Sap., XI
2. Mais seulement après sa résurrection; quant au titre de frères j c'est une remarque de Bourdaloue dans un fragment qu'il nous a laissé sur la résurrection,
3. Les Psaumes présentent une bonne leçon contre l'erreur contraire, et celte leçon prouve la vérité : <« Vous avez fait alliance avec le voleur et « avec l'adultère, votre bouche regorgeait de malice. Vous avez parlé' <• contre votre frère, contre votre mère, et vous ave:i cru ensuite crimi- « nellsmeat que je vous ressemblais. >> (V. XLIX, 18-22.) Il l'allail agir autrement et croire de mèu.o
qui enferme sous la coque le germe d'un colibri, différent sans doute immensément. Resserrez encore la seconde jusqu'à l'atome, ouvrez l'autre dans l'infini, ce seront toujours deux ellipses, et vous les représenterez par la même formule. S'il n'y avait nul rapport et nulle ressemblance réelle entre l'intelligence divine et la nôtre , comment l'une aurait-elle pu s'unir à l'autre , et comment l'homme exercerait-il même après sa dégradation, un empire aussi frappant sur les créatures qui l'environnent? Lorsqu'au commencement des choses Dieu dit : Faisons l'homme à notre ressemblance , il ajouta tout de suite : Et qu'il domine sur tout ce qui respire ; voilà le titre originel de l'investiture divine : car l'homme ne règne sur la terre que parce qu'il est semblable à Dieu^ Ne craignons jamais de nous élever trop et d'affaiblir les idées que nous devons avoir de l'immensité divine. Pour mettre l'infini entre deux termes , il n'est pas nécessaire d'en abaisser un; il suffit d'élever l'autre sans limites. Images de Dieu sur la terre , tout ce que nous avons de bon lui ressemble; et vous ne sauriez croire combien cette sublime ressemblance est propre à éclaircir une foule de questions. Ne soyez donc pas surpris si j'insiste beaucoup sur ce point. N'ayons, par exemple, aucune répugnance à croire et à dire qu'on prie Dieu , comme on prie un souverain, et que la prière a, dans l'ordre supérieur comme dans l'autre , le pouvoir d'obtenir des grâces et de prévenir des maux : ce qui peut encore resserrer l'empire du mal jusqu'à ses bornes également inassignables.
1. Axiome évident et véritablement divin I Car la suprématie de l'homme n'apas d'autre fondement que sa ressemblance avec Dieu, (Bacon, in Dial.de bello «acro. Works, tome X, p. 311.) 11 attribue cette magnifique idée à un théologien espagnol, François Vittoria, mort en 1532, et à quelques autres. En elFet, Philon et quelques pères et philosophes grecs en avaient tiré parti depuis longtemps, comme on peut le voir dans le bel ouvrage de Péteau. (De VI Dier. opif., lib. II, cap. u-iii. Dogm. theol., Paris, 1644, in-fol. tomelU, paç. 296, seq.)
Le chevalier. — Il faut que je vous le dise franchement : le point que vous venez de traiter est un de ceux où, sans voir dans mon esprit aucune dénégation formelle (car je me suis fait sur ces sortes de matières une théorie générale qui me garde de toute erreur positive), je ne vois cependant les objets que d'une manière confuse. Jamais je ne me suis moqué de mon curé lorsqu'il menaçait ses paroissiens de la grêle où de la nielle , parce qu'ils n'avaient pas payé la dime; cependant j'observe un ordre si invariable dans les phénomènes physiques , que je ne comprends pas trop comment les prières de ces pauvres petits hommes pourraient avoir quelque influence sur ces phénomènes. L'électricité , parexemple , est nécessaire au monde comme le feu ou la lumière : et puisqu'il ne peut se passer d'électricité, comment pourrait-il se passer de tonnerre? La foudre est un météore comme la rosée ; le premier est terrible pour nous ; mais qu'importe à la nature qui n'a peur de rien? Lorsqu'un météorologiste s'est assuré par une suite d'observations exactes , qu'il doit tomber dans un certain pays tant de pouces d'eau par an , il se met à rire en assistant à des prières publiques pour la pluie. Je ne l'approuve point; mais pourquoi vous cacher que les plaisanteries des physiciens me font éprouver un certain malaise intérieur, dont je me défie d'autant moins que je voudrais le chasser? Encore une fois, je ne veux point argumenter contre les idées reçues; mais cependant faudra-t-il donc prier pour que la foudre se civilise , pour que les tigres s'apprivoisent et que les volcans ne soient plus que des illuminations? Le Sibérien demandera au ciel des oliviers, ou le Provençal du klukwa^?
