EIS TO MH EK <I>AINOMElSaN TA BAEnOMENA rEFONENAI
(Héb. XI, 3.) La Vulgate a traduit Ut ex invisibilibus visibilia fièrent
— Erasme, dans sa traduction dédiée à Léon X : Ut ex his qux non apparebant ea quœ videntur fièrent. — Le Gros : Tout ce qui est visible est formé d'xme manière ténébreuse. — La Versons de Mons : Tout ce qui est visible a été formé , n'y ayant rien auparavant que d'invisible.
— Sacy, comme la traduction de Mons. (Il y travailla avec Arnaud, etc.
— La traduction protestante d'Osterwald : De sorte que les choses qui se voient n'ont pas été faites des choses qui apparaissent. — Celle de David Martin, in-fol., Genève, 1707 (Bible Synodale) : En sorte que les
L'univers , a dit quelque part Charles Bonnet, ne serai donc qu'un assemblage d'apparences ^ !
Sans doute , du moins dans un certain sens ; car il y a un g-enre d'idéalisme qui est très raisonnable. Difficilement peut-être trouvera-t-on un système de quelque célébrité qui ne renferme rien de vrai.
Si vous considérez que tout a été fait par et pour l'intelligence ; que tout mouvement est un effet , de manière que la cause proprement dite d'un mouvement ne peut être un mouvement-; que ces mots de cause et de matière s'excluent mutuellement comme ceux de cercle et de triangle y et que tout se rapporte dans ce monde que nous voyons à un autre monde que nous ne voyofns pas^, vous sentirez aisément que nous vivons en effet au milieu d'un sytème de choses invisibles manifestées visiblement.
Parcourez le cercle de sciences, vous verrez qu'elles
I hoses qui se voient n'ont point été faites de choses qui parussent. — F.a traduction anglaise, reçue par l'Église anglicane : So tliat tfiings wich are seen were not made ofthings wich do appear. — La traduction esclavone, dont on ignore lauteur, mais qui est fort ancienne, puisqu'on l'a attribuée, quoique faussement, à saint Jérôme : Vo ege ot neyavliaemich vidimyvt byti (ce qui revient absolument à celle de la Vulgate). — La traduction allemande de Luther : Dass ailes icas mua siehet aus nichis worden ist.
Saint Jean Chrysostôme a entendu ce texte comme la Vulgate, dont le sens est seulement un peu développé dans le dialogue. 'E/. [ly^ çatvo(x.£vwv Ta ^ÀtTiôiiEva ysyovs. (Chrys. Hom. X.\II, in epist. ad Hebr. cap. xi.)
1. Toute la nature ne serait donc pour nous qu'un grand et magnifique spectacle d'apparences. (Bonnet, Paling., part. XIII, chap. ii.)
2. Saint Thomas a dit : Omne mobile à principio immobiii. (Adv. génies I, XLiv, n» 2, et xlvii, n» 6.) Malebranche l'a répété. Dieu seul, dit-il. est tout à la fois moteur et immobile. (Rech. de la vérité, in-4o, Appeud page 320.) Mais l'axiome appartient à la philosophie antique.
3. Tout ce monde visible n'est fait que pour le siècle à venir : tout ce qui passe a ses rapports secrets avec ce siècle éternel où rien ne passera plus : tout ce que nous voyons n'est que la figure et l'attente des choses invisibles... Dieu n'agit dans le temps que pour l'éternité. (Massilloa, Serm. sur les af/Iiciions, 111' là-Ue.j
commencent toutes par un mystère. Le mathématicien tâtonne sur les bases du calcul des quantités imaginaires, quoique ses opérations soient très justes. 11 comprend encore moins le principe du calcul infinitésimal, l'un des instruments les plus puissants que Dieu ait confiés à l'homme. Il s'étonne de tirer des conséquences infaillible? d'un principe qui choque le bon sens , et nous avons vu des académies demander au monde savant l'explication de ces contradictions apparentes. L'astronome attractionnaire dit qu'il ne s' embarrasse nullement de savoir ce que c'est que Fattraction , pourvu qu'il soit démontré que cette force existe; mais, dans sa conscience, il s'en embarrai-se beaucoup. Le germinaliste , qui vient de pulvériser les romans de V épigénégiste , s'arrête tout pensif devant l'oreille du mulet : toute sa science branle et sa vie se trouble. Le physicien, qui a fait l'expérience de Haies ^ se demande 1 lui-même ce que c'est qu'une plante, ce que c'est que le bois, enfin ce que c'est que la matière, et n'ose plus se moquer des alchimistes. Mais rien n'est plus intéressant que ce qui se passe de nos jours dans l'empire de la chimie. Soyez bien attentifs à la marche des expériences, et vous verrez où les adeptes se trouveront conduits. J'honore sincèrement leurs travaux ; mais je crains beaucoup que la postérité n'en profite sans reconnaissance, et ne les re-
1. Je crois devoir observer en passant, croyant la cûose assez peu connue, que cette fameuse expérience de Haies sur les plantes, qui n'enlèvent pas le moindre poids à la terre qui les nourrit, se trouve mol à mol dans le livre appelé : Actus Pétri seu Recognitiones. Le fameux Whis ton, qui faisait grand cas de ce livre, et qui l'a traduit du grec, a inséré le passage tout entier dans son livre intitulé : Astronomical principles of religion, London, 1725; in-8°, page 187. Sur ce livre des Récognitions, attribué à saint Clément, disciple de saint Pierre, écrit dans le ii" siècle, et interpolé dans le m', voy. Joh. Millii Prolegomena in N. T. greecum; in-fol., page 1, n» 277, et l'ouvrage de Rufin, De advlteratione, libr. Origenis, inter. opp. Orig. Bâle, Epistonius, 1771, tome I, page 778; 2 vol. in-fol.
garde eux-mêmes comme des aveugles qui sont arrivés sans le savoir dans un pays dont ils niaient l'existence.
