‹ Œuvres choisiesChapitre 39 sur 83 · QUATRIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

QUATRIÈME ENTRETIEN

Le comte. — Je me rappelle un scrupule de M. le chevalier : il a bien fallu pendant longtemps avoir l'air de n'y pas penser ; car il y a dans les entretiens tels que les nôtres , de véritables courants qui nous font dériver malgré nous : cependant il faut revenir.

Le chevalier. — J'ai bien senti que nous dérivions : mais dès que la mer était parfaitement tranquille et sans écueils , que nous ne manquions d'ailleurs ni de temps ni de vivres, et que nous n'avions de plus (ce qui me paraît le point essentiel) rien à faire chez nous, il ne me restait que le plaisir de voir du pays. Au reste, puisque vous voulez revenir, je n'ai point oublié que , dans notre second entretien, un mot que vous dites sur la prière me fit éprouver une certaine peine , en réveillant dans mon esprit des idées qui l'avaient obsédé plus d'une fois : rappelez-moi les vôtres, je vous en prie.

Le comte. — Voici comment je fus conduit à vous parler de la prière. Tout mal étant un châtiment, il s'ensuit que nul mal ne peut être regardé comme nécessaire, puisqu'il pouvait être prévenu. L'ordre temporel est, sur ce point comme sur tant d'autres, l'image d'un ordre supérieur. Les supplices n'étant rendus nécessaires

que par les crimes, et tout crime étant l'acte d'une volonté libre, il en résulte que tout supplice pouvait être prévenu, puisque le crime pouvait n'être pas commis. J'ajoute qu'après même qu'il est commis, le châtiment peut encore être prévenu de deux manières : car d'abord les mérites du coupable ou même ceux de ses ancêtres peuvent faire équilibre à sa faute; en second lieu, ses ferventes supplications ou celles de ses amis peuvent désarmer le souverain.

Une des choses que la philosophie ne cesse de nous répéter, c'est qu'il faut nous garder de faire Dieu semblable à nous. J'accepte l'avis, pourvu qu'elle accepte à son tour celui de la Religion, de nous rendre semblables à DieuK La justice divine peut être contemplée et étudiée dans la nôtre , bien plus que nous ne le croyons. Ne savonsnous pas que nous avons été créés à rimage de Dieu; et ne nous a-t-il pas été ordonné de travailler à , nous rendre parfaits comme lui? J'entends bien que ces mots ne doivent point être pris à la lettre; mais toujours ils nous montrent ce que nous sommes , puisque la moindre resremblance avec le souverain Être est un titre de gloire qu'aucun esprit ne peut concevoir. La ressemblance n'ayant rien de commun avec l'égalité 2, nous ne faisons

1. Il faut même remarquer que la philosophie ancienne avait préludé à ce précepte. Pytha^iore disait : Imitez Dieu. Platon, qui devait tant de choses à cet ancien sage, a dit : Que l'homme juste est celui qui s'est rendu semblable à Dieu autant que notre nature le permet (Polit. X, opp. T.), et récipi-oquement, que rien ne ressemble plus à Dieu que l'homme juste. (In Tbeeet. opp., tome II, p. 122.) Plutarque ajoute que l'homme ne peut jouir de Dieu d'une manière plus délicieuse qu'en se rendant, autant qu'il le peut, semblable à lui par l'imitation des perfections divines. [De sera num. vind., I. IV.)

2. La ressemblance qui existe entre l'homme et son Créateur est celle de l'image au modèle. Slcut ab exemplari, nonsecundùm œqualitatem. (S. Thomas, Summa Theol., I. part., 93, 1.) (Voyez sur cette ressemblance, Noël Alex. Hist. Ecoles., Vet. Test. cet. niund., I, art. 7, Prop. 11.) Si quelqu'un nous fait dire qu'un homme ressemble à son portrait, l'absurdité est toute à lui : car c'est le contraire que nous disons.

qu'user de nos droits en nous glorifiant de cette ressemblance. Lui-même s'est déclaré notre père et Vami de nos âmes ' . L'homme-Dieu nous a appelé ses amis , ses enfants et même ses frères-] et ses apôtres n'ont cessé de nous répéter le précepte dêlre semblables à lui. Il n'y a donc pas le moindre doute sur cette auguste ressemblance; mais l'homme s'est trompé doublement sur Dieu : tantôt , il l'a fait semblable à l'homme en lui prêtant nos passions ; tantôt, au contraire , il s'est trompé d'une manière plus humiliante pour sa nature en refusant d'y reconnaître les traits divins de son modèle. Si l'homme sait découvrir et contempler ses traits, il ne se trompera point en jugeant Dieu d'après sa créature chérie. Il suffit d'en juger d'après toutes les vertus , c'est-à-dire d'après toutes les perfections contraires à nos passions; perfections dont tout homme se sent susceptible, et que nous sommes forcés d'admirer au fond de notre cœur , lors même qu'elles nous sont étrangères'^.

Et ne vous laissez point séduire par les théories modernes sur l'immensité de Dieu , sur notre petitesse et sur la foHe que nous commettons en voulant le juger d'après nous-mêmes : belles phrases qui ne tendent point à exalter Dieu, mais à dégrader l'homme. Les intelhgences ne peuvent difl'érer entre elles qu'en perfections, comme les figures semblables ne peuvent différer qu'en dimensions. La courbe que décrit Uranusdans l'espace, et celle

Page 1