‹ Œuvres choisiesChapitre 16 sur 83 · PREMIER ENTRETIEN · texte numérisé non relu

PREMIER ENTRETIEN

Au mois de juillet 1809, à la fin d'une journée des plus chaudes, je remontais la Neva dans une chaloupe, avec le conseiller privé de T***, membre du sénat de Saint-Pétersbourg', et le chevalier de B***, jeune Français que les orages de la révolution de son pays et une foule d'événements bizarres avaient poussé dans cette capitale. L'estime réciproque, la conformité de goûts, et quelques relations précieuses de services et d'hospitalité, avaient formé entre nous une liaison intime. L'un et l'autre m'accompagnaient ce jour-là jusqu'à la maison de campagne où je passais l'été. Quoique située dans l'enceinte de la ville, elle est cependant assez éloignée du centre pour quïl soit permis de l'appeler campagne et même solitude ; car il s'en faut de beaucoup pour que toute cette en-

a LES SOIREES DE SAINT-PETERSBOURG.

ceinte soit occupée par les bâtiments; et, quoique les vides qui se trouvent dans la partie habitée se remplissent à vue d'œil, il n'est pas possible de prévoir si les habitations doivent un j our s'avancer jusqu'aux limites tracéespar le doigt hardi de Pierre I".

Il était à peu près neuf heures du soir; le soleil se couchait par un temps superbe; le faible vent qui nous poussait expira dans la voile que nous vîmes badiner. Bientôt le pavillon qui annonce du haut du palais impérial la présence du souverain, tombant immobile le long du mât qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent la rame; nous leur ordonnâmes de nous conduire lentement.

Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit d'été à Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de l'hiver et la rareté de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme particulier; soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.

Le soleil qui, dans les zones tempérées, se précipite à l'occident, et ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une terre dont il semble se détacher à regret. Son disque environné de vapeurs rougeàtres roule comme un char enflammé sur les sombres forêts qui couronnent l'horizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage des palais, donnent au spectateur l'idée d'un vaste incendie.

Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Neva coule à pleins bords au sein d'une cité magnifique : ses eaux limpides touchent le gazon des lies quelle embrasse, et dans toute l'étendue de la ville elle est contenue par deux quais de granit, alignés à perte de vue,

espèce de magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la capitale, et dont il n'est pas possible de trouver ailleurs le inodèle ni l'imitation.

Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens : on voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l'ancre. Ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux d'Amérique voguent sur !a Neva avec des bosquets d'orangers; ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron, et tous les fruits de leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on lui présente, et jette l'or, sans compter, à l'avide marchand.

Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupes dont on avait retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national, tandis que leurs maîtres jouissaient en silence de la beauté du spectacle et du calme de la nuit.

Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le jeune couple et les pal'ents. Une musique russe, resserrée entre deux files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette musique n'appartient qu'à la Russie, et c'est peutctre la seule chose particulière à un peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d'hommes vivants ont connu l'inventeur, dont le nom réveille constamment dans sa patrie l'idée de l'antique hospitalité, du luxe élégant et des nobles plaisirs. Singulière mélodie! emblème éclatant fait pour occuper l'esprit bien plus que l'oreille. Qu'importe à l'œuvre que les instruments sachent ce qu'ils font? vingt ou trente automates agissant ensemble produisent une pensée étrange à chacun d'eux; le mécanisme aveugle

est dans l'individu : le calcul ingénieux, l'imposante harmonie sont dans le tout.

La statue équestre de Pierre P"" s'élève sur le ])ord de la Neva, à l'une des extrémités de l'immense place à'isaac. Son visage sévère regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation, créée par le génie du fondateur. Tout ce que l'oreille entend, tout ce que l'œil contemple sur ce superbe théâtre n'existe que par une pensée de la tête puissante qui fit sortir d'un marais tant de monuments pompeux. Sur ces rives désolées, d'où la nature semble avoir exilé la vie, Pierre assit sa capitale et se créa des sujets. Son bras terrible est encore étendu sur leur postérité qui se presse autour de l'auguste effigie : on regarde, et l'on ne sait si cette main de bronze protège ou menace.

A mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des bateliers et le bruit confus de la ville s'éteignaient insensiblement. Le soleil était descendu sous l'horizon; des nuages brillants répandaient une clarté douce, un demijour doré qu'on ne saurait peindre, et que je n'ai jamais vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblaient se mêler et comme s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes.

Si le ciel, dans sa bonté, me réservait un de ces moments si rares dans la vie où le cœur est inondé de joie par quelque bonheur extraordinaire et inattendu; si une femme, des enfants, des frères séparés de moi depuis longtemps, et sans espoir de réunion, devaient tout à coup tomber dans mes bras, je voudrais, oui, je voudrais que ce fût dans une de ces belles nuits, sur les rives de la Neva, en présence de ces Russes hospitaliers.

Sans nous communiquer nos sensations, nous jouissions avec délices de la beauté du spectacle qui nous entourait, lorsque le chevalier de B*** rompant brusquement le si-

lence, s'écria : « Je voudrais bien voir ici, sur cette « môme barque où nous sommes, un de cesliomraes per- « vers, nés pour le malheur de lasociété; un de ces « monstres qui fatiguent la terre, »

« Et qu'en feriez-vous, s'il vous plait (ce fut la question de ses deux amis parlant à la fois)?» — « Je lui deman- « derais, reprit le chevalier, si cette nuit lui parait aussi « belle qu'à nous. »

L'exclamation du chevalier nous avait tirés de notre rêverie : bientôt son idée originale engagea entre nous la conversation suivante, dont nous étions fort éloignés de prévoir les suites intéressantes.

Le comte. — Mon cher chevalier, les cœurs pervers n'ont jamais de belles nuits ni de beaux jours. Ils peuvent s'amuser, ou plutôt s'étourdir : jamais ils n'ont de jouissances réelles. Je ne les crois point susceptibles d'éprouver les mêmes sensations que nous. Au demeurant, Dieu veuille les écarter de notre barque.

Le chevalier. — Vous croyez donc que les méchants ne sont pas heureux? Je voudrais le croire aussi; cependant j'entends dire chaque jour que tout leur réussit. S'il en était ainsi réellement, je serais un peu fâché que la Providence eût réservé entièrement pour un autre monde la punition des méchants et la récompense des justes : il me semble qu'un petit à-compte de part et d'autre dès cette vie même n'aurait rien gâté. C'est ce qui me faisait désirer au moins que les méchants, comme vous le voyez, ne fussent pas susceptibles de certaines sensations qui nous ravissent. Je vous avoue que je ne vois pas trop clair dans cette question. Vous devriez bien me dire ce que vous en pensez, vous. Messieurs, qui êtes si forts dans ce genre de philosophie.

Pour moi qui, dans les camps nourri dès mon enfance, Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance,

b LES SOIREES DE SAINT-PETERSBOURG

je VOUS avoue que je ne me suis pas trop informé de quelle manière il plait à Dieu d'exercer sa justice, quoique^ à vous dire vrai, il me semble, en réfléchissant sur ce qui se passe dans le monde, que s'il punit dès cette vie, au moins il ne se presse pas.

Le comte. — Pour peu que vous en ayez d'envie, nous pourrions fort bien consacrer la soirée à l'examen de cette question, qui n'est pas difficile en elle-même, mais qui a été embrouillée par les sophismes de l'orgueil et de sa fille ainée l'irréligion. J'ai grand regret à ces sijmposiaques, dont l'antiquité nous a laissé quelques monuments précieux. Les dames sont aimables sans doute; il faut vivre avec elles, pour ne pas devenir sauvages. Les sociétés nombreuses ont leur prix; il faut même savoir s'y prêter de bonne grâce; mais quand on a satisfait à tous les devoirs imposés par l'usage, je trouve fort bon que les hommes s'assemblent quelquefois pour raisonner, même à table. Je ne sais pourquoi nous n'imitons plus les anciens sur ce point. Croyez-vous que l'examen d'une question intéressante n'occupât pas le temps d'un repas d'une manière plus utile et plus agréable même que les discours légers ou répréhensibles qui animent les nôtres? C'était, à ce qu'il me semble, une assez belle idée que celle de faire asseoir Bacchus et Minerve à la même table, pour défendre à l'un d'être libertin et à l'autre d'être pédante. Nous n'avons plus de Bacchus, et d'ailleurs notre petite symposie le rejette expressément; mais nous avons une Minerve bien meilleure que celle des anciens; invitons-là à prendre le thé avec nous : elle est affable et n'aime pas le bruit; j'espère qu'elle viendra.