Il n'y a donc aucune loi sensible qui n'ait derière elle (passez-moi cette expression ridicule) une loi spirituelle dont la première n'est que l'expression visible; et voilà pourquoi toute explication de cause par la matière ne contentera jamais un bon esprit. Dès qu'on sort du domaine de l'expérience matérielle et palpable pour entrer dans celui de la philosophie rationnelle , il faut sortir de la matière et tout expliquer par la métaphysique. J'entends la vraie métaphysique , et non celle qui a été cultivée avec tant d'ardeur durant le dernier siècle par des hommes qu'on appelait sérieusement métaphjsiciens. Plaisants métaphysiciens ! qui ont passé leur vie à prouver qu'il n'y a point de métaphysique ; brutes illustres en qui le génip était animalisé!
Il est donc très certain , mon digne ami , qu'on ne peut arriver que par ces routes extraordinaires que vous craignez tant. Que si je n'arrive pas, ou parce que je manque de forces , ou parce que l'autorité aura élevé des barrières sur mon chemin , n'est-ce pas déjà un point capital de savoir que je suis dans la bonne route? Tous les inventeurs , tous les hommes origina,ux ont été des hommes religieux et même exaltés. L'esprit humain , dénaturé par le scepticisme irréligieux, ressemble à une friche qui ne produit rien, ou qui se couvre de plantes spontanées inutiles à l'homme. Alors même sa fécondité naturelle est un mal : car ces plantes , en mêlant et entrelaçant leurs racines, durcissent le sol, et forment une barrière de plus entre le ciel et la terre. Brisez, brisez cette croûte maudite; détruisez ces plantes mortellement vivaces; appelez toutes les forces de l'homme; enfoncez le soc; cherchez profondément les puissances de la terre pour les mettre en contact avec les puissances du ciel.
Voilà, Messieurs, l'image naturelle de l'intelliçence humaine ouverte ou fermée aux connaissances divines.
Les sciences naturelles mêmes sont soumises à la loi générale. Le génie ne se traîne guère appuyé sur des syllogismes. Son allure est libre ; sa manière tient de l'inspiration : on le voit arriver, et personne ne l'a vu marcher^. Y a-t-il, par exemple, un homme qu'on puisse comparer à Keppler dans l'astronomie? Newton lui-même est-il autre chose que le sublime commen- >teur de ce grand homme , qui seul a pu écrire son iom dans les cieux? car les lois du monde sont les lois de Keppler-. Il y a surtout dans la troisième quelque chose de si extraordinaire, de si indépendant de toute autre connaissance préliminaire , qu'on ne peut se dispenser d'y reconnaître une véritable inspiration : or, il ne parvint à cette immortelle découverte qu'en suivant je ne sais quelles idées mystiques de nombres et d'harmonie céleste , qui s'accordaient fort bien avec son caractère profondément religieux, mais qui ne sont, pour la froide raison, que de purs rêves. Si l'on avait soumis ces idées à l'examen de certains philosophes en garde contre toute espèce de superstition, à celui de Bacon, par exemple, qui aimait l'astronomie et la physique comme les premiers hommes d'Italie aiment les
1. Divina cognitio non est inquisitiva... non per ratiocinationem caiisata, sed immaterialis cocjnitio rerum absque discursu. (S. Thomas, advers. gentes, I, 92.) En effet, la science en Dieu étant une intuition, plus elle a ce caractère dans l'homme, et plus elle sapproche de son modèle.
2. 11 est plus probable que Keppler n'aurait jamais pensé à la fameuse règle qui l'immortalise , si elle n'était sortie comme d'elle-même de son système harmonique des cieux, fondé... sur je ne sais quelles perfections pythagoriques des nombres, des figures et consonnances ; système mystérieux, dont il s'occupa dès sa première jeunesse jusqu'à la fin de ses jours, auquel il rapporta tous ses travaux, qui en fut l'âme, et qui nous a valu la plus grande partie de ses observations et de ses écrits. {Mairan, Dissert sur la glace, Paris, 1749; in-12., préf., page ii.i
femmes, il n'aurait pas manqué d'y voir des idoles de cavernes ou des idoles de tribus, etc. '.
Mais ce Bacon , qui avait substitué la méthode d'induction à celle du syllogisme , comme on l'a dit dans un siècle où l'on a épuisé tous les genres de délire , non seulement était demeuré étranger à la découverte de son immortel contemporain, mais il tenait obstinément au système de Ptolomée , malgré les travaux de Copernic , et il appelait cette obstination une noble constance-.
Et dans la patrie de Roger Bacon on croyait, même après les découvertes de Galilée, que les verres caustiques devaient être concaves 3, et que le mouvement de tâtonnement qu'on fait en haussant et baissant une lentille pour trouver le vrai point du foyer augmentait la chaleur des rayons solaires.
Il est impossible que vous ne vous soyez pas quelque-
1. Ceux qui connaissent la philosophie de Bacon entendent cet argot : il serait trop long de l'expliquer aux autres.
2. Itaque tenebimus, quemadmodum cœlestia soient, nobilem cons- TANTUM. (The Works of Fr. Bacon, London, 1803, in-S" Thema cœli, tome IX, p. 252.'»
