To 6EÏ0V
3. Voy. Eustathe sur le v. I6« du P"^ livre de l'Iliade. Au reste, sans prétendre contester l'observation générale, qu'il se trouve dans les langues anciennes, aux époques d'une barbarie plus ou moins profonde, des mots qui supposent des connaissances étrangères à cette époque, j'avoue cependant que le mot de cosmos ne me semble pas cité heureusement à l'appui de cette proposition puisqu'il est évidemment nouveau dans le sens de monde. Homère ne l'emploie jamais que dans son acception primitive d'ordre, de décence, d'ornement, etc. (Iliade, II, 214; V, 759; VIII, 12; X, 472 ; XI, 48 ; Xll, 40 ; XXIV, 622, elc. Odyss. VIII, 179, 364, 489, 492 ; XIV, 363; etc.). Hésiode ne fait presque pas d'usage de ce mot (même dans le sens d'ornement) ni d'aucun de ses dérivés, si nombreux et si élégants. Ce qui est fort singulier, on trouve une seule fois cosmos dans la Théogonie, V, 588, et cosMEO, ibid, V, 572. Pindare emploie presque toujours ce mot de COSMOS dans le sens d'ornement, quelquefois dans celui de convenance, jamais dans celui de monde. Euripide de même ne s'en sert jamais dans ce dernier sens, ce qui doit paraître très surprenant. On le trouve à la vérité selon ce même sens dans les hymnes attribués à Orphée. (A la Terre, V, 4 ; au Soleil, V, 16, etc.) Mais ce n'est qu'une preuve de plus que ces hymnes ont été fabriqués ou interpolés à une époque très postérieure à celle qu'on leur attribue.
LES SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOUKG. 7l
dut la souillure; cependant c'est la même idée, et les deux mots sont également justes et également faux. Mais dites-moi encore, je vous prie, comment ces anciens Latins, lorsqu'ils ne connaissaient encore que la guerre et le labourage, imaginèrent d'exprimer par le même mot l'idée de la prière et celle du supplice'? Qui leur enseigna d'appeler la fièvre, la purificatrice, ou lexpiatrice - ? Ne dirait-on pas qu'il y a ici un jugement, une véritable connaissance de cause, en vertu de laquelle un peuple affirme la justesse du nom? Mais croyez-vous que ces sortes de jugements aient pu appartenir au temps où l'on savait à peine écrire, où le dictateur bêchait son jardin, où l'on écrivait des vers que Varron et Cicéron n'entendaient plus? Ces mots et d'autres encore qu'on pourrait citer en grand nombre, et qui tiennent à toute la métaphysique orientale, sont des débris évidents de langues plus anciennes détruites ou oubliées. Les Grecs avaient conservé quelques traditions obscures à cet égard; et qui sait si Homère n'attestait pas la même vérité, peut-être sans le savoir, lorsqu'il nous parle de certains hommes et de certaines choses que les dieux appellent d'une manière et les hommes d'une autre'^?
1. Salluste, qui aimait les arcliaïsmes, a dit : Itaque Senatus, ob ea féliciter acta, diis i m mor ta H bus svppucix decernere. (Debello Jugurt.,L. V.) Et près d'un siècle plus tard, Apulée, singeant ce même goût, disait encore : Plena aromatis et suppliciis. (Métam. XI.) D'ailleurs supplicatio, supplicari, etc., etc., viennent de ce mot, et la même analogie a lieu dans notre langue, où l'on trouve supplice et supplication, supplier et supplicier.
2. 11 ne paraît pas, en effet, qu'il y ait le moindre doute sur l'étymologie de febris, qui appartient évidemment à l'ancien mot februare. De là Februarius, le mois des expiations.
Au rang de ces mots singuliers je place celui de Rhumb, qui appartient depuis longtemps à plusieurs langues maritimes de l'Europe. Rhutnbos en grec signifiant en général la rotation, et rhumbon une circonvolution en spirale, ne pourrait-on pas, sans être un Mathanasius, voir dans ce mot de rhumb une connaissance ancienne delà loxodromie?
