Ces Menteuses sont les Provinciales
(Note de l'éditeur.)
précédé l'autre ; car la parole n'est possible que par le VERBE. Toute langue particulière nait comme l'animal, par voie d'explosion et de développement, sans que l'homme ait jamais passé de l'état d'aphonie à l'usage de la parole. Toujours il a parlé, et c'est avec une sublime raison que les Hébreux l'ont appelé ame parlante i. Lorsqu'une nouvelle langue se forme, elle naît au milieu d'une société qui est en pleine possession du langage ; et l'action, ou le principe qui préside à cette formation ne peut inventer arbitrairement aucun mot; il emploie ceux qu'il trouve autour de lui ou qu'il appelle de plus loin; il s'en nourrit, il les triture, il les digère; il ne les adopte jamais sans les modifier plus ou moins. On a beaucoup parler de signes arbitraires dans un siècle où l'on s'est passionné pour toute expression grossière qui excluait l'ordre et l'intelligence; mais il n'y a point de signes arbitraires, tout mot a sa raison. Vous avez vécu quelque temps, Monsieur le chevalier, dans un beau pays au pied des Alpes, et, si je ne me trompe, vous y avez même tué quelques hommes...
Le CHEVALIER. — Sur mon honneur je n'ai tué personne. Tout au plus je pourrais dire comme le jeune homme de M"" de Sévigné : Je n'y ai pas nui.
1. HHAIM-DABER. C'est l'homme articulateur d'Homère. Le grave Voltaire nous dit : « L'iiornme a toujours été ce qu'il est. Cela ne veut pas dire « qu'il ait toujours eu de belles villes, du canon de vingt-quatre livres de « balles, des opéras-comiques et descouvents de religieuses.» (Tacite en personne!). « Mais... le fondement de la société existant toujours, il y a donc « toujours eu quelque société... Ne voyons-nous pas que tous les animaux, « ainsi que tous les autres êtres, exécutent invariablement la loi que la «an ture leur a donnée? L'oiseau fait son nid comme les astres fournissent « leur course par un principe qui ne changea jamais. Comment l'homme « aurait-il changé? etc., etc.... » Mais à la page suivante il n'en recherchera pas moins par quelle loi, -par quels liens secrets, par quel instinct l'homme aura t.ujouus vécu en famille, sans avoir formé un langage. (Introduct.àl'EssaisurrHist. univ.,in-8o, 1785. Œuv.,tomeVI, p. 31, 32, 33. >
Romain tollant équités peditesque cachinum.
Le C03ITE. — Quoi qu'il en soit, il vous souvient peutêtre que clans ce pays le son (furfur) se nomme Bren. De l'autre côté des Alpes, une chouette s'appelle Sava. Si Ton vous avait demandé pourquoi les deux peuples avaient choisi ces deux arrangements de sons pour exprimer les deux idées^ vous auriez été tenté de répondre : Parce qii'ils l'ont jugé à propos \ ces choses-là sont arbitraires. Vous auriez cependant été dans l'erreur : car le premier de ces deux mots est anglais, et le second est esclavon; et de Raguse au Kamschatka, il est en possession de sig'nifier dans la belle langue russe ce qu'il signifie à huit cents lieues d'ici dans un dialecte p\irement local i. Vous n'êtes pas tenté, j'espère, de me soutenir que les hommes, délibérant sur la Tamise, sur le Rhône, sur l'Oby ou sur le Pô, rencontrèrent par hasard les mêmes sons pour exprimer les mêmes idées. Les deux mots préexistaient donc dans les deux langues qui en firent présent aux deux dialectes. Voulez-vous que les quatre peuples les aient reçus d'un peuple antérieur? je n'en crois rien, mais je l'admets : il en résulte d'abord que les deux immenses familles teutone et esclavone n'inventèrent point arbitrairement ces deux mots, mais qu'elles les avaient reçus. Ensuite la question recommence à l'égard de ces nations antérieures : d'où les tenaient-elles? il faudra répondre de même, elles les avaient reçus; et ainsi en remontant jusqu'à l'origine des choses. Les bougies qu'on apporte en ce moment me rappellent leur nom : les Français faisaient autrefois un grand commerce de cire avec la ville de Bolzia dans le royaume de Fez; ils en rapportaient une grande quantité de chandelles de cire qu'ils se mirent à nommer des bolzies. Le génie notional façonna bientôt ce
1. Les dialectes, les patois et les noms propres d'hommes et de lieux me «emblent des mines presque intactes, et dont il est possible de tirer de grandes richesses historiques et philosophiques.