3. La réunion des rayons du soleil augmente la chaleur, comme le prouvent les verres brûlants, qui sont plus minces dans le milieu que vers les bords, « à la différence des verres de lunettes, comme je le crois. « Pour s'en servir, on place d'abord le verre brûlant, autant que je me le « rappelle, entre le soleil et le corps qu'on veut enllammer; ensuite on « l'élève vers le soleil, ce qui rend V angle du cône plus aigu; mais je « suis persuadé que, s'il avait d'abord été placé à la distance où on le « portait ensuite après l'avoir élevé, il n'aurait plus eu la même force, « et cependant l'aigu n'aurait pas été moins aigu. » {fnquisido légitima de calore et frigore, tome. II, page. 181.) Ailleurs il y revient, et il nous dit : « Que si l'on place d'abord un miroir ardent à la distance , par exem- « pie, d'une palme, il ne brûle point autant que si, après l'avoir placé à « une distance moindre de moitié, on le retirait lentement et graduelle- ■< ment à la première distance. Le cône cependant et la convergence « sont les mêmes; mais c'est le mouvement qui augmente la chaleur. » Jbid., tome VIII, Nov. org., lib. II, n» 28, page 101.) Il n'y a rien au delà. C'est dans ce genre le point culminant de l'ignorance.
fois divertis des explications mécaniques du magnétisme, et surtout des atomes de Descartes formés en tire-bouchonii ^ ; mais vous n'avez sûrement pas lu ce qu'en a dit Gilbert : car ces vieux livres ne se lisent plus. Je ne prétends point dire qu'il ait raison, mais j'engagerais sans balancer ma vie, et même mon honneur, que jamais on ne découvrira rien dans ce profond mystère de la nature qu'en suivant les idées de Gilbert , ou d'autres du même genre-, comme le mouvement général des eaux dans le monde ne s'expliquera jamais d'une manière satisfaisante (supposé qu'il s'explique) qu'à la manière de Sénèque^, c'est-à-dire par des méthodes totalement étrangères à nos expériences matérielles et aux lois de la mécanique.
Plus les sciences se rapportent à l'homme, comme la médecine , par exemple , moins elles peuvent se passer de religion : lisez , si vous voulez , les médecins irréligieux ,
1. Cartesii principia philosophica. Pars IV, n° 133, p. 186. Arnst., Blaen, 1685, in-i".
2. Non seulement je n'ai pas lu , mais je n'ai pu me procurer le livre de Guillaume Gilbert, dont Bacon parle si souvent {Commcniarii de magnete.) Je puis cependant y suppléer d'une manière sufdsante pour mon objet, en citant le passage suivant de la physique de Gassendi, abrégée par Dernier, in-12, tome 1, ch. xvi, pages 170-171 : « Je suis persuadé que « la terre... n'est autre chose qu'un grand aimant, et que l'aimant... n'est « autre chose qu'une petite terre qui provient de la véritable et légitime « substance de la terre. Si, après avoir observé qu'un rejeton qu'on a plante « pousse des racines, qu'il germe, qu'il jette des branches, etc., on ne « fait aucune difficulté d'assurer que ce rejeton a été retranché de l'olivier « (par exemple) ou de la véritable substance de l'olivier ; de même aussi . « après avoir mis un aimant en équilibre et ayant observé que non seule « ment il a des pôles, un axe, un équateur, des parallèles, des méridien^ « et toutes les autres choses qu'a le corps même de la terre ; mais aus.si « qu'il apporte une conformation avec la terre même, en tournant ses pôles «a vers les pôles de la terre et ses autres parties vers les parties semblables de la terre, pourquoi ne peut-on pas assurer que l'aimant a été
« retranché de terre ou de la véritable substance de la terre':* »
3. Sen., Qusest. nat. 111,10, 12, 15. Elzevir, 1G39, 4 vol. in-12. tome II, pages. 578, se(|q.
comme savants ou comme écrivains, s'ils ont le mérite du style; mais ne les appelez jamais auprès de votre lit ' . Laissons de côté , si vous le voulez, la raison métaphysique, qui est cependant bien importante ; mais n'oublions jamais le précepte de Gelse , qui nous recommande quelque part de chercher autant que nous le pouvons le médecin ami'^\ cherchons donc avant tout celui qui a juré d'aimer tous les hommes, et fuyons par-dessus tout celui qui, par système , ne doit l'amour à personne.
Les mathématiques mêmes sont soumises à cette loi, quoiqu'elles soient un instrument plutôt qu'une science , puisqu'elles n'ont de valeur qu'en nous conduisant à des connaissances d'un autre ordre : comparez les mathématiciens du grand siècle et ceux du suivant. Les nôtres furent de puissants chiffreurs : ils manièrent avec une dextérité merveilleuse et qu'on ne saurait trop admirer les instruments remis entre leurs mains ; mais ces instruments furent inventés dans le siècle de la foi et même des
1. Je trouve dans mes papiers l'observation suivante qui vient fort à lappui de celte thèse. Je la tirai jadis d'un précis anonyme sur le docteur Clieyne, médecin anglais, inséré dans le 20« volume du Magasin européen, pour l'année 1791, novembre, p. 356.