3. On peut observer, à propos de cette expression, qu'elle ne se rencontre jamais dans l'Odyssée; et cette observation pourrait être jointe à celles qui permettraient de conjecturer que les deux poèmes de l'Iliade et de l'Odi'ssée
Enlisant les métaphysiciens modernes, vous aurez rencontré des raisonnements à perte de vue sur l'importance des signes et sur les avantages d'une langue philosophique (comme ils disent) qui serait créée à priori ou perfectionnée par des philosophes. Je ne veux point me jeter dans la question de l'origine du langage (la même, pour le dire en passant, que celle des idées innées); ce que je puis vous assurer, car rien n'est plus clair, c'est le prodigieux talent des peuples enfants pour former les mots, et l'incapacité absolue des philosophes pour le même objet. Dans les siècles les plus raffinés, je me rappelle que Platon a fait observer ce talent des peuples dans leur enfance ^ Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'on dirait qu'ils ont procédé par voie de délibération, en vertu d'un système arrêté de concert, quoique la chose soit rigoureusement impossible sous tous les rapports. Chaque langue a son génie, et ce génie est un, de manière qu'il exclut toute idée de composition, de formation arbitraire et de convention antérieure. Les lois générales qui la constituent sont ce que toutes les langues présentent de plus frap-
ne sont pas de la même main; car l'auteur de l'Iliade est très constant sur les noms, les surnoms, les épithètes, les tournures, etc.
1. 11 dit en effet que tout homme intelligent doit de grandes louanges à Vanliquitêpour le grand nombre de mots heureux et naturels qu'elle a imposés aux choses : 'û; eu xal xarà çyatv xeijxew.. (De Leg., \ll. 0pp., lom. VllI, page 379.)
Senèque admire de même ce talent de l'anliquité pour désigner les objetsefficacissimis notis. (Sen., Epist. mor. LXXXI.) Lui-même est admirable dans cette expression qui est tout à fait efficace pour nous faire comprendre ce qu'il veut dire.
Platon ne s'en tient pas à reconnaître ce talent de l'antiquité, il en tire l'inconlestable conséquence : Pour moi, dit-il, je regarde comme une vérité évidente que les mots n'ont pu être imposés primitivement aux choses que par une puissance au-dessus de l'homme ; Et de la vient qu'ils sont si justes. — 0t[Aa; (x.iv èvw Tciv à),£9£(JTaT0v >.6vov Ttipi touîwv elvatfj.EiCw Ttva 3'jvau.iv eîvai >i àvOpwrrstav tr^-i 6£U.Évyiv Ta TipwTx xà ôvôfJLaTa Tot;7rpaY!J-a<îî-' 'O^fE ANAFKAION EL\.\I AVTA OPeaii EXIEN. (Plat., in Crat. 0pp., tom. II. Edit. Bip., pag. 343.)
«JêS SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOURG. 73
pant : dans la grecque, par exemple, c'en est une que les mots puissent se joindre dans une espèce de fusion partielle qui les unit pour faire naître une seconde signification, sans les rendre méconnaissables : c'est une règle générale dont la langue ne s'écarte point. Le latin, plus réfractaire, laisse, pour ainsi dire, casser ses mots; et de leurs fragments choisis et réunis par la voie de je ne sais quelle agglutination tout kîaii singulière, naissent de nouveaux mots d'une beauté surprenante, et dont les éléments ne sauraient plus être reconnus que par un œil exercé. De ces trois mots, par exemple, CAro, DAta, vermibus, ils ont fait cadaver, chair abandonnée aux vers. De ces autres mots, Mxgis, et \olo, non et volo, ils ont fait iMALO et NOLO, deux verbes excellents que toutes les langues et la grecque même peuvent envier à la latine. De c.^cus UT IRE (marcher ou tâtonner comme un aveugle) ils firent leur cecutire, autre verbe fort heureux qui nous manque^. UAgis et «wcte ont produit macte, mot tout à fait particulier aux Latins, et dont ils se servent avec J)eaucoup d'élégance. Le mémo système produisit leur mot CTERQUE, si heureuscment fomié de vnus a/xERQUE-, mot que je leur envie extrêmement; car no us ne pouvons l'exprimer que par une phrase, Vun et l'autre. Et que vous dirai-je du mot negotior, admirablement formé de Nc EGO OTiOR {je suis occupé, je ne perds pas mon temps), d'où l'on a tiré negotium, etc. ? Mais il me semble que le génie latin s'est surpassé dans le mot oratio, formé de os et de ratio, bouche et raison, c'est-à-dire raison parlée. Les Français ne sont point absolument étrangers à ce système. Ceux qui furent nos ancêtres, par exemple, ont
1. Les Chinois ont fait pour l'oreille précisément ce que les Latins firent pour les yeux. (Mém. des miss, de Pékin, in-S", tom. VIII, p. 121.)
