Ql'od semper, quod ubiqle, quod ab omnibus
3. Nihil fiierit qxiod non necesse fuerit, et quidquid fierit passif, id, aut esse jam aut futurum esse... nec magis immutabileex veroin falsum, necatusest Scipio, quàm necabilur Scipio, etc., etc. {Cicer., JDefato, cap. ix.j
le bon sens a di t : Si vous priez, telle chose qui devait arriver, n'arrivera pas; en quoi le sens commun a fort bien raisonné, tandis que la raison n'avait pas le sens commun. Et peu importe, au reste, qu'on puisse opposer à des vérités prouvées certaines subtilités dont le raisonnement ne sait pas se tirer sur-le-champ; car il n'y a pas de moyen plus infaillible de donner dans les erreurs les plus grossières et les plus funestes que de rejeter tel ou tel dogme, uniquement parce qu'il souffre une objection que nous ne savons pas résoudre.
Le comte. — Vous avez parfaitement raison, mon cher sénateur : aucune objection ne peut être admise contre la vérité, autrement la vérité ne serait plus elle. Dès que son caractère est reconnu, l'insolubilité de robjection ne suppose plus que défaut de connaissances de la part de celui qui ne sait pas la résoudre. On a appelé en témoignage contre Moïse l'histoire, la chronologie, l'astronomie, la géologie, etc. Les objections ont disparu devant la véritable science; mais ceux-là furent grandement sages qui les méprisèrent avant tout examen, ou qui ne les examinèrent que pour trouver la réponse,' mais sans douter jamais qu'il y en eût une. L'objection mathématique même doit être méprisée : car elle sera sans doute une vérité démontrée; mais jamais on ne pourra démontrer qu'elle contredise la vérité antérieurement démontrée. Posons en fait que par un accord suffisant de témoignages historiques (que je suppose seulement), il soit parfaitement prouvé qu'Archimède brûla la flotte de Marcellus avec un miroir ardent : toutes les objections de la géométrie disparaissent. Elle aura beau me dire : Mais ne savez-vous pas que tout miroir ardent réunit les rayons au quart de son diamètre de sphéricité; que vous ne pouvez éloigner le foyer sans
diminuer la chaleur, à moins que vous n'agrandissiez le miroir en proportion suffisante, et qu'en donnant le moindre éloignement possible à la flotte romaine, le miroir capable de la brûler n'aurait pas été moins grand que la ville de Syracuse? Quavez-vous à répondre à cela? — Je lui dirai ; Jai à vous répondre qu'Archimèdc hrûla la flotte romaine avec un miroir ardent. Kircher vient ensuite m'expliquer l'énigme : il retrouve le miroir d'Archimède [tulit aller honores), et des écrivains ensevelis dans la poussière des bibliothèques en sortent pour rendre témoignage au génie de ce docte moderne : j'admirerai fort Kircher, je le remercierai même; cependant je n'avais pas besoin de lui pour croire. On disait jadis au célèbre Copernic : Si votre système était vrai, Vénus au. rait des phases comme la Lune; elle n'en a pas cependant; donc toute la nouvelle théorie s'évanouit : c'était bien une objection mathématique dans toute la force du terme. Suivant une ancienne tradition dont je ne sais plus retrouver l'origine dans ma mémoire, il répondit : J'avoue que je n'ai rien à répondre, mais Dieu fera la grâce qu'on trouvera une réponse. En effet, Dieu fit la grâce (mais après la mort du grand homme) que Galilée trouvât les lunettes d'approche avec lesquelles il vit les phases ; de manière que Y objection insoluble devint le complément de la démonstration'. Cet exemple fournit un argument qui me parait de la plus grande force dans les discussions rehgieuses, et plus d'une fois je
1. Je n'ai aucune idée de ce fait. Mais l'astronome anglais Keill [Asiron. Lectures XF), cité par l'auteur de l'intéressant éloge historique de Copernic (Varsovie, in-S», 1803, note G, pag. 35), attribue à ce grand homme la gloire d'avoir prédit qu'on reconnaîtrait à Vénus les mêmes phases que nous présente la Lune. Quelque supjiosition qu'on fasse, l'argument demeure toujours le même. Il suffit qu'on ait pu objecter à Copernic que sa théorie se trouvait en contradiction avec une vérité mathématique, et que Copernic, en ce cas, eût été obligé de répondre, ce qui est incontestable, e pur si moove.