mot et en fit bougies. L'Anglais a retenu l'ancien mot waœcandle (chandelles de cire), et l'Allemand aime mieux dire icachsliclu (lumière de cire); mais partout vous voyez la raison qui a déterminé le mot. Quand je n'aurais pas rencontré l'étymologie de bougie dans la préface du Dictionnaire hébraïque de Thomassin, où je ne la cherchais certainement pas, en aurais-je été moins sûr d'une étymologie quelconque? Pour douter à cet égard il faut avoir renoncé au raisonnement. Observez, s"il vous plaît, que ce mot seul d'élymologie est déjà une grande preuve du talent prodigieux de l'antiquité pour rencontrer ou adopter les mots les plus parfaits : car celui-là suppose que chaque mot est vrai , c'est-à-dire qu'il n'est pas imaginé arbitrairement; ce qui est assez pour mener loin un esprit juste. Ce qu'on sait dans ce genre prouve beaucoup, à cause de l'induction qui en résulte pour les autres cas ; ce qu'on ignore au contraire ne prouve rien, excepté l'ignorance de celui qui cherche. Jamais un son arbitraire n'a exprimé, ni pu exprimer une idée. Comme la pensée préexiste nécessairement aux mots qui ne sont que le» signes physiques de la pensée, les mots, à leur tour, préexistent à l'explosion de toute langue nouvelle qui les reçoit tout faits et les modifie ensuite à son gré^. Le génie de chaque langue se meut comme un animal pour trouver de tout côté ce qui lui convient. Dans la nôtre , par exemple, maison est celtique, palais est latin, basilique est grec, honnir est teutonique, ?^abot est esclavon-, alma-
1. Sans excepter même les noms propres qui, de leur nature, sembleraient invariables. La nation qui a été le plus elle-même dans les lettres, la grecque, est celle qui a le plus altéré ces mots eu les transportant chez elle. Les historiens doivent sans doute s'impatienter; mais telle est la loi. Une nation ne reçoit rien sans le modifier. Shakespeare est le seul nom propre, peut-être, qui ait pris place dans la langue française avec sa prononciation nationale de Chclispire : c'est Voltaire qui le fit passer, mais ce fut parce que le génie qui allait se retirer le laissa faire.
2. En effet, le mot rabot signifie travailler dans la langue russe; ainsi
rach est arabe, et sopha est hébreu^ D'où nous est venu tout cela? peu m'importe, du moins pour le moment ; il me suffit de vous prouver que les langues ne se forment pas d'autres langues qu'elles tuent ordinairement pour s'en nourrir, à la manière des animaux carnassiers. Ne parlons donc jamais de hasard ni de signes arbitraires, Gallis hœc Philodemus ait-. On est déjà bien avancé dans ce genre lorsqu'on a suffisamment réfléchi sur cette première observation que je vous ai faite ; savoir, que la formation des mots les plus parfaits , les plus significatifs, les plus philosophiques, dans toute la force du terme, appartient invariablement aux temps d'ignorance et de simplicité. Il faut ajouter, pour compléter cette grande théorie, que le talent onomalurge disparait de même invariablement à mesure qu'on descend vers les époques de civilisation et de science. On ne cesse, dans tous les écrits du temps sur cette matière intéressante, de désirer «/le langue philosophique , mais sans savoir et sans se douter seulement que la langue la plus philosophique est celle dont la philosophie s'est le moins mêlée. Il manque deux petites choses à la philosophie pour créer des mots : l'intelligence qui les invente, et la puissance qui les fait adopter. Voit-elle un objet nouveau? elle feuillette ses dictionnaires pour trouver un mot antique ou étranger; et presque toujours même elle y réussit mal. Le mot de montgolfière, par exemple, qui est
l'instrument le plus actif de la menuiserie fut nommé, lors de l'adoption du mot par le génie français, le travailleur par excellence.
