‹ Œuvres choisiesChapitre 22 sur 83 · DEUXIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ENTRETIEN

Le comte. — Vous tournez votre tasse. Monsieur le chevalier : est-ce que vous ne voulez plus de thé?

Le chevalier. — Non, je vous remercie, je m'en tiendrai aujourd'hui à une seule tasse. Elevé, comme vous savez, dans une province méridionale de la France, où le thé n'était reg^arae que comme un remède contre le rhume, j'ai vécu depuis chez des peuples qui font grand usage de cette boisson : je me suis donc mis à en prendre pour faire comme les autres, mais sans pouvoir jamais y trouver assez de plaisir pour m'en faire un besoin. Je ne suis pas d'ailleurs, par système, grand partisan de ces nouvelles boissons : qui sait si elles ne nous ont pas apporté de nouvelles maladies?

Le sénateur. — Cela pourrait être, sans que la somme des maux eût augmenté sur la terre : car en supposant que la cause que vous inaiquez ait produit quelques maladies ou quelques incommodités nouvelles, ce qui me paraîtrait assez difficile à prouver, il faudrait aussi tenir compte des maladies qui se sont considérablement affaibhes, ou qui même ont disparu presque totalement, comme la lèpre, l'éléphantiasis, le mal des ardents, etc. Au reste, je ne me sens point porté à croire que le thé, le café et le sucre, qui ont fait en Europe une fortune

si prodigieuse, nous aient été donnés comme des punitions : je pencherais plutôt à les envisager comme des présents : mais, d'une manière ou d'une autre, je ne les regarderai jamais comme indifférents. 11 n'y a point de hasard dans le monde, et je soupçonne depuis longiemps que la communication d'aliments et de boissons, parmi les hommes, tient de près ou de loin à quelque œuvre secrète qui s'opère dans le monde à notre insu. Pour tout homme qui a l'œil sain et qui veut regarder, il n'y a rien de si visible que le lien des deux mondes ; on pourrait dire même, rigoureusement parlant, qu'il n'y a qu'un monde, car sa matière n'est rien. Essayez, s'il vous plaît, d'imaginer la matière existant seule, sans intelligence; jamais vous ne pourrez y parvenir.

Le comte. — Je pense aussi que personne ne peut nier les relations mutuelles du monde visible et du monde invisible. Il en résulte une double manière de les envisager; car l'un et l'autre peut être considéré, ou en luimême, ou dans son rapport avec l'autre. C'est d'après cette division naturelle que j'abordais hier la question qui nous occupe. Je ne considérais d'abord que l'ordre purement temporel ; et je vous demandais ensuite la.permission de m'élever plus haut, lorsque je fus interrompu fort à propos par M. le sénateur. Aujourd'hui je continue.

Tout mal étant un châtiment, il s'ensuit que nul mal ne saurait être considéré comme nécessaire , et nul mal n'étant nécessaire, il s'ensuit que tout mal peut être prévenu ou par la suppression du crime qui l'avait rendu nécessaire, ou par la prière qui a la force de prévenir le châtiment ou de le mitiger. L'empire du mal physique pouvant donc encore être restreint indéfiniment par ce moyen surnaturel, vous voyez...

Le chevalier. — Permettez-moi de vous interrompre et d'être un peu impoli, s'il le faut, pour vous forcer d'être

un peu plus clair. Vous touchez là un sujet qui m'a plus d'une fois agité péniblement ; mais pour ce moment je suspends mes questions sur ce point. Je voudrais seulement vous faire observer que vous confondez, si je ne me trompe, les maux dus immédiatement aux fautes de celui qui les souffre, avec ceux que nous transmet un malheureux héritage. Vous disiez que nous souffrons peutêtre aujourd'hui pour des excès commis il y a plus d'un siècle; or, il me semble que nous ne devons point répondre de ces crimes, comme de celui de nos parents. Je ne crois pas que la foi s'étende jusque-là ; et, si je ne me trompe, c'est bien assez d'un péché originel, puisque ce péché seul nous a soumis à toutes les misères de cette vie. Il me semble donc que les maux physiques qui nous viennent par héritage n'ont rien de commun avec le gouvernement temporel de la Providence.

