DES SACRIFICES HUMAINS
La doctrine de la substitution, étant universellement reçue, il ne restait plus de doute sur l'efficacité des sacrifices proportionnée à l'importance des victimes; et cette double croyance, juste dans ses racines, mais corrompue par cette force qui avait tout corrompu , enfanta de toute part l'horrible superstition des sacrifices humains. En vain la raison disait à l'homme qu'il n'avait point de droit sur son semblable, et que même il l'attestait tous les jours en offrant le sang des animaux pour racheter celui de l'homme; en vain la douce humanité et la compassion -naturelle prêtaient une nouvelle force aux arguments de la raison : devant ce dogme entrahiant, la raison demeurait aussi impuissante que le sentiment.
On voudrait pouvoir contredire Thistoire lorsqu'elle nous montre cet abominable usage pratiqué dans tout l'univers ; mais à la honte de l'espèce humaine , il n'y a rien de si incontestable ; et les fictions mêmes de la poésie attestent le préjugé universel.
^ peine son sang coule et fait rougir la terre. Les dieuï font sur l'autel entendre le tonnerre;
Les vents agitent l'air d'heureux frémissements,
Et la mer lui répond par des mugissements ;
La rive au loin gémit blanchissante d'écume ;
La flamme du bûcher d'elle-même s'allume :
Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous.
Jette une sainte horreur qui nous rassure tous.
Quoi! le sang- d'une fille innocente était nécessaire au départ d'une flotte et au succès d'une guerre I Encore une fois, où donc les hommes avaient-ils pris cette opinion? et quelle vérité avaient-ils corrompue pour arriver à cette épouvantable erreur? Il est bien démontré , ,ie crois , que tout tenait au dogme de la substitution dont la vérité est incontestable , et même innée dans l'homme (car comment l'aurait-il acquise?), mais dont il abus» d'une manière déplorable : car l'homme , à parler exactement, n'adopte point l'erreur. Il peut seulement ignorerla vérité ou en abuser; c'est-à-dire l'étendre, par une fausse induction, à un cas qui lui est étranger.
Deux sophismes, ce semble, égarèrent les hommes : d'abord l'importance des sujets dont il s'agissait d'écarter . l'anathème. On dit : Pour sauver une armée , une ville, un grand souverain même, qti est-ce quun homme? On considéra aussi le caractère particulier de deux espèces de victimes humaines déjà dévouées par la loi civique politique; et l'on dit : qu est-ce que la vie d'un coupable ou d'un ennemi?
Il y a grande apparence que les premières victimes humaines furent des coupables condamnés par les lois ; car toutes les nations ont cru ce que croyaient les druides au rapport de César ^ : que le supplice des coupables était quelque chose de fort agréable à la divinité. Les anciens croyaient que tout crime capital, commis dans l'État, liait la nation , et que le coupable était sacré ou voué aux