1. SopHAN, élever, de là Sophetim, les Juges (c'est le titre de l'un des livres saints), les hommes élevés, ceux qui siègent plus haut que les autres. De là encore suffetes (ou soffetes), les deux grands magistrats de Carthage. Exemple de l'identité des deux langues hébraïque et punique.
2. Cette citation, pour être juste, doit être datée. Pourquoi ne dirionsnous pas : J\'oasivialènunc etOLUi sic erit, et pourquoi n'ajouterionsnotis pas encore, en profitant avec complaisance du double sens qui appa'tient au mot oLiM : Non si malè nunc et olim sic fuit?
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national, est jmte, au moins dans un sens; et je le préfère à celui d'aérostat, qui est le terme scientifique et qui ne dit rien : autant vaudrait appeler un navire hydrostat. Voyez cette foule de mots nouveaux empruntés du grec , depuis vingt ans, à mesure que le'crime ou la folie en avaient besoin : presque tous sont pris ou formés à contresens. Celui de théophilanthrope, par exemple , est plus sot que la chose, et c'est beaucoup dire : un écolier anglais ou allemand aurait su dire théanthropophile. Vous me direz que ce mot fut inventé par des misérables dans un temps misérable; mais la nomenclature chimique, qui fut certainement l'ouvrage d'hommes très éclairés, débute cependant par un solécisme de basses classes, oxigène au lieu cVoxigone. J'ai d'ailleurs, quoique je ne sois pas chimiste, d'excellentes raisons de croire que tout ce dictionnaire sera effacé; mais , à ne l'envisager que sous le point de vue philosophique et grammatical, il serait peut-être ce qu'on peut imaginer de plus malheureux, si la nomenclature métrique n'était venue depuis disputer et remporter pour toujours la palme de la barbarie. L'oreille superbe du grand siècle l'aurait rejetée avec .un frémissement douloureux. Alors le génie seul avait le droit de persuader l'oreille française, et Corneille luimême s'en vit plus d'une fois repoussé; mais, de nos jours' elle se livra à tout le monde.
Lorsqu'une langue est faite (comme elle peut êtiç faite), elle est remise aux grands écrivains, qui s'en ser^ vent sans penser seulement à créer de nouveaux mots. Y a-t-il dans le songe d'Athalie, dans la description de l'enfer qu'on lit dans le Téléniaque, ou dans la péroraison de l'oraison funèbre de Condé, un seul mot qui ne soit pas vulgaire, pris à part? Si cependant le droit de créer de nouvelles expressions appartenait à quelqu'un, ce serait aux grands écrivains et ron aux philosophes,
LES àÛIKÉES DE SALNT-PETERSBOURG. b/
qui sont sur ce point d'une rare ineptie : les premiers, toutefois, n'en usent qu'avec une excessive réserve, jamais dans les morceaux d'inspiration, et seulement pour les substantifs et les adjectifs^; quant aux paroles, ils ne songent guère à en proférer de nouvelles. Enfin, il faut s'ôter de l'esprit cette idée de langues nouvelles, excepté seulement dans le sens que je viens d'expliquer; ou, si vous voulez que j'emploie une autre tournure, la parole est éternelle, et toute langue est aussi ancienne que le peuple qui la parle. On objecte, faute de réflexion, qu'il n'y a pas de nation qui puisse elle-même entendre son langage : et qu'importe, je vous prie? Le changement qui ne touche pas le principe exclut-il l'identité? Celui qui me vit dans mon berceau me reconnaît-il aujourd'hui? Je crois cependant que j'ai le droit de m'appeler le même. Il n'en est pas autrement d'une langue : elle est la même tant que le peuple est le même 2. La pau-
