‹ Œuvres choisiesChapitre 17 sur 83 · Probus invidet nemini. In Tim · texte numérisé non relu

Probus invidet nemini. In Tim

Dieu qu'envers les hommes. Tout esprit droit est convaincu par intuition que le mal ne saurait venir d'un Être toutpuissant. Ce fut ce sentiment infaillilîle qui enseigna jadis au bon sens romain de réunir, comme par un lien nécessaire, les deux titres augustes de très box et de TRÈS GRAND. Cette magnifique expression, quoique née dans le sein du paganisme, a paru si juste, qu'elle a passé dans votre langue religieuse, si délicate et si exclusive. Je vous dirai même en passant qu'il m'est arrivé plus d'une fois de songer que l'inscription antique, lovi optimo MAXiMO, pourrait se placer tout entière sur le fronton de vos temples latins; car qu'est-ce que lov-i, sinon iov-au '? Le comte. — Vous sentez bien que je n'ai pas envie de disputer sur tout ce que vous venez de dire. Sans doute, le mal physique n'a pu entrer dans l'univers que par la faute des créatures libres; il ne peut y être que comme remède ou expiation, et par conséquent il ne peut avoir Dieu pour auteur direct; ce sont des dogmes incontestables pour nous. Maintenant je reviens avons, Monsieur le chevalier. Vous conveniez tout à l'heure qu'on chicanait mal à propos la Providence sur la distribution des biens et des maux, mais que le scandale roule surtout sur l'impunité des scélérats. Je doute cependant que vous puissiez renoncer à la première objection sans abandonner la seconde, car s'il n'y a point d'injustice dans la distribution des maux, sur quoi fonderez-vous les plaintes delà vertu? Le monde n'étant gouverné que par des lois générales, vous n'avez pas, je crois, la prétention que, si les fondements de la terrasse où nous parlons étaient mis subitement en l'air

1. 11 n'y aurait pas du moins de difficulté si le mot était écrit en caractères liébraïques; car si chaque lettre de 10 VI est animée par le pointvoyelle convenable , il en résulte exactement le nom sacré des Hébreux. En faisant abstraction du mot Jupiter, qui est une anomalie, il est certain que l'analogie des autres formations de ce nom donné au Dieu suprême avec le Tetragranimaton, est quelque chose d'assez remarquable.

par quelque éboulement souterrain, Dieu fût obligé de suspendre en notre faveur les lois de la gravité, parce que cette terrasse porte dans ce moment trois hommes qui n'ont jamais tué ni volé; nous tomberions certainement, et nous serions écrasés. Il en serait de même si nous avions été membres de la loge des illuminés de Bavière, ou du comité de Salut public. Voudriez-vous lorsqu'il grêle que le champ du juste fût épargné? voilà donc un miracle. Mais si, par hasard, ce juste venait à commettre un crime après la récolte, il faudrait encore qu'elle pourrit dans ses greniers : voilà un autre miracle. De sorte que chaque instant exigeant un miracle, le miracle deviendrait l'état ordinaire du monde; c'est-à-dire qu'il ne pourrait plus y avoir de miracle ; que l'exception serait la règle, et le désordre l'ordre. Exposer de pareilles idées, c'est les réfuter suffisamment.

Ce qui nous trompe encore assez souvent sur ce point, c'est que nous ne pouvons nous empêcher de prêter à Dieu, sans nous en apercevoir, les idées que nous avons sur la dignité et l'importance des personnes. Par rapport à nous, ces idées sont très justes, puisque nous sommes tous soumis à l'ordre établi dans la société; mais lorsque nous les transportons dans l'ordre général, nous ressemblons à cette reine qui disait : Quand il s'agit de damner les gens de notre espèce, croyez que Dieu y pense plus d'une fois. Elisabeth de France monte sur l'échafaud : Robespierre y monte un instant après. L'ange et le monstre s'étaient soumis en entrant dans le monde à toutes les lois générales qui le régissent. Aucune expression ne saurait caractériser le crime des scélérats qui firent couler le sang le plus pur comme le plus auguste de l'univers; cependant, par rapport à l'ordre général, il n'y a point d'injustice; c'est toujours un malheur attaché à la condition de l'homme, et rien de plus. Tout homme, en qualité

d'homme, est sujet à tous les malheurs de Vhumanité : la loi est générale; donc elle n'est pas injuste. Prétendre que la dignité ou les dignités d'un homme doivent le soustraire à l'action d'un tribunal inique ou trompé, c'est précisément vouloir qu'elles l'exemptent de l'apoplexie, par exemple, ou même de la mort.

Observez cependant que, malgré ces lois générales et nécessaires, il s'en faut de beaucoup que la prétendue égalité, sur laquelle j'ai insisté jusqu'à présent, ait lieu réellement. Je l'ai supposée, comme je vous l'ai dit, fonr me donner plus beau jeu; mais rien n'est plus faux, et vous allez le voir.