2. Delà vient que la pluralité étant pour ainsi dire cachée dans ce mot, les Latins l'ont construit avec le pluriel des verbes. Utraqne nupserunt. (Ovid.,Fast., VI, 247.)
74 LES SOIRÉES DE SAIJNT-PÉTERSBOURC.
très bien su nommer les leurs par runion partielle du mot Ancien avec celui d'ÊTRE, comme ils firent beffroi de Bel EFFROI. Voyez comment ils opérèrent jadis sur les deux mots latins duo et ire dont ils firent uuire, aller deux ensemble, et par une extension très naturelle, mener, conduire^. Du pronom personnel, se, de l'adverbe relatif de lieu HORS et d'une terminaison verbale tir, ils ont fait SRTiR, c'est-à dire, sehorstir ou mettre sa propre personne hors de l'endroit où elle était-, ce qui me parait merveilleux. Ètes-vous curieux de savoir comment ils unissaient les mots à la manière des Grecs? Je vous citerai celui de COURAGE , formé de cor et de rage , c'est-à-dire rage du cœuf^; ou, pour mieux dire, exaltation, enthousiasme du cœur (dans le sens anglais de rage). Ce mot fut dans son principe une traduction très heureuse du thymos grec, qui
1. Charron a dit encore : Celui que je veux duire et instruire à la sagesse, etc. (De la sagesse, liv. II, chap. v, n" 13.) Ce mot naquit à une époque de notre langue où le sens de ces deux mots duo et ire était généralement connu. Lorsque l'idée de la simultanéité s'effaça des esprits, l'action onomaturge y joignit la particule destinée en français à exprimer cette idée, c'esl-à-dire le cum des Latins, et l'on dit conduire. Quand nous disons aujourd'hui en style familier: Cela ne me ^vn pas, le sens primitif subsiste toujours; c'est comme si nous disions : Cela ne peut aller avec moi; m' accompagner, subsister à côté de moi, et c"».st encore dans un sens tout semblable que nous disons : Cela ne vous va pas.
2. Roubaud, cilé dans un discours préliminaire du nouveau dictionnaire des synonymes i'rancais, voit dans sortir hors et ire. Il n'a pas compris ce mot parce qu'il avait négligé les consonnes, auxquelles le véritable étymologiste doit faire une attention presque exclusive. Les voyelles représentent les tuyaux d'un orgue : c'est la puissance animale qui ne peut que crier; mais les consonnes sont les touches, c'est-à-dire le signe de l'intelligence qui articule le cri.
3. Je disais en mon courage : Si le roi s'en alloit, etc. (Joinville, dans la CoUect. des mémoires, etc., tom. I.) Cette phrase est tout à fait grecque : 'Eyw oï âv Tw 0ÏMQ (xoûD.syov, etc.