« Il faut le dire à la gloire des professeurs en médecine, les plus grands « inventeurs dans cette science et les praticiens les plus célèbres ne furent « pas moins renommés par leur piété que par l'étendue de leurs connais- « sances; et véritablement on ne doit point s'étonner que des hommes ap- « pelés par leur profession à scruter les secrets les plus cachés de la nature, « soient les hommes les plus pénétrés de la sagesse et de la bonté de son 'I auteur... Cette science a peut-être produit en Angleterre une plus grande •■ constellation d'hommes fameux par le génie, l'esprit et la science, -. qu'aucune autre branche de nos connaissances. »
Citons encore lillustre Morgagni. Il répétait souvent que ses connais- .unices en médecine et en anatomie avaient mis sa foi à l'abri même de la tentation. Il s'écriait un jour : Oh! si je pouvais aimer ce grand Dieu comme je le connais! (Voy. Elogio del dottore Glambattista Morgagni, /■:i('nu'iidi di Roma, i3 giugno 1772, n'^ 24.)
'X. (junm par scientia slt. utiiiorem tamen medicum esse (scias) ami' cuiii quam exlraneum. (Aur, Cora. Celsi de re med., Praif. lib. 1.)
factions religieuses, qui ont une vertu admirable pour créer les grands caractères et les grands talents ^ . Ce n'est point la même chose d'avancer dans une route ou de la découvrir.
Le plus original des mathématiciens du xviii*siècle, autant qu'il m'est permis d'en juger, le plus fécond, et celui dont les travaux tournèrent le plus au profit de l'homme (ce point ne doit jamais être oublié) par l'application qu'il en fit à l'optique et à l'art nautique, fut Léonard Euler, dont la tendre piété fut connue de tout le monde, de moi surtout, qui ai pu si longtemps l'admirer de près.
Qu'on ne vienne donc point crier à Villuminisme, à la mysticité. Des mots ne sont rien ; et cependant c'est avec ce rien qu'on intimide le génie et qu'on barre la route des découvertes. Certains philosophes se sont avisés dans ce siècle de parler de causes : mais quand voudra-t-on donc comprendre qu'il ne peut y avoir de causes dans l'ordre matériel, et qu'elles doivent toutes être cherchées dans un autre cercle?
Or, si cette règle a lieu, même dans les sciences na-
1. Le mot de siècle ne doit point être pris ici au pied de la lettre; car l'ère moderne de l'invention, dans les sciences mathéraathiques, s'étend depuis le triumvirat de Cavalieri, du P. Grégoire de Saint-Vincent et de Viette, à la fin du xvi« siècle, jusqu'à Jacques et Jean Bernouilli, au commencement du xviii% et il est très vrai que cette époque fut celle de la foi et des factions religieuses. Un homme de ce dernier siècle, qui paraît navoir eu aucun égal pour la variété et l'étendue des connaissances et des talents j dégagés de tout alliage nuisible, le P. Boscowich, croyait, en 1755. non seulement qu'on ne pouvait rien opposer alors aux géants de l'époque qui ' venait de finir, mais que toutes les sciences étaient sur le point de rétrograder, et il le prouvait par une jolie courbe. (Voy. Rog. Jos. Boscowich. S. J. Vaticinium quoddam geometricum , in supplem. ad Bened. Stay, philos, récent, versibus traditam. Romz, Palearini, 1755; in-8° tomel,; pag. 408.) Il ne m'appartient point de prononcer sur ces Récréations \ mathématiques ; mais je crois qu'en général, et en tenant compte de quelques exceptions qui peuvent aisément être ramenées à la règle, VélroileX a'iiance du génie religieux et du ^génie inventeur demeurera toujours] démontrée pour tout bon esprit.
turelles, pourquoi, dans les sciences d'un ordre surnaturel , ne nous livrerions-nous pas, sans le moindre scrupule, à des recherches que nous pourrions aussi nommer îurnaturelles? Je suis étonné, Monsieur le comte, de irouver en vous les préjugés auxquels l'indépendance de votre es prit aurait pu échapper aisément.
Le comte. — Je vous assure, mon cher ami, qu'il pourrait bien y avoir du mal entendu entre nous , comme il arrive dans la plupart des discussions. Jamais je n'ai prétendu nier, Dieu m'en préserve, que la religion ne soit la mère de la science : la théorie et l'expérience se réunissent pour proclamer cette vérité. Le sceptre de la science n'appartient à l'Europe que parce qu'elle est chrétienne. Elle n'est parvenue à ce haut point de civilisation et de wnnaissances que parce qu'elle a commencé par la théoiogie ; parce que les universités ne furent d'abord que des écoles de théologie, et parce que toutes les sciences, greffées sur ce sujet divin, ont manifesté la sève divine ûar une immense végétation. L'indispensable nécessité de cette longue préparation du génie européen est une vérité capitale qui a totalement échappé aux discoureurs modernes. Bacon même, que vous avez justement pincé, s'y est trompé comme des gens bien au-dessous de lui. H est tout à fait amusant lorsqu'il traite ce sujet, et surtout lorsqu'il se fâche contre la scolastique et la théologie. 11 faut en convenir, cet homme célèbre a paru méconnaître entièrement les préparations indispensables pour que la science ne soit pas un grand mal. Apprenez aux jeunes gens la physique et la chimie avant de les avoir imprégnés de religion et de morale ; envoyez à une nation neuve des académiciens avant de lui avoir envoyé des missionnaires, et vous verrez le résultat.
On peut même, je crois, prouver jusqu'à la démonstration qu'il y a dans la science, si elle n'est pas entièrement
subordonnée aux dogmes nationaux, quelque chose de caché qui tend à ravaler rhomme, et à le rendre surtout inutile ou mauvais citoyen : ce principe bien développé fournirait une solution claire et péremptoire du grand problème de l'utilité des sciences, problème que Rousseau a for^ embrouillé dans le milieu du dernier siècle avec son esprit faux et ses demi-connaissances K
Pourquoi les savants sont-ils presque toujours de mauvais hommes d'État, et en général inhabiles aux affaires?