1. Et même eiicoie ils n'usent de ce droit que très sobrement et avec une timidité marquée. Je voudrais qu'il me fût permis d'employer le terme DÉMAGOGUE. (Bossuet, Hist. des \ar., V, 18.)Sagacité, si j'ose employer ce terme. (Bourdaloue. serm. sur la parf. observ. de la loi, 11° parlie.) Esprit LUMINEUX, comme disent nos amis (de Poit-Royal). (Madame de Sévigné, 27 décembre 1671.1— Lecl.\t des pensives. (Nicole, cité parla même, 4 novrembre même année.) Elle souligne bavard.4ge, 11 décembre 169.5, et aima- BiLiTÉ (preuve qu'amabilité n'existait pas), 7 octobre 1676.) — Rivalité, mot inventé par Molière. (Comment, de Lebret sur le Dépit amoureux, ict. 1, scène IV.) Effervescence : Comment dites-vous cela, ma fille, voilà un mot dont je n'avais jamais oui parler. (Madame de Sévigné, î août 1689. Elle y revient ailleurs.) — Obscénité : Comment dites-vous zela, Madame? (Molière, Crit. de V École des femmes.)
En général les grands écrivains craignent le néologisme; un sentiment îecret les avertit qu'il n'est pas permis d'interligner l'écriture de nos suoérieurs.
2. Il est bien remarquable que pendant qu'une langue varie en s'approîhant graduellement du point de perfection qui lui appartient, les carac- ;ères qui la peignent varient dans la même proportion, et ne se fixent enfin îue lorsqu'elle se fixe elle-même. Partout où les vrais principes de la langue seront altérés, on apercevra de même une certaine altération dans l'écriture. Tout cela vient de ce que chaque nation écrit sa parole. Il y a une grande exception au fond de l'Asie, où le Chinois semble, au contraire, mrler son écriture; mais là je ne doute pas que la moindre altération
vreté des langues dans leurs commencements est une autre supposition faite de la pleine puissance et autorité philosopiiique. Les mots nouveaux ne prouvent rien parce qu'à mesure qu'elles en acquièrent, elles en laissent échapper d'autres, on ne sait dans cjuelle proportion. Ce qu'il y a de sûr, c'est que tout peuple a parlé, et qu'il a parlé précisément autant qu'il pensait et aussi bien qu'il pensait; car c'est une folie égale de croire qu'il y ait un signe pour une pensée qui n'existe pas, ou qu'une pensée manque d'un signe pour se manifester. Le Huron ne dit pas garde-temps, par exemple, c'est un mot qui manque sûrement à la langue; mais Tomawack manque par bonheur aux nôtres, et ce mot compte tout comme un autre. Il serait bien à désirer que nous eussions une connaissance approfondie des langues sauvages. Le zèle et le travail infatigable des missionnaires avaient préparé sur cet objet un ouvrage immense, qui aurait été infiniment utile à la philologie et à l'histoire de l'homme : le fanatisme destructeur du xviii^ siècle l'a fait disparaître sans retour i. Si nous avions, je ne dis pas des monuments, puisqu'il ne peut y en avoir, mais seulement les dictionnaires de ces langues, je ne doute pas que nous n'y trouvassions de ces mots dont je vous parlais il n'y a qu'un instant, restes évidents d'une langue antérieure parlée par un peuple éclairé. Et quand même nous ne les trouverions pas, il en résulterait seulement que la dégradation est arrivée au point d'effacer ces derniers restes : Etiam periere
dans le système de l'écriture n'en produisit subitement une antre dans le langage. Ces considérations achèvent d'effacer jusqu'à la moindre idée de raisonnement antérieur ou d'arbitraire dans les langues. Après avoir vu la vérité, on la touche. Au reste, puisqu'il s'agit d'écrire, je tiens pour le sentiment de Pline, quoi qu'en disent Bryant et d'autres : apparel xtennim litterarum usimi. (Eist. nat. VII, 57.)