Au milieu du xvi^ siècle, ce mot de courage retenait encore sa signification primitive. Le vouloir de Dieu tout-puissant lui changea le courage. Voy. {Le sauf-condnit donné par le souldan au sujet du roi très chrétien à la fin du livre intitulé : Promptuaire des Conciles, etc. Lyon, de Tournes, 1546, in-16, pag. 208.) Cor, au reste, a fait cœur, en vertu de la mime analogie qui de bos a fait bnnif, de flos, (leur, de cos, queux, àevolum, vœu, de ovum, œuf, ôenodus, nœud. etc.
LES SOIREES DE SAINT-PETERSBOURG. 7o
n'a plus aujourd'hui de synonyme en français. 'Faites avec moi l'anatomie du mot incontestable, vous y trouverez la négation in, le sig-ne du moyen et de la simultanéité cuM, la racine antique test, commune, si je ne me trompe, aux Latins et aux Celtes*, et le sig'ne de la capacité able, du latin habilis, si l'un et l'autre ne viennent pas encore d'une racine commune et antérieure-. Ainsi le mot incontestable signifie exactement une chose si claire, quelle n admet pas la preuve contraire.
Admirez, je vous prie, la métphysique subtile qui, du QUARE latin, parce detorto, a fait notre car 3, et qui a su tirer de unms cette particule on, qui joue un si grand rôle dans notre langue^. Je ne puis encore m'empêcher de
1. De là le mot TESTii en latin : celui de TÉmoin (anciennement tesmoing) dans notre langue, test en anglais, serment du Test, etc.
2. C.xput hamLE, capable : tête puissante qui possède une grande capacité. La première racine s'étant effacée, nous avons attribué à ce mot capable le sens unique du second, habile. Les Anglais ont conservé celle-ci pure et simple; an xble man [un homme capable).
3. Quare à {àil car, comme quasi à fait casi; quartus. cnrt: querela. kerelle; quicunque, kiconque; quamquam, ca«caH (celui-ci est célèbre), et tant d'autres qui ont rejeté ou conservé l'orthographe latine. Car l'a conservée assez longtemps; car on lit dans une ordonnance de Philippe le Long, du 28 octobre 1318 : quar se nous souffrions, etc.; Mémoires du sire de Joinville, dans* la Collect. générale des mém., in-S', préf. pag. 88 ; et dans le commencement du XVl* siècle, un poète disait encore :
QuAR mon mari est, je vos di Bon mire, je le vos affi.
(Vers cités dans l'avertiss. de Lebret, sur le Médecin malgré lui, de Molière.)
4. L'expression numérique un, convertie en pronom indéfini pour exprimer l'unité vague d'un genre quelconque, est si nécessaire ou si naturelle, que les Latins l'employèrent quelquefois presque sans s'en apercevoir contre le génie et les règles les plus certaines de leur langue. On a souvent cité le passage de Térence, forte unam vidi adolescentulam. On pourrait en citer d'autres, Corn. Nep. in An7iib. XII ; Cic. de Nat. deorum. II, 1 ; Ad Fam. XV, 16, Phil. II, 3; Tac, Ann., II, 30, etc. Ce pronom indéfini étant un des éléments primordiaux de la langue française, nos pères, employant une ellipse très naturelle et très commode , le séparèrent du substantif homme, tenu pour répété toutes les fois qu'il s'agissait d'exprimer ce que l'homme abstrait avait dit ou fait ; et ils dirent un a dit. c'est un qui passe,
VOUS citer notre mot riex, que les Français ont formé du laiin roi, pris pour la chose quelconque ou pour l'être absolu. C'est pourquoi, hors le cas où rien, répondant à une interrogation, contient ou suppose une ellipse, nous ne pouvons employer ce mot qu'avec une négation, parce qu'il n'est point négatif*, à la différence du latin NiHiL , qui est formé de Ne et de HiLum , comme nemo l'est de NE et de houo {pas un atome, pas un homme).
