Mallh., XXVlll
hommes et leurs doctrines : et, en effet, j'en ai connu plusieurs d'un caractère très équivoque, d'une probité assez problématique ; et remarquables surtout par une haine plus ou moins visible pour l'ordre et la hiérarchie sacerdotales. Que faut-il donc penser? Je m'endormis avec ce doute, et je le retrouve aujourd'hui auprès de vous. Je balance entre les deux systèmes que vous m'avez exposés. L'un me parait priver l'homme des plus grands avantages, mais au moins on peut dormir tranquille; l'autre échauffe le cœur et dispose l'esprit aux plus nobles et aux plus heureux efforts; mais aussi il y a de quoi trembler pour le bon sens et pour quelque chose de mieux encore. Ne pourrait-on pas trouver une règle qui pût me tranquilliser et me permettre d'avoir un avis?
Le comte. — Mon très cher chevalier, vous ressemblez à un homme plongé dans l'eau qui demanderait à boire. Cette règle que vous demandez existe : elle vous environne, elle est universelle. Je vais vous prouver en peu de mots que , sans elle , il est impossible à l'homme de marcher ferme, à égale distance de l'illuminisme et du scepticisme ; et pour cela. . ,
Le sénateur. — Nous vous eniend)'ons un autre j ou?'.
Le comte. — Ah ! ah ! vous êtes de l'aréopage. Eh bien , n'en parlons plus pour aujourd'hui ; mais je vous dois des remerciements et des félicitations, Monsieur le chevalier, pour votre charmante apologie de la superstition. A mesure que vous parliez, je voyais disparaître ces traits hideux et ces longues oreilles dont la peinture ne manque jamais de la décorer; et quand vous avez fini, elle me semblait presque une j olie femme . Lorsque vous aurez notre âge , hélas ! nous ne vous entendrons plus ; mais d'autres vous entendront, et vous leur rendrez la culture que vous tenez de nous. Car c'est bien nous , s'il vousplait , qui avons donné le premier coup de bêche à cette bonne terre. Au
surplus, Messieurs, nous ne sommes pas réunis pour disputer, mais pour discuter. Cette table, quoiqu'elle ne porte que du thé et quelques livres, est aussi une entremetteuse de l'amitié, comme dit le proverbe que notre ami citait tout à l'heure : ainsi nous ne contesterons plus. Je voudrais seulement vous proposer une idée qui pourrait bien , ce me semble , passer pour un traité de paix entre nous. Il m'a toujours paru que, dans la haute métaphysique, il y a des règles de fausse position comme il y en avait jadis dans l'arithmétique. C'est ainsi que j'envisage toutes les opinions qui s'éloignent de la révélation expresse , et qu'on emploie pour expliquer d'une manière plus ou moins plausible tel ou tel point de cette même révélation. Prenons, si vous voulez, pour exemple, l'opinion de la préexistence des âmes dont on s'est servi pour expliquer le péché originel. Vous voyez d'un coup d'oeil tout ce qu'on peut dire contre la création successive des âmes, et le parti qu'on peut tirer de la préexistence pour une foule d'explications intéressantes : je vous déclare néanmoins expressément que je ne prétends point adopter ce système comme une vérité; mais je dis, et voici ma règle de fausse position : Si j'ai pu, moi chétif mortel, trouver une solution nullement absurde qui rend assez bien raison d'un problème embarrassant, comment puisje douter que, si ce système n'est pas vrai, il y a une autre solution que j'ignore, et que Dieu a jugé à propos de refuser à notre curiosité? J'en dis autant de l'hypothèse ingénieuse de l'illustre Leibnitz, qu'il a établie sur le crime de Sextus Tarquin , et qu'il a développée avec tant de sagacité dans sa Théodicée ; j'en dis autant de cent autres systèmes et des vôtres en particulier, mon digne ami. Pourvu qu'on ne les regarde point comme des démonstrations , qu'on les propose modestement , et qu'on ne les propose que pour se tranquilliser l'esprit, comme je viens
de voris le dire, et qu'ils ne mènent surtout ni à l'orgueil ni au mépris de l'autorité , il me semble que la critique doitse taire devant ces précautions. On tâtonne dans toates les sciences : pourquoi la métaphysique, la plus obcure de toutes, serait-elle exceptée? J'en reviens cependant toujours à dire que , pour peu qu'on se livre trop à ces sortes de recherches transcendantes, on fait preuve au moins d'une certaine inquiétude qui expose fort le mérite de la foi et de la docilité. Ne trouvez-vous pas qu'il y a déjà bien longtemps que nous sommes dans les nues? En sommes-nous devenus meilleurs? J'en doute un peu. Il serait temps de redescendre sur terre. J'aime beaucoup, je vous l'avoue , les idées pratiques , et surtout ces analogies frappantes qui se trouvent entre les dogmes du Christianisme et ces doctrines universelles que le genre humain a toujours professées , sans qu'il soit possible de leur assigner aucune racine humaine. Après le voyage que nous venons d'exécuter à tire d'aile dans les plus j hautes régions de la métaphysique, je voudrais vous proposer quelque chose de moins sublime : parlons par
! exemple des indulgences.