1. Voyez l'ouvrage italien, curieux quoique mal écrit à dessein, et d& venu excessivement rare, intitulé ; Memorie cattoliche, 3 volumes in-12,
LES SOIRÉES DE SAI.Nï-I'ÉTERSIîOURG. SD
ruinœ. Mais cînns l'état quelconque où elles se trouvent, ces langues ainsi ruinéea demeurent comme des monuments terribles de la justice divine; et si on les connaissait à fond, on serait probablement plus effrayé par les mots qu'elles possèdent que par ceux qui lui manquent. Parmi les sauvages de la Nouvelle-Hollande il n'y a point de mot pour exprimer l'idée de Dieu; mais il y en a un pour exprimer l'opération qui détruit un enfant dans le sein de sa mère, afin de la dispenser des peines de l'allaitement : on l'appelle le mi-bra^
Le chevalier. — Vous m'avez beaucoup intéressé, Monsieur le comte, en traitant avec une certaine étendue une question qui s'est trouvée sur notre route, mais souvent il vous échappe des mots qui me causent des distractions, et dont je me promets toujours de vous demander raison. Vous avez dit, par exemple, tout en courant à un autre sujet, que la question de Vorigine de la parole était la même que celle de l'origine des idées. Je serais curieux de vous entendre raisonner sur ce point; car souvent j'ai entendu parler de différents écrits sur l'origine des idées, et même j'en ai lu; mais la vie agitée que j'ai menée pendant si longtemps, et peut-être aussi le manque d'un bon aplanisseur (ce mot, comme vous voyez, n'appartient point à la langue primitive) m'ont toujours empêché d'y voir clair. Ce problème ne se présente à moi qu'à travers une espèce de nuage qu'il ne m'a jamais été possible de dissiper; et souvent j'ai été tenté de croire que la mauvaise foi et le malentendu jouaient ici, comme ailleurs, un rôle marquant.
Le comte. — Votre soupçon est parfaitement fondé, mon cher chevalier, et j'ose croire que j'ai assez ré-
1. Je ne sais de quel voyageur est tirée l'anecdote du Mi-bra; mais probablement elle n'aura été citée que sur une autorité sûre.
fléclii sur ce sujet pour être en état au moins de vous épargner quelque fatigue.
Mais avant tout je voudrais vous poser le motif de décision qui doit précéder tous les autres : c'est celui de l'autorité'. La raison humaine est manifestement convaincue d'impuissance pour conduire les hommes; car peu sont en état de bien raisonner, et nul ne l'est de bien raisonner sur tout; en sorte qu'en général il est bon, quoi qu'on en dise, de commencer par l'autorité. Pesez donc les voix de part et d'autre, et voyez contre l'origine sensible des idées, Pythagore, Platon, Cicéron, Origène, saint Augustin, Descartes, Cudworth, Lami, Polignac, Pascal, Nicole, Bossuet, Fénelon^ Leibnitz, et cet illustre Malebranche qui a bien pu errer quelquefois dans le chemin de la vérité, mais qui n'en est jamais sorti. Je ne vous nommerai pas les champions de l'autre parti; car leurs noms me déchirent la bouche. Quand je ne saurais pas un mot de la question, je me déciderais sans autre motif que mon goût pour la bonne compagnie, et mon aversion pour la mauvaise^.
Je vous proposerais encore un autre argument préliminaire qui a bien sa force : c'est celui que je tire du résultat détestable de ce système absurde qui voudrait, pour ainsi dire, matérialiser l'origine de nos idées, il n'en est pas, je crois, de plus avilissant, de plus funeste pour l'esprit humain. Par lui la raison a
1. Naturae or do sic se habet, ut quùm aliquid discimus, rationem prsccedat auctoritas : c'est-à-dire, l'ordre naturel exige que, lorsque nous apprenons quelque chose, l'autorité précède la raison. (Saint Augustin, De mor. Ecoles, cath., c. ii.)