C'est un plaisir d'assister, pour ainsi dire, au travail de ce principe caché qui forme les langues. Tantôt vous le verrez lutter contre une difficulté qui l'arrête dans sa marche; il cherche une forme qui lui manque : ses matériaux lui résistent; alors il se tirera d'embarras par un solécisme heureux, et il dira fort bien : Hue passante, couleur voyante, place marchande, métal cassant, etc. Tantôt on le verra se tromper évidemment, et faire une bévue formelle , comme dans le mot français incrédule , qui nie un
comme on dit de nos jours dans quelques dialectes voisins de la France, La Fontaine a dit encore :
Vous appelez en moi la souvenance D'un qui s'est vu mon unique souci.
Mais bientôt un se changea en on par l'analogie générale qui a changé l'o initial latin en o français, onde, ombre, once, onction, onguent., etc., au lieu de unda, umhra, etc. Cette analogie est si forle. ([u'elle nous fait souvent prononcer l'o dans les mots mêmes où l'orthographe a retenu Tu ; comme dans nuncupatif, fungus, duumvir, triumvir, nundiaal, etc., que nous prononçons nonciipatif, fongus, etc. De là vient encore la prononciation latine des Français qui amuse si fort les Italiens, bonom, malom, Dominus vobiscom, etc. Je me range donc volontiers à l'avis de l'intei locuteur sur l'origine de nos particules c\u et on. Les gens de Port-Royal ont prétendu cependant que notre car vient du grec cau (Fàp), et que on vient de HOMME; mais il inc paraît certain que, dans ces deux cas, la grâce de l'étymologie avait manqué à ces messieurs : Dieu est le maître. (Foi/, la Gramm. gén., chap. XIX.)
1. Rien s'est formé de rem, comme bien de ben'Q. Joinvilie, sans recourir à d'autres, nous ramène à la création de ce mot en nous disant assez souvent, que pour nulle rien«u monde il n'eût voulu, etc. Dans un canton de la Provence, j'ai entendu, tu non vales rem, ce qui est purement latin.
défaut au lieu de nier une vertu. Quelquefois il deviendra possible de reconnaître en même temps l'erreur et la cause de l'erreur : l'oreille française ayant, par exemple, exigé mal à propos que la lettre s ne se prononçât point dans le monosyllabe est, troisième personne singulière du verbe substantif, il devenait indispensable, pour éviter des équivoques ridicules, de soustraire la particule conjonctive ET à la loi générale qui ordonne la liaison de toute consonne finale avecla voyelle qui suit^ : mais rien ne fut plus malheureusement établi; car cette conjonction, unique déjà, et par conséquent insuffisante, en refusant ainsi, iratis miisis, de s'allier avec les voyelles suivantes, est devenue excessivement embarrassante pour le poète , et même pour le prosateur qui a de l'oreille.
Mais , pour en revenir au talent primordial (c'est à vous en particulier que je m'adresse. Monsieur le sénateur) : contemplez votre nation, et demandez-lui de quels mots elle a enrichi sa langue depuis la grande ère? Hélas! cette nation a fait comme les autres. Depuis qu'elle s'est mêlée de raisonner, elle a emprunté des mots et n'en a plus créé. Aucun peuple ne peut échapper à la loi générale. Partout l'époque de la civilisation et de la philosophie est dans ce genre, celui de la stérilité. Je lis sur vos billets de visite : Minister, Général, Kammcrherr, h'ammeriunker, Fraulen, Général- ASicn^v, GénéraZ-DEJOURNEi, Joustizii-Politzii Minister, etc., etc. Le commerce méfait lire sur ses affiches : magazei, fabrica, meuhel, etc., etc. J'entends à l'exercice : direetii na prava , na leva; deployade en échiquier, en échelon, contre-marche, etc. L'administretion militaire prononce : haupt-wacht , exercice-hause , or-
1. Ea^effet, si la particule conjonctive suivait la règle générale, ces deux phrases : un homme et une femme, un lionnéte homme et un fripon, se prononceraient précisément comme nous prononcerions itn homme est une femme, un honnête homme est un fripon, etc.