Et que dirons-nous de la guerre, sujet éternel de nos
1. Petite baie rouge dont on fait en Russie des confitures et une boisson acidulé, saine et agréable.
supplications ou de nos actions de grâces? Partout on demande la victoire , sans pouvoir ébranler la règle générale qui l'adjuge aux plus gros bataillons. L'injustice sous les lauriers traînant à sa suite le bon droit vaincu et dépouillé , ne vient-elle pas nous étourdir tous les jours avec ces insupportables Te Deum? Bon Dieu! qu'a donc de commun la protection céleste avec toutes ces horreurs que j'ai vues de trop près? Toutes les fois que ces cantiques de la victoire ont frappé mon oreille , toutes les fois même que j'y ai pensé,
Je n'ai cessé de voir tous ces voleurs de nuit
Qui, dans un chemin creux, sans tambour et sans bruit,
Discrètement armés de sabres et d'échelles.
Assassinent d'abord cinq ou six sentinelles;
Puis, montent lestement aux murs de la cité,
Où les pauvres bourgeois dormaient en sûreté,
Portent dans leur logis le fer avec les flammes.
Poignardent les maris, déshonorent les femmes,
Écrasent les enfants, et, las de tant d'efforts.
Boivent le vin d'autrui sur des monceaux de morts.
Le lendemain matin on les mène à Téglise
Rendre grâce au bon Dieu de leur noble entreprise;
Lui chanter en latin qu'il est leur digne appui;
Que dans la ville en feu Ton n'eût rien fait sans lui;
Qu'on ne peut ni violer ni massacrer son monde.
Ni brûler les cités si Dieu ne nous seconde.
Le comte. — Ah! je vous y attrape, mon cher chevalier, vous citez Voltaire; je ne suis pas assez sévère pour vous priver du plaisir de rappeler en passant quelques mots heureux tombés de cette plume étincelante ; mais vous le citez comme autorité, et cela n'est pas permis chez moi.
Le CHEVALIER. — Oh! mon cher ami, vous êtes aussi trop rancuneux envers JVançoes-iMfar«e Arouet; cependant il n'existe plus : comment peut-on conserver tant de rancune contre les morts?
Le comte. — Mais ses œuvres ne sont pas mortes; elles vivent, elles nous tuent : il me semble que ma haine est suffisamment justifiée.
Le chevalier. — A la bonne heure; mais permettezmoi de vous le dire , il ne faut pas que ce sentiment , quoique bien fondé dans son principe, nous rende injustes envers un si beau génie , et ferme nos yeux sur ce talent universel qu'on doit regarder comme une brillante propriété de la France.
Le comte. — Beau génie tant qu'il vous plaira , Monsieur le chevalier; il n'en sera pas moins vrai qu'en louant Voltaire, il ne faut le louer qu'avec une certaine retenue, j'ai presque dit à contre-cœur. L'admiration effrénée dont trop de gens l'entourent est le signe infaillible d'une âme corrompue. Qu'on ne se fasse point illusion : si quelqu'un, en parcourant sa bibliothèque, se sent attiré vers les OEuvres de Ferney^ Dieu ne l'aime pas. Souvent on s'est moqué de l'autorité ecclésiastique qui condamnait les livres in odium aucloris; en vérité rien n'était plus juste : Refuser les honneurs du génie à celui qui abuse de ses dons. Si cette loi était sévèrement observée, on verrait bientôt disparaître les livres empoisonnés ; mais , puisqu'il ne dépend pas de nous de la promulguer, gardons-nous au moins de donner dans l'excès , bien plus répréhensible qu'on ne le croit, d'exalter sans mesure les écrivains coupables, et celui-là surtout. Il a prononcé contre luimême , sans s'en apercevoir, un arrêt terrible , car c'est lui qui a dit : Un esprit corrompu ne fut jamais sublime. Rien n'est plus vrai, et pourquoi Voltaire, avec ses cent volumes , ne fut jamais que yo/î'; j'excepte la tragédie , où îa nature de l'ouvrage le forçait d'exprimer de nobles sentiments étrangers à son caractère; et même encore sur la scène qui est son triomphe , il ne trompe pas des yeux exercés. Dans ses meilleures pièces , il ressemble à