2. C'était l'avis de Cicéron : « II me semble, dit-il, qu'on pourrait ap- « peler plébéiens tous ces philosophes qui ne sont pas de la société de Pla- « ton, de Socrate et de toute leur famille. » Plebeji videntiir appellandi omnes philosophi qui à Platone et Socrate et ab eu familiâ dissident. (Tusc. Quœst. 1, 23.)
perdu ses ailes, et se traîne comme un reptile fangeux; par lui fut tarie la source divine de la poésie et de l'éloquence; par lui toutes les sciences morales ont péri 1 .
Le chevalier. — Il ne m'appartient pas peut-être de disputer sur les suites du système ; mais quant à ses défenseurs, il me semble, mon cher ami, qu'il est possible de citer des noms respectables à côté de ces autres noms qui vous déchirent la bouche.
Le C03ITE. — Beaucoup moins, je puis vous l'assurer, qu'on ne le croit communément; et il faut observer d'abord qu'une foule de grands hommes, créés de la pleine autorité du dernier siècle, cesseront bientôt de l'être ou de le paraître. La grande cabale avait besoin de leur renommée : elle l'a faite comme on fait une boite ou un soulier; mais cette réputation factice est aux abois, et bientôt l'épouvantable médiocrité de ces grands hommes sera l'inépuisable sujet des risées européennes.
Il faut d'ailleurs retrancher de ces noms respectables, ceux des philosophes réellement illustres que la secte philosophique enrôla mal à propos parmi les défenseurs de l'origine sensible des idées. Vous n'avez pas oublié
1. « La théorie sublime qui rapporte tout aux sensations n'a été ima- « ginée que pour frayer le chemin au matérialisme. Nous voyons à pré- « sent pourquoi la philosophie de Locke a été si bien accueillie, et les « effets qui en ont résulté. C'est avec raison. qu'elle a été censurée (par la « Sorbonne), comme fausse, mal raisonnée et conduisant à des conséquen- « ces très pernicieuses. » {Bergier, Traité hist. et clogm. de la Belig., tome IlL chap. v, art. iv, g 14, p. 518.)
Rien de plus juste que cette observation. Par son système grossier, Locke a déchaîné le matérialisme. Condillac a mis depuis ce système A la mode dans le pays de la mode, par sa prétendue clarté qui n'est au fond ^ue la simplicité du rien ; et le vice en a tiré des maximes qu'il a su mettre k la portée même de l'extrême futilité. On peut voir dans les lettres de \I'»« du Deffant tout le parti que cette aveugle tirait delà maxime ridicuement fausse, que toutes les idées nous ricanent par les sens, et quel édifice elle élevait sur cette base aérienne. (In-8°, tom. iV, 1. XLI, p. 339.)
peut-être, Monsieur le sénateur, ce jour où nous lisions ensemble le livre de Cabanis sur les rapports du physique et du moral de l'homme^, à l'endroit où il place sans façon au rang- des défenseurs du système matériel Hippocrate et Aristote. Je vous fis remarquer à ce sujet le double et invariable caractère du pliilosopliisme moderne, l'ignorance et l'effronterie. Comment des gens entièrement étrangers aux langues savantes, et surtout au grec dont ils n'entendaient pas une ligne, s'avisaientils de citer et de juger les philosophes grecs; si Cabanis en particulier avait ouvert une bonne édition d'Hippocrate, au lieu de citer sur parole ou de lire avec la dernière négligence quelque mauvaise traduction, il aurait vu que l'ouvrage qu'il cite comme appartenant à Hippocrate est un morceau supposé-. Il n'en faudrait pas d'autre preuve que le style de l'auteur, aussi mauvais écrivain qu'Hippocrate est clair et élégant. Cet écrivain d'ailleurs, quel qu'il soit, n'a parlé ni pour ni contre la question; c'est ce que je vous fis encore remarquer dans le temps. Il se borne à traiter celle de l'expérience et de la théorie dans la médecine, en sorte que chez lui œsthèse est synonyme d'expérience, et non de sensation^. Je vous fis de plus toucher du doigt