Vous voyez déjà cette petite terrasse supportée par quatre colonnes chinoises au-dessus de l'entrée de ma maison : mon cabinet de livres ouvre immédiatement sur cette espèce de belvédère, que vous nommerez si

VOUS voulez un grand balcon; c'est là qu'assis dans un fauteuil antique, j'attends paisiblement le moment du sommeil. Frappé deux fois de la foudre, comme vous savez, je n'ai plus de droit à ce qu'on appelle vulgairement bonheur : je vous avoue même qu'avant de m'ètre raffermi par de salutaires réflexions, il m'est arrivé trop souvent de me demandera moi-même : Que me reste-t-il? Mais la conscience, à force de me répondre moi, m'a fait rougir de ma faiblesse, et depuis longtemps je ne suis pas même tenté de me plaindre. C'est là surtout, c'est dans mon observatoire que je trouve des moments délicieux. Tantôt je m'y livre à de sublimes méditations : l'état où elles me conduisent par degrés tient du ravissement. Tantôt j'évoque^ innocent magicien, des ombres vénérables qui furent jadis pour moi des divinités terrestres, et que j'invoque aujourd'hui comme des génies tutélaires. Souvent il me semble qu'elles me font signe; mais lorsque je m'élance vers elles, de charmants souvenirs me rappellent ce que je possède encore, et la vie me parait aussi belle que si j'étais encore dans l'âge de l'espérance.

Lorsque mon cœur oppressé me demande du repos, la lecture vient à mon secours. Tous pieS-'liyre^ sont là sous ma main : il m'en faut peu, car Je suis^ aè^i^s longtemps bien convaincu de la parfaite inutilité d'une \» foule d'ouvrages qui jouissent encore d'une grande répuc^// tation... ^ 'W(EV<^^

Les trois amis ayant débarqué et pris place autour de la table à thé, la conversation reprit son cours.

Le sénateur. — Je suis charmé qu'une saillie de 3L le chevalier nous ait fait naître l'idée d'une symposie philosophique. Le sujet que nous traiterons ne saurait être plus intéressant : le bonheur des méchants, le malheur des justes! C'est le grand scandale de la raison humaine.

Pourrions-nous mieux employer une soirée qu'en la consacrant à l'examen de ce mystère de la métaphysique divine? Nous serons conduits à sonder, autant du moins qu'il est permis à la faiblesse humaine, V ensemble des voies de la Providence dans le gouvernement du monde moral. Mais je vous en avertis, M. le Comte, il pourrait bien vous arriver, comme à la sultane Schéerazade, de n'en être pas quitte pour une soirée : je ne dis pas que nous allions jusqu'à mille et une; il y aurait de l'indiscrétion; mais nous y reviendrons au moins plus souvent que vous ne l'imaginez.

Le comte. — Je prends ce que vous me dites pour une politesse et non pour une menace. Au reste, Messieurs, je puis vous renvoyer ou l'une ou l'autre, comme vous me l'adressez. Je ne demande ni n'accepte même de partie principale dans nos entretiens; nous mettrons, si vous le voulez bien, nos pensées en commun : je ne commence même que sous cette condition.

Il y a longtemps. Messieurs, qu'on se plaint de la Providence dans la distribution des biens et des maux; mais je vous avoue que jamais ces difficultés n'ont pu faire la moindre impression sur mon esprit. Je vois avec une certitude d'intuition, et j'en remercie humblement cette Providence, que sur ce point l'homme se trompe dans toute la force du terme et dans le sens naturel de l'expression.