m'en suis servi avec avantage sur quelques bons esprits. Le chevalier. — Vous me rappelez une anecdote de ma première jeunesse. Il y avait chez moi un vieil abbé Poulet, véritable meuble du château, qui avait jadis fouetté mon père et mes oncles, et qui se serait fait pendre pour toute la famille; un peu morose et grondant toujours, au demeurant, le meilleur des humains. J'étais entré un jour dans son cabinet, et la conversation étant tombée, je ne sais comment, sur les flèches des anciens : Savez-vous bien, me dit-il , Monsieur le chevalier , ce que c'était qu'une flèche antique, et quelle en était la vitesse? Elle était telle que la garniture deplomh qui servait, pour ainsi dire, de lest à la (lèche, s'échauffait quelquefois par le frottement de Vair au point de se dissoudre. Je me mis à rire. — Allons donc, mon cher abhé, vous radotezl croyez-vous qu'une flèche antique allât plus vite quune balle moderne chassée d'une arquebuse rayée? Vous voyez cependant que cette balle ne fond pas. 11 me regarda avec un certain rire grimacier qui m'aurait montré toutes ses dents, s'il en avait eu, et qui voulait dire assez clairement : Vous n'êtes qu'un blanc-bec; puis il alla prendre sur un guéridon vermoulu un vieil Aristote à mettre des rabats qu'il apporta sur la table. Il le feuilleta pendant quelques instants; frappant ensuite du revers de la main sur l'endroit qu'il avait trouvé : Je ne radote point, dit-il; voilà un texte que les plus jolis arquebusiers du monde n effaceront jamais, et il fit une marque sur la marge avec l'ongle du pouce. Souvent il m'est arrivé de penser à ce plomb des anciennes flèches, que vous me rappelez encore en ce moment. Si ce qu'en dit Aristote est vrai i, voilà encore une vérité qu'il faudra
1. Il n'y a rien de si connu que ce texte d'Aristote qu'on lit dans le livre De Cœlo, caj:. vu, où il dit en effet que cette garniture que nous pourrions appeler h plombine, s'échauffait dans les airsaw point de fondre,
admettre en dépit d'une objection insoluble tirée de la physique.
Le comte. — Sans doute, si le fait est prouvé, ce que je ne puis examiner dans ce moment; il me suffit de tirer de la masse de ces faits une théorie générale, une espèce de formule qui serve à la résolution de tous les cas particuUers. Je veux dire : « Que toutes les fois « qu'une proposition sera prouvée par le genre de « preuve qui lui appartient, l'objection quelconque, « même insoluble, ne doit plus être écoutée. » Il résulte seulement de l'impuissance de répondre, que les deux propositions, tenues pour vraies, ne se trouvent nullement en contradiction; ce qui peut toujours arriver lorsque la contradiction n'est pas, comme on dit, dans les termes.
Le chevalier. — Je voudrais comprendre cela mieux.
Le comte. — Aucune autorité dans le monde, par exemple, n'a droit de révéler que trois ne sont qu'un, car un et trois me sont connus, et comme le sens attaché aux termes ne change pas dans les deux propositions, vouloir me faire croire que trois et un sont et ne sont pas la même chose, c'est m'ort^nner de croire de la part
wffte vf\%t^a.. Les auteurs latins attribuent le même phénomène à la balle de plomb échappée de la fronde.
Num secus exarsit quàm quum Balearica plumbutn
Funda jacil. Volât illud et incandescit eundo;
Et quos non habuit sub nubibus invenit ignés. (Ovid. Met.)
Glans etiam (plumbea) longo cursu volvenda liquescit. (Lucr.) Liquescit excussa glans fundd et attritu aeris velut igné distillât.