D'où vient au contraire que les prêtres (je dis les prêtres) sont naturellement hommes d'État? c'est-à-dire, pourquoi l'ordre sacerdotal en produit-il davantage, proportion gardée, que tous les autres ordres de la société? surtout de ces hommes d'État naturels, si je puis m'exprimer ainsi, qui s'élancent dans les affaires et réussissent sans préparation, tels par exemple que Charles V et son fils en employèrent beaucoup , et qui nous étonnent dans l'histoire?
Pourquoi la plus noble, la plus forte, la plus puissinte des monarchies a-t-elle été faite, au pied de la
I. L'étude des sciences naturelles a son excès comme tout le reste, et nous y sommes arrivés. Elles ne sont point, elles ne doivent point être le but principal de l'intelliRence, et la plus haute folie qu'on pût commettre serait celle de s'exposer à manquer d'hommes pour avoir plus de physiciens. Pliilosophe , disait très bien Sénèque, commence par t'étudier toimême avant d'étudier le monde. (Ep. LXV.) Mais les paroles de Bossuet trap|ient bien plus fortement, parce qu'elles tombent de plus haut.
« L'homme est vain de plus d'une sorte : ceux-là pensent être les plus « raisonnables qui sont vains des dons de l'intelligence... : à la vérité ils « sont dignes d'être distingués des autres, et ils font un des plus beaux « ornements du monde; mais qui les pourrait supporter, lorsque aussitôt « qu'ils se sentent un peu de talent... ils fatiguent toutes les oreilles... et « pensent avoir droit de se faire écouter sans fin, et de décider de tout «souverainement? 0 justesse dans la vie! ô égalité dans les mœurs! « 6 mesure dans les passions! riches et véritables ornements de lana- « ture raisonnable, quand est-ce que nous apprendrons à vous estimer l^ (Sermon sur l'honneur.)
LES SOIRÉES DE SAIIVT-PÉTERSBOUfiG. 143
lettre, par des évêques (c'est un aveu de Gibbon) comme une ruche est faite par des abeilles.
Je ne finirais pas sur ce grand sujet; mais, mon cher sénateur, pour l'intérêt même de cette religion et pour l'honneur qui lui est dû, souvenons- nous qu'elle ne nous recommande rien tant que la simplicité et l'obéissance. De qui notre argile est-elle mieux connue que de Dieu? J'ose dire que ce que nous devons ignorer est plus important pour nous que ce que nous devons savoir. S'il a placé certains objets au delà des bornes de notre vision, c'est sans doute parce qu'il serait dangereux pour nous de les apercevoir distinctement. J'adopte de tout mon cœur et j'admire votre comparaison tirée de la terre ouverte ou fermée aux influences du ciel : prenez garde cependant de ne pas tirer une conséquence fausse d'un principe évident. Que la religion, et même la piété, soit la meilleure préparation pour l'esprit humain; qu'elle le dispose , autant que la capacité individuelle le permet , à toute espèce de connaissances, et qu'elle le place sur la route des découvertes, c'est une vérité incontestable pour tout homme' qui a seulement mouillé ses lèvres à la coupe de la vraie philosophie. Mais quelle conclusion tirerons-nous de cette vérité? qu'il faut donc faire tous nos efforts pour pénétrer les mystères de cette religion? Nullement : permettez-moi de vous le dire, c'est un sophisme évident. La conclusion légitime est qu'il faut subordonner toutes nos connaissances à la religion, croire fermement qu'on étudie en priant; et surtout, lorsque nous nous occupons de philosophie rationnelle , ne jamais oublier que toute proposition de métaphysique qui ne sort pas comme d'elle-même d'un dogme chrétien n'est et ne peut être qa'une coupable extravagance. Voilà qui nous suffit pour la pratique : qu'importe tout le reste? Je vous ai suivi avec un extrême intérêt dans tout
ce que vous nous avez dit sur cette incompréhensible unité, base nécessaire de la réversibilité qui expliquerait tout, si on pouvait l'expliquer. J'applaudis à vos connaissances et à la manière dont vous savez les faire converger : cependant quel avantage vous donnent-elles sur moi? Cette réversibilité, je la crois tout comme vous, comme je crois à l'existence de la ville de Pékin aussi bien que ce missionnaire qui en revient , avec qui nous dînâmes l'autre jour. Quand vous pénétreriez la raison de ce dogme , vous perdriez le mérite de la foi , non seulement sans aucun profit, mais de plus avec un très grand danger pour vous; car vous ne pourriez, dans ce cas, répondre de votre tète. Vous rappelez- vous ce que nous lisions ensemble , il y a quelque temps , dans un livre de saint Martin? Que le chimiste imprudent court risque d'adorer son ouvrage. Ce mot n'est point écrit en l'air : Malebranche n'a-t-il pas dit qu'une fausse croijance sur r efficacité des causes secondes pouvait mener à l'idolâtrie? C'est la même idée. Nous avons perdu, il n'y a pa,s bien longtemps , un ami commun éminent en science et en sainteté : vous savez bien que lorsqu'il faisait, toujours pour lui seul, certaines expériences de chimie, il croyait devoir s'environner de saintes précautions. On dit que la chimie pneumatique date de nos jours : mais il y a eu, il y a, et sans doute il y aura toujours une chimie trop pneumatique. Les ignorants rient de ces sortes de choses, parce qu'ils n'y comprennent rien , c'est tant mieux pour eux. Plus l'intelligence connaît, et plus elle peut être coupable. Nous parlons souvent avec un étonnement niais de l'absurdité de l'idolâtrie ; mais je puis bien vous assurer que si nous avions les connaissances qui égarèrent les premiers idolâtres, nous le serions tous, ou que du moins Dieu pourrait à peine marquer pour lui douze mille hommes dans chaque tnbu.