Je voudrais pouvoir dire comme Montaigne : L'homme se pipe, car c'est le véritable mot. Oui, sans doute l'homme se pij)€; il est dupe de lui-même; il prend les sophismes de son cœur naturellement rebelle (hélas! rien n'est plus certain) pour les doutes réels nés dans son entendement. Si quelquefois la superstition croit de croire, comme on le lui a reproché, plus souvent encore, soyez-en sûrs, l'orgueil croit ne pas croire. C'est toujours

rhomme qui se pipe; mais, dans le second cas, c'est bien pire.

Enfin, Messieurs, il n'y a pas de sujet sur lequel je me sente plus fort que celui du gouvernement temporel de la Providence : c'est donc avec une parfaite conviction, c'est avec une satisfaction délicieuse que j'exposerai à deux hommes que j'aime tendrement quelques pensées utiles que j'ai recueillies sur la route, déjà longue, d'une vie consacrée tout entière à des études sérieuses.

Le chevalier. — Je vous entendrai avec le plus grand plaisir, et je ne doute pas que notre ami commun ne vous accorde la même attention ; mais permettez-moi, je vous en prie, de commencer par vous chicaner avant que vous ayez commencé, et ne m'accusez point de répondre à votre silence ; car c'est tout comme si vous aviez déjà parlé, et je sais très bien ce que vous allez me dire. Vous êtes, sans le moindre doute, sur le point de commencer par où les prédicateurs finissent, par la vie éternelle. « Les méchants sont heureux dans ce monde ; « mais ils seront tourmentés dans l'autre : les justes, au « contraire, souffrent dans celui-ci; mais ils seront heu- « reux dans l'autre. » Voilà ce qu'on trouve partout. Et pourquoi vous cacherais-je que cette réponse tranchante ne me satisfait pas pleinement? Vous ne me soupçonnez pas, j'espère, de vouloir détruire ou affaiblir cette grande preuve ; mais il me semble qu'on ne lui nuirait point du tout en l'associant à d'autres.

Le sénateur. — Si M. le chevalier est indiscret ou trop précipité, j'avoue que j'ai tort comme lui et autant que lui; car j'étais sur le point de vous quereller aussi avant que vous eussiez entamé la question : ou, si vous voulez que je vous parle plus sérieusement, je voulais vous prier de sortir des routes battues. J'ai lu plusieurs de vos écrivains ascétiques du premier ordre, que je vé-

nère infiniment; mais, tout en leur rendant justice qu'ils méritent, je ne vois pas sans peine que, sur cette grande question des voies de la justice divine dans ce monde, ils semblent presque tous passer condamnation sur le fait, et convenir qu'il n'y a pas moyen de justifier la Providence divine dans cette vie. Si cette proposition n'est pas fausse, elle me parait au moins extrêmement dangereuse ; car il y a beaucoup de danger à laisser croire aux hommes que la vertu ne sera récompensée et le vice puni que dans l'autre vie. Les incrédules, pour qui ce monde est tout, ne demandent pas mieux, et la foule même doit être rangée sur la même ligne : l'homme est si distrait, si dépendant des objets qui le frappent, si dominé par ses passions, que nous voyons tous les jours le croyant le plus soumis braver les tourments de la vie future pour le plus misérable plaisir. Que cera-ce de celui qui ne croit pas ou qui croit faiblement? Appuyons donc tant qu'il vous plaira sur la vie future qui répond à toutes les objections; mais s'il existe dans ce monde un véritable gouvernement moral, et si, dès cette vie même, le crime doit trembler, pourquoi le décharger de cette crainte?

Le comte. — Pascal observe quelque part que la dernière chose quon découvre en composant un livre, est de savoir quelle chose on doit placer la première ; je ne fais point un livre, mes bons amis; mais je commence un discours qui peut-être sera long, et j'aurais pu balancer sur le début : heureusement vous me dispensez du travail de la délibération ; c'est vous-mêmes qui m'apprenez par où je dois commencer.

