Rom., V. 17, seq
de traités , point d'accords , point de fêtes , point de cérémonies d'aucune espèce, même lugubres, sans repas. Pourquoi l'invitation adressée à un liomme qui dinera tout aussi bien chez lui est-elle une politesse? Pourquoi est-il plus honorable d'être assis à la table d'un prince que d'être assis ailleurs à ses côtés? Descendez depuis le palais du monarque européen jusqu'à la hutte du cacique; passez de la plus haute civilisation aux rudiments de la société; examinez tous les rangs, toutes les conditions, tous les caractères, partout vous trouverez les repas placés comme une espèce de religion , comme une théorie d'égards, de bienveillance, d'étiquette, souvent de politique, théorie qui a ses lois, ses observances, ses délicatesses très remarquables. Les hommes n'ont pas trouvé de signe d'union plus expressif que celui de se rassembler pour prendre, ainsi rapprochés, une nourriture commune. Ce signe a paru exalter l'union jusqu'à l'unité. Ce sentiment étant donc universel, la religion l'a choisi pour en faire la base de son principal mystère; et comme tout repas, suivant l'instinct universel, était une communion à la même coupe ^ , elle a voulu à son tour que sa communion fût un repas. Pour la vie >pirituelle comme pour la vie corporelle, une nourriture est nécessaire. Le même organe matériel sert à l'une et à l'autre. A ce banquet, tous les hommes deviennent un en se rassasiant d'une nourriture qui est une, et qui est toute dans tous. Les anciens pères, pour rendre sensible jusqu'à un certain point cette transformation dans l'unité, tirent volontiers leurs comparaisons de l'épi et de la grappe , qui sont les matériaux du mystère. Car tout ainsi que plusieurs grains de blé ou de raisin ne font qu'un
1. In seyno délia comunione e participazione a' sagrifizj essendo la mensa in si! stpssa sacia, e non essendo ultro i conviti che sagrifizj Aiiticliilà di Eicolaiio. i\ajJoli, 1779, in-fol., loine. Vil, tav. ix, page 42.)
pain et une boisson , de même ce pain et ce vin mystiques qui nous sont présentés à la table sainte, brisent le moi, et nous absorbent dans leur inconcevable unité ^.
Il y a une foule d'exemples de ce sentiment naturel , légitimé et consacré par la religion, et qu'on pourrait regarder comme des traces presque effacées d'un état primitif. En suivant cette route , croyez- vous , Monsieur le comte , qu'il fût absolument impossible de se former une certaine idée de cette solidarité qui existe entre les hommes (vous me permettrez bien ce terme de jurisprudence), d'où résulte la réversibilité des mérites qui explique tout?
Le comte. — Il me serait impossible , mon respectable ami , de vous exprimer, même d'une manière bien imparfaite, le plaisir que m'a causé votre discours; mais, je vous l'avoue avec une franchise dont vous êtes bien digne, ce plaisir est mêlé d'un certain effroi. Le vol que vous prenez peut trop aisément vous égarer, d'autant plus que vous n'avez pas, comme moi, un fanal que vous puissiez regarder par tous les temps et de toutes les distances.
1. On pourrait citer plusieurs passages dans ce sens : un seul de saint Augustin peut suffire : « Mes frères, disait-il dans l'un de ses sermons, si « vous êtes le corps et les membres du Sauveur, c'est votre propre mys- « tère que vous recevez. Lorsqu'on prononce : Voilà le corps de J.-C. (( vous répondez : Amen; vous répondez ainsi à ce que vous êtes {ad id « quod estis respondetis),et cette réponse est une confession de foi... Écou- « tons l'Apôtre qui nous dit : Étant plusieurs, nous ne sommes cependant « qu'un seul pain et qu'un seul corps. (1. Cor., X, 17.) Rappelez-vous « que le pain ne se fait pas d'un seul grain , mais de plusieurs. L'exor- « cisme, qui précède le baptême, vous broya sous la meule : l'eau du « baptême vous fit fermenter; et lorsque vous reçûtes le feu du Saint- » Esprit, vous fûtes pour ainsi dire cuits par ce feu... Il en est de même « du vin. Rappelez-vous, mes frères, comment on le fait. Plusieurs grains « pendent à la grappe; mais la liqueur exprimée de ces grains est une con- « fusion dans l'unité. Ainsi le Seigneur J.-C. a consacré dans sa table le « mystère de paix et de notre unité. ». Saint Augustin, Serm. inter opp. ult. edit. Ben, Paris, 1683; 14 vol. in-fol., tomeV, part. I, col. 1103, p. 2, litt. D, E, f!)
N'y a-t-il pas de la témérité à vouloir comprendre des choses si fort au-dessus de nous? Les hommes ont toujours été tentés par les idées singulières qui flattent l'orgueil : il est si doux de marcher par des routes extraordinaires que nul pied humain n'a foulées! Mais qu'y gagne-t-on? l'homme en devient-il meilleur? car c'est là le grand point. Je dis de plus : en devient-il plus savant? Pourquoi accorderions-nous notre confiance à ces helles i héories, si elles ne peuvent nous mener ni loin ni droit? Je ne refuse point de voir de fort heaux aperçus dans tout ce que vous venez de nous dire; mais, encore une fois, ne courons-nous pas deux grands dangers, celui de nous égarer d'une manière funeste, et celui de perdre à de vaines spéculations un temps précieux que nous pourrions employer en études, et peut-être même en découvertes utiles?
Le sénateur. — C'est précisément le contraire, mon cher comte : il n'y a rien de si utile que ces études qui ont pour objet le monde intellectuel, et c'est précisément la grande route des découvertes. Tout ce qu'on peut savoir dans la philosophie rationnelle se trouve dans un passage de saint Paul , et ce passage le voici :