78 LES SOIRÉES DE SAINT-l'ETERSBOURG.
donnance-hause ; commissariat, cazarma^ canzellarii. , etc.; mais tous ces mots et mille autres que je pourrais citer ne valent pas un seul de ces mots si beaux ^ si élégants, si expressifs qui abondent dans votre langue primitive, souproug (époux), par exemple, qui signifie exactement celui qui est attaché avec un autre sous le même joug^ : rien de plus juste et de plus ingénieux. En vérité, Messieurs, il faut avouer que les sauvages ou les barbares, qui délibérèrent jadis pour former de pareil noms, ne manquèrent point du tout de tact.
Et que dirons-nous des analogies surprenantes qu'on remarque entre les langues séparées par le temps et l'espace, au point de n'avoir jamais pu se toucher? Je pourrais vous montrer dans l'un de ces volumes manuscrits que vous voyez sur ma table, plusieurs pages chargées de mes pieds de mouche, et que j'ai intitulées ParaUélismes de la langue grecque et de la française. Je sais que j'ai élé précédé sur ce point par un grand maitre, Henri Estienne; mais je n'ai jamais rencontré son livre, et rien n'est plus amusant que de former soi-même ces sortes de recueils, à mesure qu'on lit et que les exemples se présentent. Prenez bien garde que je n'entends point parler des simples conformités de mots acquis tout simplement par voie de contact et de communication : je ne parle que des conformités d'idées prouvées par des synonymes de sens, différents en tout par la forme; ce qui
1. Qui ne serait frappé de l'analogie parfaite de ce mot souproug avec le conjux des Latins ; analogie purement intellectuelle, puisqu'elle n'a rien de commun avec les sons? Ce mot de conjux, au reste, est une syncope de coniVGatus, le G et l's étant cachés dans l'x.
La fraternité du latin et de i'esclavon, laquelle suppose absolumont une origine commune, est une chose connue. On connaît moins celle de I'esclavon avec le sanscrit dont je m'aperçus pour la première fois en lisant la dissertation du P.Paulin deSaint-liarthcleini. De latini sermonis origine et ciim orientalibus linguis connexione. Romœ, 1802, in-i°.
Je recommande surtout à l'attention des philologues les noms de nombre qui sont capitaux dans ces sortes de recherches.
exclut toute idée d'emprunt'. Je vous ferai seulement observer une chose bien singulière : c'est que lorsqu'il est question de rendre quelques-unes de ces idées dont l'expression naturelle oflFenserait de quelque manière la délicatesse, les Français ont souvent rencontré précisément les mêmes tournures employées jadis par les Grecs pour sauver ces naïvetés choquantes-; ce qui doit
1 . Je sais que le recueil indiqué existait ; mais je ne sais s'il existe encore, et dans ce cas même j'aurais aujourd'hui peu d'espoir de l'obtenir. Je tAcherai d'y suppléer jusqu'à un certain point par quelques exemples remarquables que j'ai notés moi-même.
Ava/.siaXaiwfft;, récapitulation. Suyy.aTiêaaiç, condescendance. Aià<7up- (xô;, persiflage. AiaaJçziv, persifler, ETraptcrepoTri;, gaucherie. AritAou àvôpa, homme du peuple. (Homère, 11., II, 198.) May.pà çtX/i, grande amie (Théocr. II, 41.) Kd(Xa[xaî aùlov, Jlùte de canne [id. î6k/.). EopTriv notsiv, [aire une fête. OpOwGai uiavov (Pind. Olymp. 111, 5) dresser un contrat, un plan, etc. Mupîav/.âptv mille grâces (Eurip. Aie, 554.) 'Etc' àfjiçw xa6£iJ0£iv, dormir sur les deux oreilles. 'Oçpa 'lAH MevÉ/aov, (Hom., 11., IV, 203) voir un malade (en parlant d'un médecin). AtjjiaToç zk âYaGoîo, Jd, Odyss., IV, 611) vous êtes d'un bon sang. Olxîa; (A£Yi).r|Ç ^v. (Plat, in Men. Edit. Bip. Rom., pag. 278) il était d'une grande maison. ©àxTov îri pâS/iv (Xén., Hisl. Griec., V, 4, 53) plus vite que le pas. Hv aÙToiçetoivai, (Déniost., De falsâ lege, 20) c'était à eux de savoir. Tloi croO TtôSa xu7.Xciç, (Eurip.^ Orest. 631) où tournez-vous vos pas, etc., etc., etc.