L'expression familière qu'on ne peut adresser qu'à un enfant ou à un inférieur, vous ne savez ce que vous dites, est néanmoins le compliment qu'un homme sensé aurait droit de faire à la foule qui se mêle de disserter sur les questions épineuses de la philosophie. Avez-vous jamais entendu,

LES SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOURG. il

Messieurs, un militaire se plaindre qu'à la guerre les coups ne tombent que sur les honnêtes gens, et qu'il suffit d'être un scélérat pour être invulnérable? Je suis sûr que non, parce qu'en effet chacun sait que les balles ne choisissent personne. J'aurais bien droit d'établir au moins une parité parfaite entre les maux de la guerre par rapport aux militaires, et les maux de la vie en général par rapport à tous les hommes ; et cette parité, supposée exacte, suffirait seule pour faire disparaître une difficulté fondée sur une fausseté manifeste; car il n'est non seulement faux, mais évidemment faux quele crime soit en général heureux, et la vertu malheureuse en ce monde : il est, au contraire, de la plus grande évidence que les biens et les maux sont une espèce de loterie où chacun sans distinction peut tirer un billet blanc ou noir. Il faudrait donc changer la question, et demander pourg'MO^, dans l'ordre temporel, le juste n'est pas exempt des maux qui peuvent affliger le coupable; et pourquoi le méchant n'est pas p}'ivé des biens do7it le juste peut jouir? Mais cette question est tout à fait différente de l'autre, et je suis même fort étonné si le simple énoncé ne vous en démontre pas l'absurdité ; car c'est une de mes idées favorites que l'homme droit est assez communément averti, par un sentiment intérieur, de la fausseté ou de la vérité de certaines propositions avant tout examen, souvent même sans avoir fait les études nécessaires pour être en état de les examiner avec une parfaite connaissance de cause.

Le sénateur. — Je suis si fort de votre avis et si amoureux de cette doctrine, que je l'ai peut-être exagérée en la portant dans les sciences naturelles; cependant je puis, au moins jusqu'à un certain point, invoquer l'expérience à cet égard. Plus d'une fois il m'est arrivé, en matière de physique ou d'histoire naturelle, d'être choqué, sans trop

savoir dire pourquoi, par de certaines opinions accréditées, que j'ai eu le plaisir ensuite (car c'en est un) de voir attaquées, et même tournées en ridicule par des hommes profondément versés dans ces mêmes sciences, dont je me pique peu, comme vous savez. Croyez-vous qu'il faille être l'égal de Descartes pour avoir droit de se moquer de ses tourbillons? Si l'on vient me raconter que cette planète que nous habitons n'est qu'une éclaboussure du soleil, enlevée, il y a quelques miUions d'années, par une comète extravagante courant dans l'espace ; ou que les animaux se font comme des maisons, en mettant ceci à côté de cela ; ou que toutes les couches de notre globe ne sont que le résultat fortuit d'une précipitation chimique, et cent autres belles choses de ce genre qu'on a débitées dans notre siècle, faut-il donc avoir beaucoup lu beaucoup réfléchi; faut-il être de quatre ou cinq académies pour sentir l'extravagance de ces théories? Je vais plus loin; je crois que dans les questions mêmes qui tiennent aux sciences exactes, ou qui paraissent reposer entièrement sur l'expérience, cette règle de la conscience intellectuelle n'est pas, à beaucoup près, nulle pour ceux qui ne sont point initiés à ces sortes de connaissances ; ce qui m'a conduit à douter, je vous l'avoue en baissant la voix, de plusieurs choses qui passent généralement pour certaines. L'explication des marées par l'attraction luni-solaire, la décomposition et la recomposition de l'eau, d'autres théories encore que je pourrais vous citer et qui passent aujourd'hui pour des dogmes, refusent absolument d'entrer dans mon esprit, et je me sens invinciblement porté à croire qu'un savant de bonne foi viendra quelque jour nous apprendre que nous étions dans l'erreur sur ces grands objets, ou qu'on ne s'entendait pas. Vous me direz peut-être (l'amitié en a le droit) : Ccst pure ignorance de votre part. Je me le suis dit mille

LES SOIRÉES DE SAlNT-rÉTERSBOURG. 13

fois à moi-même. Mais dites-moi à votre tour pourquoi je ne serais pas également indocile à d'autres vérités? Je les crois sur la parole des maîtres, et jamais il ne s'élève dans mon esprit une seule idée contre la foi.