Le comte. — Prenez garde, je vous prie, que je n'ai point insisté du tout sur cette triste hérédité, et que je ne vous l'ai point donnée comme une preuve directe de la justice que la Providence exerce dans ce monde. J'en ai parlé en passant comme d'une observation qui se trouvait sur ma route; mais je vous remercie de tout mon cœur, mon cher chevalier, de l'avoir remise sur le tapis, car elle est très digne de nous occuper. Si je n'ai fait aucune distinction entre les maladies, c'est qu'elles sont toutes des châtiments. Le péché originel, qui explique tout, et sans lequel on n'explique rien, se répète malheureusement à chaque instant de la durée, quoique d'une manière secondaire. Je ne crois pas qu'en votre qualité de chrétien, cette idée, lorsqu'elle vous sera développée exactement, ait rien de choquant pour votre intelligence. Le péché originel est un mystère sans doute ; cependant si l'homme vient à l'examiner de près, il se trouve que ce mystère a, comme les autres, des côtés plausibles,

même pour notre intelligence bornée. Laissons de côté la question théologique de V imputation, qui demeure intacte, et tenons-nous-en à cette observation vulgaire, qui s'accorde si bien avec nos idées les plus naturelles, que tout être qui a la faculté de se propager ne saurait produire quun être semblable à lui. La règle ne souffre pas d'exception ; elle est écrite sur toutes les parties de l'univers. Si donc un être est dégradé, sa postérité ne sera plus semblable à l'état primitif de cet être, mais bien à l'état où il a été ravalé par une cause quelconque. Cela se conçoit très clairement, et la règle a lieu dans l'ordre physique comme dans l'ordre moral. Mais il faut ^ien observer qu'il y a entre l'homme infirme et l'homme malade la même différence qui a lieu entre l'homme vicieux et rhomme coupable. La maladie aiguë n'est pas transmissible; mais celle qui vicie les humeurs devient maladie originelle, et peut gâter toute une race. Il en est de même des maladies. Quelques-unes appartiennent à l'état ordinaire de l'imperfection humaine; mais il y a une telle prévarication ou telles suites de prévarication qui peuvent dégrader absolument l'homme. C'est un péché originel du second ordre, mais qui nous représente, quoique imparfaitement, le premier. De là viennent les sauvages qui ont fait dire tant d'extravagances et qui ont surtout servi de texte éternel à J.-J. Rousseau, l'un des plus dangereux sophistes de son siècle, et cependant le plus dépourvu de véritable science, de sagacité et surtout de profondeur, avec une profondeur apparente qui est toute dans les mots^ Il a constamment pris le sauvage pour

I. Le mérite du style ne doit pas être accordé à Rousseau sans restriction. Il faut remarquer qu'il écrit très mal la langue philosophique; qu'il ne définit rien; qu'il emploie mal les ternies abstraits; qu'il les prend tantôt dans un sens poétique, et tantôt dans le sens des conversations. Quarft à son mérite intrinsèque, La Harpe a dit le mot : Tout, jusqu'à la vérité, trompe dans ses écrits.

4b LES SOIREES DE SAINT-PETERSBOURG.

l'homme primitif, tandis qu'il n'est et ne peut être que le descendant d'un homme détaché du grand arbre de la civilisation par une prévarication quelconque, mais d'un genre qui ne peut plus être répété, autant qu'il m'est permis d'en juger; car je doute qu'il se forme de nouveaux sauvages.

Par une suite de la même erreur on a pris les langnes de ces sauvages pour des langues commencées, tandis qu'elles sont et ne peuvent êtres que des débris des langues antiques , ruinées, s'il est permis de s'exprimer ainsi , et dégradées comme les hommes qui les parlent. En effet, toute dégradation individuelle ou nationale est surle-champ annoncée par une dégradation rigoureusement proportionnelle dans le langage. Comment l'homme pourrait-il perdre une idée ou seulement la rectitude d'une idée sans perdre la parole ou la justesse de la parole qui l'exprime; et comment, au contraire, pourrait-il penser ou plus ou mieux sans le manifester sur-le-champ par son langage ' ?