De misère et de malheur nous avons tiré misérable et malheureux qui appartiennent également à la misère et au vice, lune ne conduisant que trop souvent à l'autre : les Grecs avaient procédé de même sur les deux mots IIovo; et Méy.eo!;.
Mais toutes les analogies disparaissent devant celle de Ndfftifjio;, [nostimos) et de revenant. Comme il n'y a rien de si doux que le retour d une personne chérie longtemps séparée de nous, et réciproquement rien de si doux pour le revenant, pour le guerrier surtout, que ce jour fortuné qui le rend sain et sauf à sa patrie et à sa famille (Noctti(i.ov riixap) ; les Grecs exprimèrent par le même mot le plaisir et le revenir. Or, les Français ont suivi la même idée précisément. Us ont dit homme avenant, femme avenante; figure, physionomteTevenainte, cet homme me revielnt: c'est-a-dire il m'est agréable comme un ami qui me reviendrait :
Je ne vois rien d'aussi surprenant.
2. Tels sont, par exemple, les mots Eù[xapta (Eumaria). Nwi âçpoStffiw. — [Théocrite, id. VI, 26. Eusth. ad.W., I, 113.)
Ta (jiopta, èxTÉfjLvôtv (îittcov) Apo(Aà;, etc., etc.
Il est bien essentiel d'observer, et sur ces mots et sur les précédents, que ces merveilleuses co'i'ncidences d'idées ne sont point parvenues par des intermédiaires latins, lors même que nous avons pris d'eux les mois qui représentent ces idées. Nous avons reçu des Latins, par exemple, le mot advenant [adveniens) ; maisjamaisles Latins n'ontemployécemot pour exprimer
paraître fort extraordinaire, puisqu'à cet égard nous avons agi de nous-mêmes, sans rien demander à nos intermédiaires, les Latins. Ces exemples suffisent pour nous mettre sur la voie de cette force qui préside à la formation des langues, et pour faire sentir la nullité de toutes les spéculations modernes. Chaque langue , prise à part, répète les phénomènes spirituels qui eurent lieu ' dans l'origine; et plus la langue est ancienne, plus ces phénomènes sont sensibles. Vous ne trouverez surtout aucune exception à l'observation sur laquelle j'ai tant insisté : c'est qu'à mesure qu'on s'élève vers ces temps d'ignorance et de barbarie qui virent la naissance des langues, vous trouverez toujours plus de logique et de profondeur dans la formation des mots, et que ce talent disparait par une gradation contraire, à mesure qu'on descend vers les époques de civilisation et de science. Mille ans avant notre ère, Homère exprimait dans un seul mot évident et harmonieux : Ils répondirent par une acclamition favorable à ce qu'ils venaient d'entendreK En lisant ce poète, tantôt on entend pétiller autour de soi ce feu générateur qui fait vivre la vie^, et tantôt on se sent humecté par la rosée qui distille de ses vers enchanteurs sur la couche poétique des immortels 3. Il sait répandre la voix divine autour de l'oreille humaine, comme une atmosphère sonore qui résonne encore après que le Dieu a cessé de parler*. Il peut évoquer Andromaque, et nous la
ce qui est agréable. Pour ce mot, comme pour tant d'autres, il n'y a entre nous et les Grecs aucun lien, aucune communication visible. Quel sujet de méditations his quibus datum est!
1. 11 s'agit ici. sans le moindre doute, de l'EITEY^H.MHIAN {Epcuphcinesan) de l'Iliade. On produirait peut-être en français l'oinlire de ce mot sous une forme barbare, en disant ils lui SURBIENÀCCL.\MÈ1{ENT.