D'où vient donc ce sentiment intérieur qui se révolte contre certaines théories? On les appuie sur des arguments que je ne saurais pas renverser, et cependant cette conscience dont nous parlons n'en dit pas moins Quodcunque ostendis mi/ii sic, incredulus odi.

Le comte. — Vous parlez latin, Monsieur le sénateur, quoique nous ne vivions point ici dans un pays latin. C'est très bien fait à vous de faire des excursions sur des terres étrangères; mais vous auriez dû ajouter dans les règles de la politesse, avec la permission de M. le chevalier.

Le chevalier. — Vous me plaisantez, Monsieur le comte : sachez, s'il vous plait, que je ne suis point du tout aussi brouillé que vous pourriez le croire avec la langue de l'ancienne Rome. 11 est vrai que j'ai passé la fin de mon bel âge dans les camps, où l'on cite peu Cicéron ; mais je l'ai commencé dans un pays où l'éducation elle-même commence presque toujours par le latin. J'ai fort bien compris le passage que je viens d'entendre, sans savoir cependant à qui il appartient. Au reste, je n'ai pas la prétention d'être sur ce point, ni sur tant d'autres, l'égal de M le sénateur dont j'honore infiniment les grandes et sohdes connaissances. Il a bien le droit de me dire, même avec une certaine emphase :

Va dire à ta patrie

Qu'il est quelque savoir aux bords de la Scj thie.

Mais permettez, je vous prie. Messieurs, au plus jeune de vous de vous ramener dans le chemin dont nous nous sommes étrangement écartés. Je ne sais com-

ment nous sommes tombés de la Providence au latin^ Le comte. — Quelque sujet qu'on traite, mon aimable ami, on parle toujours d'elle. D'ailleurs une conversation n'est point un livre ; peut-être même vaut-elle mieux qu'un livre, précisément parce qu'elle permet de divag-uer un peu. Mais pour rentrer dans notre sujet par où nous en sommes sortis, je n'examinerai pas dans ce moment jusqu'à quel point on peut se fier à ce sentiment intérieur que M. le sénateur appelle, avec une si grande justesse, conscience intellectuelle.

Je me permettrai encore moins de discuter les exemples particuliers auxquels il l'a appliquée; ces détails nous conduiraient trop loin de notre sujet. Je dirai seulement que la droiture du cœur et la pureté habituelle d'intention peuvent avoir des influences secrètes et des résultats qui s'étendent bien plus loin qu'on ne l'imagine communément. Je suis donc très disposé à croire que chez des hommes tels que ceux qui m'entendent, l'instinct secret dont nous parlions tout à l'heure devinera juste assez souvent, même dans les sciences naturelles ; mais je suis porté à le croire à peu près infaillible lorsqu'il s'agit de philosophie rationnelle, de morale, de métaphysique et de théologie naturelle. Il est infiniment digne de la suprême sagesse, qui a tout créé et tout réglé, d'avoir dispensé l'homme de la science dans tout ce qui l'intéresse véritablement. J'ai donc eu raison d'affirmer que la question qui nous occupe étant une fois posée exactement, la détermination intérieure de tout esprit bien fait devait nécessairement précéder la discussion.