Nous partons toujours de l'hypothèse banale que l'homme s'est élevé graduellement de la barbarie à la science et à la civilisation. C'est le rêve favori, c'est l'erreur mère, et, comme dit l'école, \e protopseudès de notre siècle. Mais si les philosophes de ce malheureux siècle, avec l'horrible perversité que nous leur avons connue, et qui s'obstinent encore, malgré les avertissements qu'ils ont reçus, avaient possédé de plus quelques-unes de ces connaissances qui ont dû nécessairement appartenir aux premiers hommes, malheur à l'univers! ils auraient amené sur le genre humain quelque calamité d'un ordre surnaturel. Voyez ce qu'ils ont fait et ce qu'ils nous ont attiré , malgré leur profonde stupidité dans les sciences spirituelles.
Je m'oppose donc autant qu'il est en moi à toute recherche curieuse qui sort de la sphère temporelle de l'homme. La religion est l'aromate qui empêche la science de se corrom-pre y c'est un excellent mot de Bacon, et, pour cette fois, je n'ai pas envie de le critiquer. Je^ serais seulement un peu tenté de croire qu'il n'a pas lui-même assez réfléchi sur sa propre maxime , puisqu'il a trayaiUé formellement à séparer Y aromate de la science. \ '^« /
Observez encore que la religion est le plus grand véhicule de la science. Elle ne peut, sans doute, créer le talent qui n existe pas : mais elle l'exalte sans mesure partout où elle le trouve , surtout le talent des découvertes; tandis que l'irréligion le comprime toujours et l'étoufi'e souvent. Que voulons-nous de plus? Il n'est pas permis de pénétrer l'instrument qui nous a été donné pour pénétrer. Il est trop aisé de le briser, ou, ce qui est pire peut-être, de le fausser. Je remercie Dieu de mon ignorance encore plus que de ma science ; car ma science est de moi, du moins en partie, et par conséquent je ne puis être sûr qu'elle est bonne : mon ignorance au con-
traire, du moins celle dont je parle, est de lui; partant, j'ai toute la confiance possible en elle. Je n'irai point tenter follement d'escalader l'enceinte salutaire dont la sagesse divine nous a environnés; je suis sûr d'être dp ce côté sur les terres de la vérité : qui m'assure qu'au delà (pour ne point faire de supposition plus triste) je iit^ ne trouverai pas sur les domaines de la superstition?
Le chevalier . — Entre deux puissances supérieures qui se battent , une troisième , quoique très faible , peut bien se proposer pour médiatrice , pourvu qu'elle leur soit agréable et qu'elle ait de la bonne foi.
Il me semble d'abord, Monsieur le sénateur, que vous avez donné un peu trop de latitude à vos idées religieuses. Vous dites que l'explication des causes doit toujours être cherchée hors du monde matériel, et vous citez Keppler, qui arriva à ses fameuses découvertes par je ne sais quel système d'harmonie céleste à laquelle je ne comprends rien ; mais dans tout cela je ne vois pas l'ombr'e de religion. On peut bien être musicien et calculer des accords sans avoir de la piété. Il me semble que Keppler aurait fort bien pu découvrir ses lois sans croire en Dieu.
Le sénateur. — Vous vous êtes répondu à vous-même , Monsieur le chevalier, en prononçant ces mots hors du monde matériel. Je n'ai point dit que chaque découverte doive sortir immédiatement d'un dogme comme le poulet sort de l'œuf : j'ai dit qu'il n'y a point de causes dans la matière , et par conséquent elles ne doivent point être recherchées dans la matière. Or, mon cher ami, il n'y a que les hommes religieux qui puissent et qui veuillent en sortir. Les autres ne croient qu'à la matière , et se courroucent même lorsqu'on leur parle d'un autre ordre de choses. Il faut à notre siècle une astronomie mécanique, une chimie mécanique, une pesanteur mécanique, une morale mécanique, une parole mécanique, des remèdes
mécaniques pour guérir des maladies mécaniques : que sais-je enfin? tout n'est-il pas mécanique? Or. il n'y a que l'esprit religieux qui puisse guérir cette maladie. Nous parlions de Keppler; mais jamais Keppler n'aurait pris la route qui le conduisit si bien, s'il n'avait pas été éminemment religieux. Je ne voudrais pas d'autre preuve de son caractère que le titre qu'il donna à son ouvrage sur la véritable époque de la naissance de Jésus-Christ ^. Je doute que de nos jours un astronome de Londres ou de Paris en choisit un pareil.
Ainsi vous voyez, mon cher chevalier, que je n'ai pas confondu les objets, comme vous l'avez cru d'abord.
