‹ Œuvres choisiesChapitre 25 sur 83 · Il voyait l'un et l'autre · texte numérisé non relu

Il voyait l'un et l'autre

2. Toutes ces idées se rencontrent en effet dans le Phèdre de Plalon. (0pp., tom. X,p. 286 et 341.) Ce dialogue singulier ressemble beaucoup à l'homme. Les vérités les plus respectables y sont fort mal accoinpaguées; et Typhon s'y montre trop à côté à^Osiris.

et cette inclination toujours plus ou moins victorieuse de la conscience et des lois, n'ayant jamais cessé de produire sur la terre des transgressions de toute espèce, jamais l'homme n'a pu reconnaître et déplorer ce triste état sans confesser par là même le dogme lamentable dont je vous entretiens; car il ne peut être méchant sans être mauvais, ni mauvais sans être dégradé, ni dégradé sans être puni, ni puni sans être coupable.

Enfin, Messieurs, il n'y a rien de si attesté, rien de si universellement cru sous une forme ou sous une autre, rien enfin de si intrinsèquement plausible que la théorie du péché originel.

Laissez-moi vous dire encore ceci : Vous n'éprouverez, j'espère, nulle peine à concevoir qu'une intelligence originellement dégradée soit et demeure incapable (à moins d'une régénération substantielle) de cette contemplation ineffable que nos vieux maîtres appelèrent fort à propos vision hcatifique, puisqu'elle produit, et que même elle est le bonheur éternel; tout comme vous concevrez qu'un œil matériel, substantiellement vicié, peut être incapable, dans cet état, de supporter la lumière du soleil. Or, cette incapacité de jouir du SOLEIL est, si je ne me trompe, l'unique suite du péché originel que nous soyons tenus de regarder comme naturelle et indépendante de toute transgression actuelle^.' La raison peut, ce me semble, s'élever jusque-là; et je crois qu'elle a droit de s'en applaudir sans cesser d'être docile.

L'homme ainsi étudié en lui-même, passons à son histoire.

Tout le genre humain vient d'un couple. On a nié cette

1. La perte de la rue de Dieu, supposé qu'ils la connaissent, ne peut manquer de leur causer habituellement (aux enfants morts sans baptême) une douleur sensible qui les empêche d'être heureux. (Bougeant, Exposition de la doctrine chrétienne, in-12, Paris, 1746, tom. II,chap. ii, art. 2, p. 150, et tom, III, sect. IV, chap. m, p. 343.)

vérité comme toutes les autres : eh! qu'est-ce que cela fait'?

Nous savons très peu de choses sur les temps qai précédèrent le déluge, et même, suivant quelques conjectures plausibles , il ne nous conviendrait pas d'en savoir davantage. Une seule considération nous intéresse, et il ne faut jamais la perdre de vue, c'est que les châtiments sont toujours proportionnés aux crimes, et les crimes toujours proportionnés aux connaissances du coupable; de manière que le déluge suppose des crimes inouïs , et et que ces crimes supposent des connaissances infiniment au-dessus de celles que nous possédons. Voilà ce qui est certain et ce qu'il faut approfondir. Ces connaissances, dégagées du mal qui les avait rendues si funestes, survécurent dans la famille juste à la destruction du genre humain. Nous sommes aveuglés sur

1. Newton, qui peut être appelé à juste titre, pour me servir d'une expression du Dante, mastro di color che sanno, a décidé qu'il n'est pas permis en philosophie d'admettre le plus lorsque le moins suffit à l'explication des phénomènes, et qu'ainsi un couple suffisant pour expliquer la population de l'univers, on n'a pas le droit d'en supposer plusieurs. Linnée. qui n'a point d'égaux dans la science qu'il a cultivée, regarde de même comme un axiome : Que tout être vivant ayant un sexe, vient d'un couple créé de Dieu dans l'origine des choses; et le chevalier W. Jones, qui avait tant médité sur les langues et sur les dilïérentes familles humaines, déclare embrasser cette doctrine sans balancer. (Asiat. Research., in-40, tom. III, page 480.) Voltaire, fondé sur sa misérable raison de la diversité des espèces, a soutenu chaudement l'opinion contraire, et il serait excusable (n'était la mauvaise intention), vu qu'il parlait de ce qu'il n'entendait pas. Mais que dire d'un physiologiste cité plus haut (p. 33, note 1), lequel, après avoir reconnu expressément la toute-puissance du principe intérieur, dans l'économie animale, et son action altérante, lorsqu'il est lui-même vicié de ([uelque manière, n'adopte pas moins le raisonnement grossier de Voltaire, et s'appuie de la stature d'un Palagon, de la laine d'un Nègre, du nez d'un Cosaque, etc., pour nous dire gravement que, suivant l'opinion la plus vraisemblable, la. nature (qu'est-ce donc que cette femme?) a été déterminée par des lois primordiaUs dont les causes sont inconnues, a créer diverses races d'hommes.