Le chevalier. — Il me semble que M. le sénateur approuve, puisqu'il n'objecte rien. Quant à moi, j'ai toujours eu pour maxime de ne jamais contester sur les opinions utiles. Qu'il y ait une conscience pour l'esprit comme i* y en a une pour le cœur, qu'un sentiment intérieur con-

duise l'homme de bien, et le mette en g-arde contre l'erreur dans les choses mêmes qui semblent exiger un appareil préliminaire d'études et de réflexions, c'est une opinion très digne de la sagesse divine et très honorable pour l'homme : ne jamais nier ce qui est utile, ne jamais soutenir ce qui pourrait nuire, c'est, à mon sens, une règle sacrée qui devrait surtout conduire les hommes que leur profession écarte comme moi des études approfondies. N'attendez donc aucune objection de ma part : cependant, sans nier que le sentiment chez moi ait déjà pris part, je n'en prierai pas moins M. le comte de vouloir bien encore s'adresser à ma raison.

Le comte. — Je vous le répète; je n'ai jamais compris cet argument éternel contre la Providence, tiré du malheur des justes et de la prospérité des méchants. Si l'homme de bien soufiPrait parce qu'il est homme de bien, et si le méchant prospérait de même parce qu'il est méchant, l'argument serait insoluble; il tombe à terre si l'on suppose seulement que le bien et le mal sont distribués indifféremment à tous les hommes. Mais les fausses opinions ressemblent à la fausse monnaie qui est frappée d'abord par de grands coupables et dépensée ensuite par d'honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font. C'est l'impiété qui a d'abord fait grand bruit de cette objection; la légèreté et la bonhomie l'ont répétée : mais en vérité ce n'est rien. Je reviens à ma première comparaison : un homme de bien est tué à la guerre, est-ce une injustice? Non, c'est un malheur. S'il a la goutte ou la gravelle ; si son ami le trahit ; s'il est écrasé par la chute d'un édifice, etc., c'est encore un malheur; mais rien de plus, puisque tous les hommes sans distinction sont sujets à ces sortes de disgrâces. Ne perdez jamais de vue cette grande vérité : Qu'une loi générale, si elle nesl injuste pour tous ne saurait l'être pour

V individu. Vous n'aviez pas une telle maladie, mais vous pouviez l'avoir ; vous l'avez, mais vous pouviez en être exempt. Celui qui a péri dans une bataille pouvait échapper ; celui qui en revient pouvait y rester. Tous ne sont pas morts; mais tous étaient là pour mourir. Dès lors plus d'injustice ; la loi juste n'est point celle qui a son efFet sur tous,^, mais celle qui est faite pour tous; l'effet sur tel ou tel individu n'est plus qu'un accident. Pour trouver des difficultés dans cet ordre de choses, il faut les aimer ; malheureusement on les aime et on les cherche : le cœur humain, continuellement révolté contre l'autorité qui le gêne, fait des contes à l'esprit qui les croit; nous accusons la Providence, pour être dispensés de nous accuser nous-mêmes ; nous élevons contre elle des difficultés que nous rougirions d'élever contre un souverain ou contre un simple administrateur dont nous estimerions la sagesse. Chose étrange! il nous est plus aisé d'être justes envers les hommes qu'envers Dieu 2.

Il me semble, Messieurs, que j'abuserais de votre patience si je m'étendais davantage pour vous prouver que la question est ordinairement mal posée, et que réellement on ne sait ce qu'on dit lorsqu'on se plaint que le vice est heureux, et la vertu malheureuse dans ce monde; tandis que, en faisant même la supposition la plus favorable aux murmurateurs, il est manifestement prouvé que les maux de toute espèce pleuvent sur tout le genre humain comme les balles sur une armée , sans aucune

1. Multos inveni œquos adversus homines ; adversus Deos, neminem. (Sen., ep. XCV.)

2. Nihil miremur eorum ad quse nati sumus, qme ideo nulli quœrenda quia j) aria suni omnibus... etiam quod effugit aliquis, pati potuit. Jiquum autem jus est non quo omnes usi swit, sed quod omnibus latum est (Senec, epist. CVII). Ineiim intravimus mundum in quo his vivitur legibus : Placet? pare : l\on placetP exi, Indignare si quid in te iniqui PROPRIÉ constitutum est... ista de quibus quxreris omnibus eademsunt: nulli dari faciliora possunt (Id., epist. XCI).

distinction de personnes. Or, si l'homme de bien ne soui fre pas parce qu'il est homme de bien, et si le méchant ne prospère pas parce qu'il est méchant, l'objection disparait, et le bon sens a vaincu.

