui promit son bras et son sang : ils commencèrent avec mille hommes , et ils réussirent.

Le sénateur. — Je suis charmé que ce trait se soit présenté à votre mémoire ; mais l'histoire de toutes les nations est remplie de faits semblables qui montrent comment la puissance du nombre peut être produite , excitée , affaiblie ou annulée par une foule de circonstances qui ne dépendent pas de nous. Quant à nos Te Deum, si multipliés et souvent si déplacés, je vous les abandonne de tout mon cœur, Monsieur le chevalier. Si Dieu nous ressemblait, ils attireraient la foudre ; mais il sait ce que nous sommes, et nous traite selon notre ignorance. Au surplus, quoiqu'il y ait des abus sur ce point comme il y en

a dans toutes les choses humaines, la coutume générale n'en est pas moins sainte et louable.

Toujours il faut demander à Dieu des succès, et toujours il faut l'en remercier ; or comme rien dans ce monde ne dépend plus immédiatement de Dieu que la guerre ; qu'il a restreint sur cet article le pouvoir naturel de 1 homme, et qu'il aime à s'appeler le Dieu de la guérite, il y a toutes sortes de raisons pour nous de redoubler nos vœux lorsque nous sommes frappés de ce fléau terrible ; et c'est encore avec grande raison que les nations chrétiennes sont convenues tacitement, lorsque leurs armes ont été heureuses, d'exprimer leur reconnaissance envers le Dieu des armées par un Te Deum; car je ne crois pas que, pour le remercier des victoires qu'on ne tient que de lui , il soit possible d'employer une plus belle prière : elle appartient à votre Eglise, Monsieur le comte.

Le comte. — Oui, elle est née en Italie, à ce qu'il parait; et le titre d'Hymne ambroisienne pourrait faire croire qu'elle appartient exclusivement à saint Ambroise : cependant on croit assez généralement , à la vérité sur la foi d'une simple tradition, que le Te Deum fut, s'il est permis de s'exprimer ainsi, improvisé à Milan par les deux grands et saints docteurs saint Ambroise et saint Augustin , dans un transport de ferveur religieuse ; opinion qui n'a rien que de très probable. En effet, ce cantique inimitable , conservé , traduit par votre Église et par les communions protestantes , ne présente pas la plus légère trace du travail et de la méditation. Ce n'est point une composition , c'est une effusion; c'est une poésie brûlante, affranchie de tout mètre; c'est un dithyrambe divin où Tenthousiasme , volant de ses propres ailes , méprise toutes les ressources de l'art. Je doute que la foi, l'amour, la reconnaissance , aient parlé jamais de langage plus vrai et plus pénétrant.

LES SOIRÉES DE SAI>fT-PÉTEUSBOURG. — T. II. '

Le chrvalier. — Vous me rappelez ce que vous nous dîtes dans notre dernier entretien sur le caractère intrinsèque des différentes prières. C'est un sujet que je n'avais jamais médité ; et vous me donnez envie de faire im cours de prières : ce sera un objet d'érudition , car toutes les nations ont prié.

Le comte. — Ce sera un cours très intéressant et qui ne sera pas de pure érudition. Vous trouverez sur votre route une foule d'observations intéressantes; car la prière de chaque nation est une espèce d'indicateur qui nous montre avec une précision mathématique la position morale de cette nation. Les Hébreux, par exemple, ont donné quelquefois à Dieu le nom de père : les Païens mêmes ont fait grand usage de ce titre ; mais lorsqu'on en vient à, la prière , c'est autre chose : vous ne trouverez pas dans toute l'antiquité profane, ni même dans l'Ancien Testament, un seul exemple que l'homme ait donné à Dieu le titre de j)ère en lui parlant dans la prière. Pourquoi encore les hommes de l'antiquité, étrangers à la révélation de Moïse, n'ont-ils jamais su exprimer le repentir dans leurs prières? Ils avaient des remords comme nous, puisqu'ils avaient une conscience : leurs grands criminels parcouraient la terre et les mers pour trouver des expiations et des expiateurs; ils sacrifiaient à tous les dieux irrités; ils se parfumaient, ils s'inondaient d'eau et de sang; mais le cœur contrit ne se voit point ; jamais ils ne savent demander pardon dans leurs prières. Ovide, après mille autres, a pu mettre ces mots dans la bouche de l'homme outragé qui pardonne au coupable : Non quia tu dignus, sed quia mitis ego; mais nul ancien n'a pu transporter ces mêmes mots dans la bouche du'coupable parlant à Dieu. Nous avons l'air de traduire Ovide dans la liturgie de la messe lorsque nous disons : Non œstimator meriti, sed vemx largitor admittA; et cependant nous