Le CHEVALIER. — Soit : je ne suis point assez fort pour disputer avec vous ; mais voici un point sur lequel j'aurais encore envie de vous quereller : notre ami avait dit que votre goût pour les explications d'un genre extraordinaire pouvait vous conduire et en conduire d'autres peut-être à de très grands dangers , et qu'elles avaient de plus l'extrême inconvénient de nuire aux études utiles. A cela vous avez répondu que c'était précisément le contraire, et que rien ne favorisait l'avancement des sciences et des découvertes en tout genre, comme cette tournure d'esprit qui nous porte toujours hors du monde matériel. C'est encore un point sur lequel je ne me crois pas assez fort pour discuter avec vous; mais ce qui me parait évident, c'est que vous avez passé l'autre objection sous silence , et cependant elle est grave. J'accorde que les idées mystiques et extraordinaires puissent quelquefois mener à d'importantes découvertes : il faut aussi mettre dans l'autre bassin de la balance les inconvénients qui peuvent
1. On connaît un ouvrage de ce fameux astronome intitulé : De vero nnno quo Dei Films huinanam naturam assumpsit Joh. Keppleri coni' m'ntatiuncula, m-k°. Peut-être qu'en eflet un érudit protestant ne s'exprimerait point ainsi de nos joun?
en résulter. Accordons, par exemple, qu'elles puissent illuminer un Keppler : si elles doivent encore produire dix mille fous qui troublent le monde et le corrompent même, je me sens très disposé à sacrifier le grand homme. Je crois donc , si vous voulez bien excuser mon impertinence, que vous êtes allé un peu trop loin, et que vous ne feriez pas mal de vous défier un peu plus de vos élans spirituels : du moins, je ne l'aurai jamais assez dit, autant que j'en puis juger. Mais comme le devoir d'un médiateur est d'ôter et d'accorder quelque chose aux deux parties, il faut aussi vous dire, Monsieur le comte, que vous me paraissez pousser la timidité à l'excès. Je vous fais mon compliment sur votre soumission religieuse. J'ai beaucoup couru le monde : en vérité, je n'ai rien trouvé de meilleur; mais je ne sais pas trop comprendre comment la foi vous mène à craindre la superstition. C'est tout le contraire , ce me semble , qui devrait arriver; je suis de plus surpris que vous en vouliez autant à cette superstition , qui n'est pas , ce me semble , une si mauvaise chose. Au fond qu'est-ce que la superstition? L'abbé Gérard , dans un excellent livre dont le titre est cependant en opposition directe avec l'ouvrage, m'enseigne qu'il n'y a point de synonymes dans les langues. La superstition n'est donc ni Verî'eur, ni le fanatisme , ni aucun autre monstre de ce genre portant un autre nom. Je le répète, qu'est-ce donc que la superstition? Super ne veut-il pas dire par delà ? Ce sera donc quelque chose qui esip)ar delà la croyance légitime. En vérité, il n'y a pas de quoi crier haro. J'ai souvent observé dans ce monde que ce qui suffit ne suffit pas; n'allez pas prendre ceci pour un jeu de mots : celui qui veut faire précisément tout ce qui est permis fera bientôt ce qui ne l'est pas. Jamais nous ne sommes sûrs de nos qualités morales que lorsque nousavons su leur donner un peu d'exaltation. Dans le monde politi-
que, les pouvoirs constitutionnels établis parmi les nations 'Jbres ne subsistent guère qu'en se heurtant. Si quelçi'nn vient à vous pour vous renverser, il ne suffit pas de vous raidir à votre place , il faut le frapper lui-même et le faire reculer si vous pouvez. Pour franchir un fossé , il faut toujours fixer*«on point de vue fort au delà du bord, sous peine de tomber dedans. Enfin c'est une règle générale ; il serait bien singulier que la religion en fût une exception. Je ne crois pas qu'un homme, et moins encore une nation , puisse croire précisément ce qu'il faut. Toujours il y aura du plus ou du moins. J'imagine , mes bons amis, que l'honneur ne vous déplait pas? cependant qu'est-ce que l'honneur? C'est la supei^stilion de la vertu, ou ce n'est rien. En amour, en amitié, en fidélité, en bonne foi, etc., la superstition est aimable, précieuse même et souvent nécessaire ; pourquoi n'en serait-il pas de même de la piété? je suis porté à croire que les clameurs contre les excès de la chose partent des ennemis de la chose. La raison est bonne sans doute, mais il s'en faut que tout doive se régler par la raison. — Écoutez ce petit conte, je vous en prie; peut-être c'est une histoire.
Deux sœurs ont leur père à la guerre : elles couchent dans la même chambre ; il fait froid , et le temps est mauvais : elles s'entretiennent des peines et des dangers qui environnent leur père. Peut-être, dit l'une, il bivaque dans ce moment : "peut-être il est couché sur la terre sans feu ni couverture : qui sait si ce ri est pas le moment que V ennemi a choisi... ah!...
Elle s'élance hors de son lit, court en chemise à son bureau , en tire le portrait de son père , vient le placer sous son chevet , et jette sa tête sur le bijou chéri. — Bo7i papa !je te garderai. — Mais ma pauvre sœur, dit l'autre, je crois que la tête vous tourne. Croyez-vous donc qu'en vous enrhumant vous sauverez notre père , et qu'il soit
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beaucoup plus en sûreté parce que votre tête appuie sur son portrait? Prenez garde de le casser, et, croyez-moi , dormez.
Certainement celle-ci a raison, et tout ce qu'elle dit est vrai ; mais si vous deviez épouser l'une ou l'autre de ces deux sœurs, dites-moi, graves philosophes, choisiriezvous la logicienne ou la superstitieuse?