(Sen., Nat, quaest., II, 37,)
Et média adversi liquefacto tempora plumbo Dif/idit. (Virg., ^n., IX, 388.)
M.Heyne a dit sur ce vers: Non quasi plumbum funda emissum in aère liquefieri putarint, quod portentosum esset; sed inflictwn et illisum duris ossibus, etc. Il y aurait peu de difficulté si ce texte était unique, ou si Aristote, Sénèque, Lucrèce et Ovide n'avaient pas parlé en physiciens.
de Dieu que Dieu n'existe pas. Maïs si l'on me dit que trois personnes ne font qu'une nature, pourvu que la révélation, d'accord encore, quoique sans nécessité, avec les spéculations les plus solides de la psychologie, et même avec les traditions plus ou moins obscures de toutes les nations, me fournisse une démonstration suffisante, je suis prêt à croire ; et peu m'importe que trois ne soient pas un, car ce n'est pas de quoi il s'agit, mais de savoir si trois personnes ne peuvent être une seule nature, ce qui fait une tout autre question.
Le sénateur. — En effet, la contradiction ne pouvant être affirmée ni des choses, puisqu'on ne les connaît pas, ni des termes, puisqu'ils ont changé, où serait-elle, s'il vous plait? Permis donc aux Stoïciens de nous dire que cette proposition, il pleuvra demain, est aussi certaine et aussi immuable dans Tordre des destinées que cette autre, il a plu hier, et permis à eux encore de nous embarrasser, s'ils le pouvaient, par les sophismes les plus éblouissants. Nous les laisserons dire, car l'objection, même insoluble (ce que je suis fort éloigné d'avouer dans ce cas) ne doit point être admise contre la démonstration qui résulte de la croyance innée de tous les hommes. Si vous m'en croyez donc, Moiftieurle chevalier, vous continuerez à faire chez vous, lorsque vous y serez, les prières des Rogations^. Il sera même bon, en attendant, de prier Dieu de toutes vos forces pour qu'il vous fasse la grâce d'y retourner, en laissant dire de même ceux qui vous objecteraient qu'il est décidé d'avance si vous reverrez ou non votre chère patrie.
1. J'observe sur ce mot qu'on trouve chez les anciens Romains de véritables Rogations, dont la formule nous a été conservée.
Mars paier,tepreco7\qucCsoqite uti tu morbos visos invisosque, viduertatem, vastitudineiu, calamitatem, intemperiasque prohibcssis ; uti tu fruges, frumenla, vineta, virgultaque grandire, Ijctieqne evenire sinaSfpastores, pascuaque sulva servassis. (CaLo, de R. R., c. xli.)
LE COMTE. — Quoique je sois, comme vous l'avez vu, intimement persuadé que le sentiment général de tous les hommes forme, poui* ainsi dire, des vérités d'intuition devant lesquelles tous les sophismes du raisonnement disparaissent, je crois cependant comme vous, Monsieur le sénateur, que, sur la question présente, nous n'en sommes pas du tout réduits aux sentiments ; car, d'abord , si vous y regardez de près, vous sentirez le sophisme sans pouvoir bien l'éclaircir. Cette proposition, il a plu hier, n'est pas plus sûre que l'autre, il pleuvra demain : sans doute, si en effet il doit pleuvoir; mais c'est précisément de quoi il sagit, de manière que la question recommence. En second lieu, et c'est ici le principal, je ne vois point ces règles immuables, et cette chaîne inflexible des événements dont on a tant parlé. Je ne vois, au contraire, dans la nature que des ressorts souples, tels qu'ils doivent être pour se prêter, autant qu'il est nécessaire^ à l'action des êtres libres, qui se combine fréquemment sur la terre avec les lois matérielles de la terre. Voyez en combien de manières et jusqu'à quel point nous influons sur la reproduction des animaux et des plantes. La greffe, par exemple, est ou n'est pas une loi de la rat ire, suivant que l'homme existe ou n'existe pas. Vous nous parlez, Monsieur le chevalier , d'une certaine quantité d'eau précisément