Il y a donc une maladie originelle comme il y a un péché originel, c'est-à-dire qu'en vertu de celte dégradation primitive, nous sommes sujets à toutes sortes de

1. Ubicunque videris orationem corruptam placere, ibi mores quoque à recto descivisse non est dubium. (Senec, epist. mor. C.\IV.) On peut retournercettepenséeetdireavec autant de vérité : Ubicunque moj-es à recto descivisse videris, ibi quoque orationem corruptam placere non est ditèmm. Le siècle qui vient de finir a donné en France une grande et triste preuve de celte vérité. Cependant de très bons esprits ont vu le mal et ont défendu la langue de toutes leurs forces : on ne sait encore ce qui arrivera. Le style réfugié, comme on le nomma jadis, tenait à la même théorie. Par un de ces faux aperçus qui ne cessent de s'introduire dans le domaine de la science, on a attribué ce style au contact des nations étrangères; et voilà comment l'esprit humain perd son temps à se jouer sur des suifaces trompeuses où il s'amuse même à se mirer sottement, au lieu de les briser pour arriver à la vérité. Jamais le protestantisme français persécuté, affranchi ou protégé, n'a ])roduit ni ne produira en français aucun monument capable d'honorer la langue et la nation. Rien dans ce moment ne l'empêche de me démentir. Mactc animo!

souffrances physiques en général; comme en vertu de celte même dégradation nous sommes sujets à toutes sortes de vices en général. Cette maladie originelle u'a donc point d'autre nom. Elle n'est que la capacité de soutTrir tous les maux, comme le péché originel (abstraction faite de l'imputation) n'est que la capacité de commettre tous les crimes, ce qui achève le parallèle.

Mais il y a de plus des maladies, comme il y a des prévarications originelles du second ordre; c'est-à-dire que certaines prévarications commises par certains hommes ont pu les dégrader de nouveau plus ou moins, et perpétuer ainsi plus ou moins dans leur descendance les vices comme les maladies; il peut se faire que ces grandes prévarications ne soient plus possibles; mais il n'en est pas moins vrai que le principe général subsiste et que la Religion chrétienne s'est montrée en possession de grands secrets ;, lorsqu'elle a tourné sa sollicitude principale et toute la force de sa puissance législatrice et institutrice, sur la reproduction légitime de l'homme, pour empêcher toute transmission funeste des pères aux fils. Si j'ai parlé sans distinction des maladies que nous devons imhiédiatement à nos crimes personnels et de celles que nous tenons des vices de nos pères, le tort est léger; puisque , comme je vous disais tout à l'heure , elles ne sont toutes, dans le vrai, que les châtiments d'un crime. Il n'y a que cette hérédité qui choque d'abord la raison humaine ; mais en attendant que nous puissions en parler plus longuement, contentons-nous de la règle générale que j'ai d'abord rappelée, que tout être qui se reproduit ne saurait produire que son semblable. C'est ici , Monsieur le sénateur, que j'invoque votre conscience intellecluelle : si un homme s'est livré à de tels crimes, ou à une telle suite de crimes, qu'ils soient capables d'altérer en lui le principe moral, vous comprenez que cette dégradation

est trausmissible, comme vous comprenez la transmission du vice scrofuleux ou syphilitique. Au reste, je n'ai nul besoin de ces maux héréditaires. Regardez, si vous voulez, tout ce que j'ai dit sur ce sujet comme une parenthèse de conversation ; tout le reste demeure inébranlable. En réunissant toutes les considérations que j'ai mises sous vos yeux, il ne vous restera, j'espère, aucun doute que rinnocent, lorsqu'il souffre, ne souffre jamais qu'en sa qualité d'homme; et que V immense majorité des maux tombe sur le crime; ce qui me suffirait déjà. Maintenant...

Le chevalier. — Il serait fort inutile, du moins pour moi, que vous allassiez plus avant; car depuis que vous avez parlé des sauvages, je ne vous écoute plus. Vous avez dit, en passant sur cette espèce d'hommes, un mot qui m'occupe tout entier. Seriez-vous en état de me prouver que les langues des sauvages sont des restes , et non des rudiments de langues?

Le comte. — Si je voulais entreprendre sérieusement cette preuve , Monsieur le chevalier, j'essayerais d'abord de vous prouver que ce serait à vous de prouver le conraire ; mais je crains de me jeter dans cette dissertation qui nous mènerait trop loin. Si cependant l'importance du sujet vous parait mériter au moins que je vous expose ma foi, je la livrerai volontiers et sans détails à vos réflexions futures. Voici donc ce que je crois sur les points principaux dont une simple conséquence a fixé votre attention.