ses deux grands rivaux , comme le plus habile hypocrite ressemble à un saint. Je n'entends point d'ailleurs contester son mérite dramatique, je m'en tiens à ma première observation : dès que Voltaire parle en son nom , il n'est que joli; rien ne peut l'échaufTer, pas même la bataille de Fontenoy. // est c/iarmani, dit-on; je le dis aussi, mais j'entends que ce mot soit une critique. Du reste, je ne puis souffrir l'exagération qui le nomme universel. Certes, je vois de belles exceptions à cette universalité. Il est nul dans l'ode : et qui pourrait s'en étonner? l'impiété réfléchie avait tué chez lui la fllamme divine de l'enthousiasme. Il est encore nul et même jusqu'au ridicule dans le drame lyrique, son oreille ayant été absolument fermée aux beautés harmoniques comme ses yeux l'étaient à celles de l'art. Dans les genres qui paraissent les plus analogues à son talent naturel , il se traîne : il est médiocre, froid, et souvent (qui le croirait?) lourd et grossier dans la comédie; car le méchant n'est jamais comique; par la même raison, il n'a pas su faire une épigramme , la moindre gorgée de son fiel ne pouvant couvrir moins de cent vers. S'il essaye la satire, il glisse dans le libelle; il est insupportable dans l'histoire, en dépit de son art , de son élégance et des grâces de son style; aucune qualité ne pouvant remplacer celles qui lui manquent et qui sont la vie de l'histoire , la gravité , la bonne foi et la dignité. Quant à son poème épique ^^e n'ai pas droit d'en parler : car pour juger un livre , il faut l'avoir lu, et pour le lire, il faut être éveillé. Une monotonie assoupissante plane sur la plupart de ses écrits , qui n'ont que deux sujets , la Bible et ses ennemis : il blasphème ou il insulte. Sa plaisanterie si vantée est cependant loin d'être in-prochable : le rire qu'elle excite n'est pas légitime ; c'est une grimace. N'avez-vous jamais remarqué que l'anathème divin fût écrit sur son
visage? Après tant d'années il est temps encore d'en faire l'expérience. Allez contempler sa figure au palais de V Ermitage'^ : jamais je ne la regarde sans me féliciter de ce qu'elle ne nous a point été transmise par quelque ciseau héritier des Grecs, qui aurait su peut-être y répandre un certain beau idéal. Ici tout est naturel. Il y a autant de vérité dans cette tête qu'il y en aurait dans un plâtre pris sur le cadavre. Voyez ce front abject que la pudeur ne colora jamais, ces deux cratères éteints où semblent bouillonner encore la luxure et la haine. Cette bouche, — je dis mal peut-être, mais ce n'est pas ma faute , — ce tictus épouvantable , courant d'une oreille à l'autre , et ces lèvres pincées par la cruelle malice comme
1. La bibliothèque de Voltaire fut, comme on sait, achetée après sa mort par la cour de Russie. Aujourd'hui elle est déposée au palais de VErmitage, magnifique dépendance du palais d'hiver,- bâtie par l'impératrice Catherine II. La statue de Voltaire, exécutée en marbre blanc par le sculpteur François Houdon, est placée au fond de la bibliothèque et semble l'inspecter. Cette bibliothèque donne lieu à des observations importantes qui n'ont point encore été faites, si je ne me trompe. Je me souviens, autant qu'on peut se souvenir de ce qu'on a lu il y a cinquante ans, que Lovelace, dans le roman de Clarisse, écrit à son ami : Si vous avez intérêt de connaître une jeune personne, commencez par connaître les livres qu'elle lit. Il n'y a rien de si incontestable; mais cette vérité est d'un ordre bien plus général qu'elle ne se présentait à l'esprit de Richardson. Elle se rapporte à la science autant qu'au caractère, et il est certain qu'en parcourant les livres rassemblés par un homme, on connaît en peu de temps ce qui] sait et ce qu'il aime. C'est sous ce point de vue que la bibliothèque de Voltaire est particulièrement curieuse. On ne revient pas de son etonnement en considérant l'extrême médiocrité des ouvrages qui suffirent jadis au patriarche de Ferney. On y chercherait en vain ce qu'on appelle les grands livres et les éditions recherchées surtout des classiques. Le tout ensemble donne l'idée d'une bibliothèque formée pour amuser les soirées d'un campagnard. Il faut encore y remarquer une armoire remplie de livres dépareillés dont les marges sont chargées de notes écrites de la main de Voltaire, et presque toutes marquées au coin de la médiocrité et du mauvais ton. La collection entière est une démonstration que Voltaire fut étranger à toute espèce de connaissances approfondies, mais surtout à la littérature classique. S'il manquait quelque chose à cette démonstration, elle serait complétée par des traits d'ignorance sans exemple qui échappent à Voltaire en cent endroits de ses œuvres malgré toutes ses précautions. Un jour peut-être il sera bon d'en présenter un recueil choisi, afin d'en finir avec cet homme.