Pour revenir, je crois que la superstition est un ouvrage avancé de la religion qu'il ne faut pas détruire , car il n'est pas bon qu'on puisse venir sans obstacle jusqu'au pied du mur, en mesurer la hauteur et planter les échelles. Vous m'opposerez les abus; mais d'abord, croyez-vous que les abus d'une chose divine n'aient pas dans la chose même certaines limites naturelles , et que les inconvénients de ces abus puissent jamais égaler le danger d'ébranlerla croyance? Je vous dirai d'ailleurs, en suivant ma comparaison : si un ouvrage avancé est trop avancé, ce sera aussi un grand abus; car il ne sera utile qu'à l'ennemi qui s'en servira pour se mettre à couvert et battre la place : faut-il donc ne point faire d'ouvrages avancés? Avec cette belle crainte des abus^ on finirait par ne plus oser remuer.
Mais il y a des abus ridicules et des abus criminels; voilà ce qui m'intrigue. C'est un point que je n'ai pas su débrouiller dans ma tête. J'ai vu des hommes livrés à ces idées singulières dont vous parliez tout à l'heure, qui étaient bien , je vous l'assure, les plus honnêtes et les plus aimables qu'il fût possible de connaître. Je veux vous faire à ce propos une petite histoire qui ne manquera pas de vous amuser. Vous savez dans quelle retraite et avec quelles personnes j'ai passé l'hiver de 1806. Parmi les personnes qui se trouvaient là , un de vos anciens amis , Monsieur le comte , faisait les délices de notre société ; c'était le vieux commandeur de M ... , que vous avez beaucoup
LES SOIRÉES DE SAIM-PÉTERSBOURG. loi
VU jadis à Lyon, et qui vient de terminer sa longue et vertueuse carrière. Il avait soixante et dix ans révolus lorsque nous le vîmes se mettre en colère pour lapremière fois de sa vie. Parmi les livres qu'on nous envoyait de la ville voisine pour occuper nos longues soirées, nous trouvâmes un jour l'ouvrage posthume de je ne sais quel échappé des petites-maisons de Genève, qui avait passé une grande partie de sa vie à chercher la cause mécanique de la pesanteur, et qui, se flattant de l'avoir trouvée, chantait modestement eurêka , tout en s'étonhant néanmoins de l'accueil glacé qu'on faisait à son système K En mourant, il avait chargé ses exécuteurs testamentaires de publier, pour le bien de l'univers , cette rare découverte accompagnée de plusieurs morceaux d'une métaphysique pestilentielle. Vous sentez bien qu'il fut obéi ponctuellement; et ce livre^ qui était échu au bon commandeur, le mit dans une colère tout à fait divertissante.
« Le sage auteur de ce livre , nous disait-il , a décou- « vert que la cause de la pesanteur doit se trouver hors du « monde , vu qu'il n'y a dans l'univers aucune machine « capable d'exécuter ce que nous voyons. Vous me dece manderez peut-être ce que c'est qu'une région ho?'s du <( monde? L'auteur ne le dit pas, mais ce doit être bien « loin. Quoi qu'il en soit, dans ce pays hors du monde, « il y avait une fois (on ne sait ni comment ni pourquoi, « car ni lui ni ses amis ne se forment l'idée d'aucun « commencement) , il y avait, dis-je , un quantité suffi- « santé d'atomes en réserve. Ces atomes étaient faits « comme des cages dont les barreaux sont plusieurs mil- « lions de fois plus longs qu'ils ne sont épais-. Il appelle
i. Voy. la page 307 du livre en question. Genève, 1805, in-8°.
2. « Cet excès de la longueur des barreaux sur la largeur doit être ex- « primé, au moins, par le nombre 10 élevé à la 27« puissance. Quant à la « largeur, elle est constamment la môme: sans exception quelconque, et
« ces <3!^ome5 ultra-mondains, à cause de leur pays natal, « ou gravifiques, à cause de leurs fonctions.
« Or, il advint qu'un hur Dieu prit de ces atomes « autant quil en put tenir dans ses deux mains, et les « lança de toutes ses forces dans notre sphère, et voilà « pourquoi le monde tourne.
« Mais il faut bien observer que cette projection d'a- « tomes eut lieu une fois pour toutes ^, car dès lors il « n'y a pas d'exemple que Dieu se soit mêlé de la gravité.
« Voilà où nous en sommes ! voilà ce qu'on a pu nous « dire ; car on ose tout dire à ceux qui peuvent tout en- « tendre. Nous ressemblons aujourd'hui dans nos lec- « tures à ces insectes impurs qui ne sauraient vivre « que dans la fange ; nous dédaignons tout ce qui instrui- « sait, tout ce qui charmait nos ancêtres; et, pour nous, « un livre est toujours assez bon, pourvu qu'il soit mau- « vais. »
Jusque-là tout le monde pouvait être de l'avis de l'excellent vieillard; mais nous tombâmes des nues lorsqu'il ajouta :
« N'avez-vous jamais remarqué que , parmi les innom- « brables choses qu'on a dites , surtout à l'époque des « ballons, sur le vol des oiseaux et sur les efforts que « notre pesante espèce a faits à diverses époques pour « imiter ce mécanisme merveilleux, il n'est venu dans la « tête d'aucun philosophe de se demander si les oiseaux « ne pourraient point donner lieu à quelques réflexions « particulières sur la pesanteur? Cependant, si les hom- « mes s'étaient rappelé que toute l'antiquité s'est ac- « cordée à reconnaître dans les oiseaux quelque chose de
« plus petite qu'un pouce d'une quantité qui est 10 élevée à la 13« puis- « sance. » Ici il n'y a ni plus, ni moins, ni à peu près; le compte est rond.