Le chevalier. — J'avoue que si l'on s'en tient à la distribution des maux physiques et extérieurs, il y a évidemment inattention ou mauvaise foi dans l'objection qu'on en tire contre la Providence; mais il me semble \qu'on insiste bien plus sur l'impunité des crimes : c'est là le grand scandale, et c'est l'article sur lequel je suis le plus curieux de vous entendre.

Le comte. — Il n'est pas temps encore, Monsieur le chevaher. Vous m'avez donné gain de cause un peu trop vite sur ces maux que vous appelez extérieurs. Si jai toujours supposé, comme vous l'avez vu, que ces maux étaient distribués également à tous les hommes, je l'ai fait uniquement pour me donner ensuite plus beau jeu; car, dans le vrai, il n'en est rien. Mais, avant d'aller plus loin, prenons garde, s'il vous plaît, de ne pas sortir de la route ; il y a des questions qui se touchent, pour ainsi dire, de manière qu'il est aisé de glisser de l'une à l'autre sans s'en apercevoir : de celle-ci, par exemple : Pourquoi le juste souffre-t-il? on se trouve insensiblement amené à une autre : Pourquoi l'homme souffre~l-il? La, dernière cependant est toute différente ; c'est celle de l'origine du mal. Commençons donc par écarter toute équivoque. Lemal est sur la terre; hélas! c'est une vérité qui n'a pas besoin d'être prouvée ; mais de plus : Il y est très justement, et Dieu ne saurait en être l'auteur : c'est une autre vérité dont nous ne doutons, j'espère, ni vous ni moi, et que je puis me dispenser de prouver, car je sais à qui je parle.

Le séxateur. — Je professe de tout mon cœur la même vérité, et sans aucune restriction; mais cette profession

de foi, précisément à cause de sa latitude, exige une explication. Votre saint Thomas a dit avec ce laconisme logique qui le distingue : Dieu est l'auteur du mal qui punit, mais non de celui qui souille K II a certainement raison dans un sens; mais il faut s'entendre : Dieu est l'auteur du mal qui punit y c'est-à-dire du mal physique ou de la douleur, comme un souverain est l'auteur des supphces qui sont infligés sous ses lois. Dans un sens reculé et indirect, c'est bien lui qui pend et qui roue, puisque toute autorité et toute exécution légale part de lui ; mais, dans le sens direct et immédiat, c'est le voleur, c'est le faussaire, c'est l'assassin, etc., qui sont les véritables auteurs de ce mal qui les punit; ce sont eux qui bâtissent les prisons, qui élèvent les gibets et les échafauds. En tout cela le souverain agit, comme la Junon d'Homère, de son plein gré, mais fort à contre-cœur 2. Il en est de même de Dieu (en excluant toujours toute comparaison rigoureuse qui serait insolente). Non seulement il ne saurait être, dans aucun sens, l'auteur du mal moral, ou du péché; mais l'on ne comprend pas même qu'il puisse être originairement l'auteur du mal physique, qui n'existerait pas si la créature intelligente ne l'avait rendu nécessaire en abusaijit de sa liberté. Platon l'a dit, et rien n'est plus évident de soi : Lêtre bon ne peut vouloir nuire à personne ^. Mais comme on ne s'avisera jamais de soutenir que l'homme de bien cesse d'être tel parce qu'il châtie justement son fils, ou parce qu'il tue un ennemi sur le champ de bataille, ou parce qu'il envoie un scélérat au supplice, gardons-nous, comme vous le disiez tout à l'heure, Monsieur le comte, d'être moins équitables envers

1. Deus est auctor mali quodest pœna non autem mali quod est culpa. (S. Thom., S. Theol., p. 1. Qusest. 49, art. 11.)

Page 1