un ressort prêt à se détendre pour lancer le blasphème ou le sarcasme. — Ne me parlez pas de cet homme, je ne puis en soutenir l'idée. Ah! qu'il nous a fait de mal! Semblable à cet insecte , le fléau des jardins, qui n'adresse ses morsures qu'à la racine des plantes les plus précieuses , Voltaire, avec son aiguillon, ne cesse de piquer les deux racines de la société , les femmes et les jeunes gens; il les imbibe de ses poissons qu'il transmet ainsi d'une génération à l'autre. C'est en vain que, pour voiler d'inexprimables attentats , ses stupides admirateurs nous assourdissent de tirades sonores où il a parlé supérieurement des objets les plus vénérés. Ces aveugles volontaires ne voient pas qu'ils achèvent ainsi la condamnation de ce coupable écrivain. Si Fénelon, avec la même plume qui peignit les joies de l'Elysée, avait écrit le livre du Prince, il serait mille fois plus vil et plus coupable que Machiavel. Le grand crime de Voltaire est l'abus du talent et la prostitution réfléchie d'un génie créé pour célébrer Dieu et la vertu. Il ne saurait alléguer, comme tant d'autres, la jeunesse, l'inconsidération, l'entraînement des passions, et pour terminer, enfin, la triste faiblesse de notre nature. Rien ne l'absout : sa corruption est d'un genre qui n'appartient qu'à lui ; elle s'enracine dans les dernières fibres du cœur et se fortifie de toutes les forces de son entendement. Toujours alliée au sacrilège, elle brave Dieu en perdant les hommes. Avec une fureur qui n'a pas d'exemple, cet insolent blasphémateur en vient à se déclarer l'ennemi personnel du sauveur des hommes ; il ose du fond de son néant lui donner un nom ridicule , et cette loi adorable que l'Homme-Dieu apporta sur la terre, il l'appelle I'infame. Abandonné de Dieu, qui punit en se retirant, il ne connaît plus de frein. D'autres cyniques étonnèrent la vertu, Voltaire étonne le vice. Il se plonge dans la fange, il s'y roule il s'en abreuve;
il livre son imagination à l'enthousiasme de l'enfer qui lui prête toutes ses forces pour le trainer jusqu'aux limites du mal. Il invente des prodiges, des monstres qui font pâlir. Sodome l'eût banni. Profanateur effronté de la langue universelle et de ses plus grands noms , le dernier des hommes après ceux qui l'aiment ! comment vous peindrais-je ce qu'il me fait éprouver? Quand je vois ce qu'il pouvait faire et ce qu'il a fait, ses inimitables talents ne m'inspirent plus qu'une espèce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu entre l'admiration et l'horreur, quelquefois je voudrais lui faire élever une statue... par la main du bourreau.
Le chevalier. — Citoyen, voyons votre pouls.
Le comte. — Ah! vous me citez encore un de mes amis 1; mais je vous répondrai comme lui : Voyez plutôt V hiver sur ma tête'-. Ces cheveux blancs vous déclarent assez que le temps du fanatisme et même des simples exagérations a passé pour moi. Il y a d'ailleurs une certaine colère rationnelle qui s'accorde fort bien avec la sagesse; l'Esprit-Saint lui-même l'a déclarée formellement exempte de péché 3.
Le sénateur. — Après la sortie rationnelle de notre ami, que pourrais-je ajouter sur ïhomme universel? Mais croyez, mon très cher chevalier, qu'en vous appuyant malheureusement sur lui, vous venez de nous exposer à la tentation la plus perfide qui puisse se présenter à l'esprit humain : c'est celle de croire aux lois invariables de la nature. Ce système a des apparences séduisantes, et il mène droit à ne plus prier, c'est-àdire, à perdre la vie spirituelle; car la prière est la respiration de l'àme, comme l'a dit, je crois, M. de Saint