L'essence de toute intelligence est de connaître et d'aimer. Les limites de sa science sont celles de sa nature. L'être immortel n'apprend rien : il sait par essence tout ce qu'il doit savoir. D'un autre côté, nul être intelhgent ne peut aimer le mal naturellement ou en vertu de son essence; il faudrait pour cela que Dieu l'eût créé mauvais, ce qui est impossible. Si donc l'homme est sujet à

l'ignorance et au mal , ce ne peut être qu'en vertu d'une liégraclation accidentelle qui ne saurait être que la suite 'l'un crime. Ce besoin, cette faim de la science, qui agite l'homme , n'est que la tendance naturelle de son être qui

, le porte vers son état primitif, et l'avertit de ce qu'il est.

\ Il gravite , si je puis m'exprimer ainsi, vers les régions de la lumière. Nul castor, nulle hirondelle, nulle abeille '.l'en veulent savoir plus que leurs devanciers. Tous les ttres sont tranquilles à la place qu'ils occupent. Tous sont dégradés, mais ils l'ignorent; l'homme seul en a le sentiment, et ce sentiment est tout à la fois la preuve de sa grandeur et de sa misère, de ses droits sublimes et de son incroyable dégradation. Dans l'état où il est réduit, il n'a pas même le triste bonheur de s'ignorer : il faut qu'il se contemple sans cesse, et il ne peut se contempler sans rougir; sa grandeur même l'humilie, puisque ses lumières qui l'élèvent jusqu'à l'ange ne servent qu'à lui montrer dans lui des penchants abominables qui le dégradent jusqu'à la brute. Il cherche dans le fond de son être quelque partie saine sans pouvoir la trouver : le mal a tout souillé, et V homme entier n'est quune maladie^. Assemblage inconcevable de deux puissances différentes et incompatibles, centaure monstrueux, il sent qu'il est le résultat de quelque forfait inconnu, de quelque mélange détestable qui a vicié l'homme jusque dans son essence la plus intime. Toute intelligence est par sa nature même le résultat, à la fois ternaire et unique, d'une

perception qui appréhende, d'une raison qui affirme, et d'une volonté qui agit. Les deux premières puissances ne sont qu'affaiblies dans l'homme ; mais la troisième est brisée-, et semblable au serpent du Tasse, elle se traîne après

1. OXo; àvOpwTToç voûffo;. Hippoc. , Lettre à Demagète. [Inler opp. cit. edit., tom. II, p. 925.) Gela est vrai dans tous les sens.

2. Fracta et debiiitata. C'est une expression de Cicéron, si juste, que

oO LES SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOURG.

soi^, toute honteuse de sa douloureuse impuissance. C'est dans cette troisième puissance que l'homnie se sent blessé à mort. Il ne sait ce qu'il veut ; il veut ce qu'il ne veut pas ; il ne veut pas ce qu'il veut; il voudrait vouloir. Il voit dans lui quelque chose qui n'est pas lui et qui est plus fort que lui. Le sage résiste et s'écrie : Qui me délivrera ~ ? L'insensé obéit, et il appelle sa lâcheté bonheur: mais il ne peut se défaire de cette autre volonté incorruptible dans son essence, quoiqu'elle ait perdu son empire ; et le remords, en lui perçant le cœur^ ne cesse de lui crier : En faisant ce que tu ne veux pas, tu consens à la loi^. Qui pourrait croire qu'un tel être ait pu sortir dans cet état des mains du Créateur? Cette idée est si révoltante, que la philosophie seule, j'entends la philosophie païenne, a deviné le péché originel. Le vieux Timée de Locres ne disait-il pas déjà, sûrement d'après son maître Pythagore, que nos vices viennent bien moins de nous-mêmes que de nos pères et des éléments qui nous constituent? Platon ne dit-il pas de même qu'il faut s'en prendre au générateur plus qu'au généré? Et dans un autre endroit n'a-t-il pas ajouté que le Seigneur, Dieu des dieux'', voyant que les êtres soumis à la génération avaient perdu (ou détruit en eux) le don inestimable, avait déterminé de les soumettre à un traitement propre tout à la fois à les punir et à les régénérer^.

les Pères du concile de Trente n'en trouvèrent pas de meilleure pour exprimer l'état de la volonté sous l'empire du péché : Liberum arbitrium fractum atque debilitatum. (Conc. Trid. sess. 6. ad Fam. 1. 9.).

Page 1