Le sénateur. — ta transition est un peu brusque. 1 Le comte. — iQu'appelez-vous brusque, mon cher ami? \ Elle n'est ni brusque ni insensible , car il n'y en a point. (1 Jamais nous ne nous sommes égarés un instant, et maintenant encore nous ne changeons point de discours. N'aii vous-nous pas examiné en général la grande question des t souffrances du juste dans ce monde , et n'avons-nous pas reconnu clairement que toutes les objections fondées sur 1 cette prétendue injustice étaient des sophismes évidents? h Cette première considération nous a conduits à celle de l( la réversibilité , qui est le grand mystère de l'univers. Je 1^1 n'ai point refusé, Monsieur le sénateur, de m'arrêter un li instant avec vous sur le bord de cet abîme où vous avez
jeté un regard bien perçant. Si vous n'avez pas vu, on ne vous accusera pas au moins de n'avoir pas bien regardé. Mais en nous essayant sur ce grand sujet, nous nous sommes bien gardés de croire que ce mystère qui explique tout eût besoin lui-même d'être expliqué. C'est un fait, c'est une croyance aussi naturelle à l'homme que la vue ou la respiration ; et cette croyance jette le plus grand jour sur les voies de la Providence dans le gouvernement du monde moral. Maintenant je vous fais apercevoir ce dogme universel dans la doctrine de l'Église sur un point qui excita tant de rumeur dans le xvi° siècle , et qui fut le premier prétexte de l'un des plus grands crimes que les hommes aient commis contre Dieu. Il n'y a cependant pas de père de famille protestant qui n'ait accordé des indulgences chez lui, qui n'ait pardonné à un enfant punissable par r intercession et par les mérites d'un autre enfant dont il a lieu d'être content. Il n'y a pas de souverain protestant qui n'ait signé cinquante indulgences pendant son règne , en accordant un emploi , en remettant ou commuant une peine, etc.^ -par les mérites des * pères, des frères, des fils, des parents, ou des ancêtres. Ce principe est si général et si naturel qu'il se montre à tout moment dans les moindres actes de la justice humaine. Vous avez ri mille fois de la sotte balance qu'Homère a mise dans les mains de son Jupiter, apparemment pour le rendre ridicule. Le Christianisme nous montre bien une autre balance. D'un côté tous les crimes, de l'autre toutes les satisfactions; de ce côté, les bonnes œuvres de tous les hommes , le sang des martyrs, les sacrifices et les larmes de l'innocence s'accumulant sans relâche pour faire équilibre au mal qui, depuis l'origine des choses , verse dans l'autre bassin ses flots empoisonnés. Il faut qu'à la fin le côté du salut l'emporte , et pour accélérer cette œuvre universelle , dont l'attente fait gémir %
tous les êtres^, il suffit que l'homme veuille. Non seulement il jouit de ses propres mérites, mais les satisfactions étrangères lai sont imputées par la justice éternelle, pourvu qu'il l'ait voulu et qu'il se soit rendu digne de cette réversibilité. Nos frères séparés nous ont contesté ce principe, comme si la rédemption qu'ils adorent avec nous était autre chose qu'zme grande indulgence accordée au genre humain par les mérites infinis de V innocence par excellence f volontairement immolée pour lui! Faites sur ce point une observation bien importante : l'homme qui est fils de la vérité est si bien fait pour la vérité , qu'il ne peut être trompé que par la vérité corrompue ou mal interprétée. lisent dit : V Homme-Dieu a payé pour nous ; donc nous n'avons pas besoin d'autres m.érites; il fallait dire : Donc les mérites de l'innocent peuvent servir au coupable. Comme la rédemption n'est qu'une grande indulgence, l'indulgence, à son tour, n'est qu'une rédemption diminuée. La disproportion est immense sans doute ; mais le principe est le même, et l'analogie incontestable. ^indulgence générale n'est-elle pas vaine pour celui qui ne veut pas en profiter et qui l'annule , quant à lui , par le mauvais usage qu'il fait de sa liberté? Il en est de même de la rédemption particulière. Et l'on dirait que l'erreur s'était mise en garde d'avance contre cette analogie évidente , en contestant le mérite des bonnes œuvres personnelles; mais l'épouvantable grandeur de l'homme est telle qu'il a le pouvoir de résister à Dieu et de repousser sa grâce : elle est telle que le dominateur souverain , et le roi des vertus, ne le traite qu'AVEC respect-. Il n'agit pour lui, qu'avec lui; il ne force point sa volonté (cette expression n'a même point de sens); il faut qu'elle acquiesce : il faut que , par une humble et courageuse coo-