Commencez d'abordpar ne jamais considérerl'individu: la loi générale, la loi visible et visiblement juste est que la plus grande masse de bonheurj même temporel, appartient, non pas à l'homme vertueux, mais à la vertu. S'il en était autrement, il n'y aurait plus ni vice ni vertu, ni mérite, ni démérite, et par conséquent plus d'ordre moral. Supposez que chaque action vertueuse soit payée, pour ainsi dire, par quelque avantage temporel, l'acte, n'ayant plus rien de surnaturel, ne pourrait plus mériter une récompense de ce genre. Supposez, d'un autre côté^ qu'en vertu d'une loi divine, la main d'un voleur doive tomber au moment où il commet un vol, on s'abstiendra de voler comme on s'abstiendrait de porter la main sous la hache d'un boucher; l'ordre moral disparaîtrait entièrement. Pour accorder donc cet ordre (le seul possible pour des êtres intelligents, et qui est d'ailleurs prouvé par le fait) avec les lois de la justice, il fallait que la vertu fût récompensée et le vice puni, même temporellement, mais non toujours, ni sur-le-champ; il fallait que le lot incomparablement plus grand de bonheur temporel fût attribué à la vertu, et le lot proportionnel de malheur, dévolu au vice; mais que l'individu ne fût jamais sûr de rien : et

c'est en effet ce qui est établi. Imaginez toute autre hypothèse; elle VOUS mènera directement à la destruction de l'ordre moral, ou à la création d'un autre monde.

Pour en venir maintenant au détail, commençons, je vous prie, par la justice humaine. Dieu ayant voulu faire gouverner les hommes par des hommes, du moins extérieurement, a remis aux souverains l'éminente prérogative de la punition des crimes, et c'est en cela surtout qu'ils sont ses représentants. J'ai trouvé sur ce sujet un morceau admirable dans les lois de Menu; permettez-moi de vous le lire dans le troisième volume des Œuvres du chevalier William Jones, qui est là sur ma table.

Le chevalier. — Lisez, s'il vous plait; mais avant, aj'^ez la bonté de me dire ce que c'est que le roi Menu, auquel je n'ai jamais eu l'honneur d'être présenté.

Le comte. — Menu, Monsieur le chevalier, est le grand législateur des Indes, Les uns disent qu'il est fils du Soleil, d'autres veulent qu'il soit fils de Brahma, la première personne de la Trinité indienne i. Entre ces deux opinions, également probables, je demeure suspendu sans espoir de me décider. Malheureusement encore il m'est également impossible de vous dire à quelle époque l'un ou l'autre de ces deux pères engendra Menu. Le chevalier Jones, de docte mémoire, croit que le code de ce législateur est peut-être antérieur au Pentateuque, et certainement au moins antérieur à tous les législateurs de la Grèce ~. Mais M. Pinkerton, qui a bien aussi quelque droit à notre confiance, a pris la liberté de se moquer des brahmes, et s'est cru en état de leur prouver que Menu pourrait fort bien n'être qu'un honnête légiste du

1. Maurice's liistory of Indoslan. London, in-4, tom. I, pag. 53-54; et toin. II, pag. 57.

2 Sir William Joiie's works, tom. III.

xiii^ siècle ^ Ma coutume n'est pas de disputer pour d'aussi légères différences; ainsi, Messieurs, je vais vous lire le morceau en question, dont nous laisserons la date en blanc : écoutez bien.

« Brahma, au commencement des temps, créa pour <( l'usage des rois le génie des peines, il lui donna un « corps de pure lumière : ce génie est son fils ; il est la « justice même et le protecteur de toutes les choses « créées. Parla crainte de ce génie tous les êtres sensi- « blés, mobiles ou immobiles ~, sont retenus dans l'usage « de leurs jouissances naturelles, et ne s'écartent point « de leur devoir. Que le roi donc, lorsqu'il aura bien et « dûment considéré le lieu, le temps, ses propres forces « et la loi divine, inflige les peines justement à tous ceux « qui agissent injustement : le châtiment est un gouver- « neur actif; il est le véritable administrateur des affai- « res publiques, il est le dispensateur des lois, et les « hommes sages l'appellent le répondant des quatre or- « dres de l'état, pour l'exact accomplissement de leurs « devoirs. Le châtiment gouverne l'humanité entière; « le châtiment la préserve; le châtiment veille pendant « que les gardes humaines dorment. Le sage considère « le châtiment comme la perfection delà justice. Qu'un « monarque indolent cesse de punir, et le plus fort finira « par faire rôtir le plus faible. La race entière des hom- « mes est retenue dans l'ordre par le châtiment; car l'in- « nocence ne se trouve guère, et c'est la crainte des « peines qui permet à l'univers de jouir du bonheur qui « lui est destiné. Toutes les classes seraient corrompues, « toutes les barrières seraient brisées : il n'y aurait que « confusion parmi les hommes si la peine cessait d'être « infligée ou l'était injustement ? mais lorsque la Peine,

1. Géorgr., tom. VI de la traduction française, pag. 260-261.

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