disons alors ce que le genre humain entier n'a jamais pu dire sans révélation; car Thomme savait bien qu'il pouvait irriter Dieu ou un Dieu, mais non qu'il pouvait l offenser. Les mots de crime et de criminel appartiennent à toutes les langues : ce\ix de péché et de pécheur n'appartiennent qu'à la langue chrétienne. Par une raison du ' même genre, toujours l'homme a pu appeler Bien père, ce qui n'exprime qu'une relation de création et de puissance; mais nul homme, par ses propres forces , n'a pu dire mon père! car ceci est une relation d'amour, étrangère même au mont Sinaï, et qui n'appartient qu'au Calvaire.

Encore une observation : la barbarie du peuple hébreu €st une des thèses favorites du xviii® siècle ; il n'est permis d'accorder à ce peuple aucune science quelconque : il ne connaissait pas la moindre vérité physique ni astronomique : pour lui , la terre n'était qu'une platitude et le ciel qu'un baldaquin ; sa langue dérive d'une autre , et aucune ne dérive d'elle ; il n'avait ni philosophie, ni arts, ni littérature; jamais, avant une époque très retardée , les nations étrangères n'ont eu la moindre connaissance des livres de Moïse ; et il est très faux que les vérités d'un ordre supérieur qu'on trouve disséminées chez les anciens écrivains du Paganisme dérivent de cette source. Accordons tout par complaisance : comment se fait-il que cette même nation soit constamment raisonnable, intéressante, pathétique, très souvent même sublime et ravissante dans ses prières? La Bible, en général, renferme une foule de prières dont on a fait un livre dans notre langue ; mais elle renferme de plus, dans ce genre, le livre des livres, le livre par excellence et qui n'a point de rival, celui des Psaumes.

Lk sénatedr. — Nous avons eu déjà une longue conversation avec M. le chevalier sur le livre des Psau-

mes ; je l'ai plaint à ce sujet, comme je vous plains vousmême , de ne pas entendre i'esclavon : car la traduction des Psaumes que nous possédons dans cette langue est un chef-d'œuvre.

Le comte. — Je n'en doute pas : tout le monde est d'accord à cet égard, et d'ailleurs votre suffrage me suffirait ; mais il faut que, sur ce point, vous me pardonniez des préjugés ou des systèmes invincibles. Trois langues furent consacrées jadis sur le calvaire : l'hébreu, le grec et le latin; je voudrais qu'on s'en tint là. Deux langues religieuses dans le cabinet et une dans l'église , c'est assez. Au reste , j'honore tous les efforts qui se sont faits dans ce genre chez les différentes nations : vous savez bien qu'il ne nous arrive guère de disputer ensemble.

Le CHEVALIER. — Je vous répète aujourd'hui ce que je disais l'autre jour à notre cher sénateur en traitant le même sujet : j'admire un peu David comme Pindare , je veux dire sur parole.

Le comte. — Que dites-vous, mon cher chevalier? Pindare n'a rien de commun avec David : le premier a pris soin lui-même de nous apprendre quil ne parlait qu'aux savants, et qu'Use souciait fort peu d'être entendu de la foule de ses contemporains, auprès desquels il n'était pas fâché d'avoir besoin d'interprètes'^. Pour entendre parfaitement ce poète , il ne vous suffirait pas de le prononcer, de le chanter même ; il faudrait encore le danser. Je vous parlerai un jour dé ce soulier dorique ioui étonné des nouveaux mouvements que lui prescrivait la muse impétueuse de Pindare '-. Mais quand vous parviendriez à le comprendre aussi parfaitement qu'on le peut de nos jours, vous seriez peu intéressé. Les odes de Pindare sont

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