Voilà comment un homme, d'ailleurs très habile, peut se trouver enlin conduit par le fanatisme antimosaïque de son siècle a ignorer ce qu'il sait et à nier ce qu'il affirme.

la nature et la marche de la science par un sophisme grossier qui a fasciné tous les yeux : c'est de juger du temps où les hommes voyaient les effets dans les causes , par celui où ils s'élèvent péniblement des effets aux causes , où ils ne s'occupent même que des effets , où ils disent qu'il est inutile de s'occuper des causes, où ils ne savent pas même ce que c'est qu'une cause. On ne cesse de répéter : Jugez du temps quil a fallu pour savoir telle ou telle chose/ Quel inconcevable aveuglement! Il n'a fallu qu'un instant. Si l'homme pouvait connaître la cause d'un seul phénomène physique , il comprendrait probablement tous les autres. Nous ne voulons pas voir que les vérités les plus difficiles à découvrir sont très aisées à comprendre. La solution du problème de la couronne fit jadis tressaillir de joie le plus profond géomètre de l'antiquité ; mais cette même solution se trouve dans tous les cours de mathématiques élémentaires, et ne passe pas les forces ordinaires d'une intelligence de quinze ans. Platon , parlant quelque part de ce qu'il importe le plus à l'homme de savoir, ajoute tout de suite avec cette simplicité pénétrante qui lui est naturelle : Ces choses s'apprennent aisément et parfaitement , si quelqu'un nous les ENSEIGNE S voilà le mot. Il est, de plus, évident pour la simple raison que les premiers hommes qui repeuplèrent le monde après îa grande catastrophe, eurent besoin de secours extraordinaires pour vaincre les difficultés de toute espèce qui s'opposaient à eux -; et voyez, Mes-

1. 'El SiSisxot Tt;. Ce qui suii n est pas moins précieux; mais, à\lil, personne ne nous l'apprendra, à moins que Dieu ne lui montre la route. 'A>.).' àu5' âv St2à*£i£v, el \i.r\ ©sôç vçriyoÎTO. Epin. 0pp., lome IX, p. 259.

2. Je ne doute pas. disait Hlppocrate, que les arts n'aient été primitivement des grâces ( 0ewv -/*P''«î) accordées aux hommes par les dieux. (Hippocr., Epist. in 0pp. ex. edit. Foesii. Francfort, 1621, in-fol. p. 1274.) Voltaire n'est pas de cet avis : Pour forger le fer, ou pour y suppléer, il faut tant de HASARDS heureux, tant d'industrie, tant

sieurs , le beau caractère de la vérité ! S'agit-il de l'établir? les témoins viennent de tous côtés et se présentent d'eux-mêmes : jamais ils ne se sont parlé, jamais ils ne se contredisent , tandis que les témoins de l'erreur se contredisent, même lorsqu'ils mentent. Écoutez la sage antiquité sur le compte des premiers hommes : elle vous dira que ce furent des hommes merveilleux , et que des êtres d'un ordre supérieur daignaient les favoriser des plus précieuses communications'. Sur ce point il n'y a pas de dissonance : les initiés, les philosophes, les poètes, l'histoire, la Fable, l'Asie et l'Europe n'ont qu'une voix. Un tel accord de la raison , de la révélation et de toutes les traditions humaines, forme une démonstration que la bouche seule peut contredire. Non seulement donc les hommes ont commencé par la science, mais par une science différente de la nôtre , et supérieure à la nôtre ; parce qu'elle commençait plus haut, ce qui la rendait même très dangereuse; et ceci vous explique pourquoi la science dans son principe fut toujours mystérieuse et renfermée dans les temples , où elle s'éteignit enfin , lorsque cette flamme ne pouvait plus servir qu'à brûler. Per-

de siècles! (Essai, etc., inlrod., p. 45.) Ce contraste est piquant; mais je crois qu'un bon esprit, qui réfléchira attentivement sur l'origine des arts et des sciences, ne balancera pas longtemps entre la grâce et le hasard. 1. Antiquitas proxim'e accedit ad deos. fCicero, de Leg., II, 11.) Non tamen negaverim fuisse i^rimos homines alti spiritùs viros, et, ut ita dicam, a dus kecentes : neque enim dubiuni est quin meliora niundus nondum effetus ediderit. (Sen., Epist. XC.) Origène disait très sensément à Celse : « Le monde ayant été créé par la Providence, il faut nécessaire- « ment que le genre humain ait été mis, dans les commencements, sous la « tutelle de certains êtres supérieurs, et qu'alors Dieu déjà se soit manifesté « aux hommes. C'est aussi ce que l'Écriture sainte atteste (Gen., XVIII), « et il convenait en effet que, dans l'enfance du monde, l'espèce humaine « reçût des secours extraordinaires, jusqu'à ce que l'invention des arts « l'eût mise en état de se défendre elle-même et de n'avoir plus besoin de « l'intervention divine, etc. » Origène appelle à lui la poésie profane comme une alliée de la raison et de la révélation; il cite Hésiode dont le passage très connu est fort bien paraphrasé par Millon., (Par. lost., IX, 2, etc.) Voy. Orig. contra Cels, cap. 28. 0pp. Edit. Rucei, tom. I, pag. 562, 199.

LES SOIREES DE SAINT-PETERSBOURG. o7

sonne ne sait à quelle époque remontent, je ne dis pas les premières ébauches de la société, mais les grandes institutions, les connaissances profondes, et les monuments les plus magnifiques de l'industrie et de la puissance humaine. A côté du temple de Saint-Pierre à Rome , je trouve les cloaques de Tarquin et les constructions cyclopéennes. Cette époque touche celle des Étrusques, dont les arts et la puissance vont se perdre dans l'antiquité *, qu'Hésiode appelait grands et illustres, neuf siècles avant Jésus-Christ - , qui envoyèrent des colonies en Grèce et dans nombre d'Iles, plusieurs siècles avant la guerre de Troie. Pythagore, voyageant en Egypte six siècles avant notre ère , y apprit la cause de tous les phénomènes de Vénus 3. Il ne tint même qu'à lui d'y apprendre quelque chose de bien plus curieux, puisqu'on y savait de toute antiquité que Mercure , pour tirer une déesse du plus grand embarras, joua aux échecs avec la lune, et lui gagna la soixante-douzième partie du jour"". Je vous avoue même qu'en lisant le Banquet des sept sages, dans les œuvres morales de Plutarque, je n'ai pu me défendre de soupçonner que les Égyptiens connaissaient la véritable forme des orbites planétaires^.

Page 1