due à chaque pays dans le cours d'une année. Comme jene me suis jamais occupé de météorologie, je ne sais ce qu'on a dit sur ce point; bien qu'à dire la vérité, l'expérience me semble impossible, du moins avec une certitude même approximative. Quoi qu'il en soit, il ne peut s'agir ici que d'une année commune : à quelle distance placerons-nous donc les deux termes de la période? Us sont peut-être éloignés de dix ans, peut-être de cent. Mais je veux faire beau jeu à ces raisonneurs. J'admets que , dans chaque année, il doive tomber dans chaque pays précisément la même
quantité d'eau : ce sera la loi invariable; mais la distribution de cette eau sera, s'il est permis de s'exprimer ainsi, la partie flexible de la loi. Ainsi vous voyez qu'avec vos lois invariables nous pourrons fort bien encore avoir des inondations et des sécheresses; des pluies générales pour le monde, et des pluies d'exception pour ceux qui ont su les demander *. Nous ne prierons donc point pour que l'olivier croisse en Sibérie et le klukwa en Provence , mais nous prierons pour que l'olivier ne gèle point dans les campagnes d'Aix, comme il arriva en 1709, et pour que le klukwa n'ait point trop chaud pendant votre rapide été. Tous les philosophes de notre siècle ne parlent que de lois invariables; je le crois : il ne s'agit pour eux que d'empêcher l'homme de prier, et c'est le moyen infaillible d'y parvenir. De là vient la colère de ces mécréants lorsque les prédicateurs ou les écrivains moralistes se sont avisés de nous dire que les fléaux matériels de ce monde , tels que les volcans , les tremblements de terre, etc., étaient des châtiments divins. Ils nous soutiennent, eux, qu'il était rigoureusement nécessaire que Lisbonne fût détruite le 1®' novembre 1755; comme il était nécessaire que le soleil se levât le même jour : belle théorie en vérité et tout à fait propre à perfec- 3 tionner l'homme. Je me rappelle que je fus indigné un jour en lisant le sermon que Herder adresse quelque part à Voltaire^ au sujet de son poème sur ce désastre de Lisbonne :
« Vous osez, lui dit-il sérieusement, vous plaindre à « la Providence de la destruction de cette ville : vous n'y « pensez pas ! c'est un blasphème formel contre Y éternelle « sagesse. Ne savez-vous pas que l'homme, ainsi que ses
1. Plnviainvoîunta7'iam segregahis, Deus, heeredîtati tux. (Ps. XLVII, 10.) C'est propreiiieat le x£xpi(iévov oiipov d'Homère. {Iliad. XIV, 19.) Pluie i ou vent , n'importe , pourvu qu'ils soient xexptitivov.
LES SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOURG. loo
« poutres et ses tuiles , est débiteur du néant , et que tout « ce qui existe doit payer sa dette? Les éléments s'assem- (( blent, les éléments se désunissent ; cesl une loi nécessaire « de la nature : qu'y a-t-il donc Jà d'étonnant ou qui « puisse motiver une plainte ' ? »
N'est-ce pas, Messieurs, que voilà une belle consolation et bien digne de l'honnête comédien qui enseignait l'Evangile en chaire et le panthéisme dans ses écrits? Mais la philosophie n'en sait pas davantage. Depuis Épictète jusqu'à Yévêque de Weimar, et jusqu'à la fin des siècles, ce sera sa manière invariable et sa loi nécessaire. Elle ne connaît pas l'huile de la consolation. Elle dessèche, elle racornit le cœur, et lorsqu'elle a endurci un homme , elle croit avoir fait un sage-. Voltaire, au surplus, avait répondu d'avance à son critique dans ce même poème sur le désastre de Lisbonne :
Non , ne présentez plus à mon cœur agité Ces immuables lois de la nécessité ,
1. On peut trouver un peu de caricature dans cette citation de mémoire, mais le sens est présenté très exactement. — Voici les propres paroles de Herder. — C'est une plainte bien peu philosophique que celle de Voltaire à propos du renversement de Lisbonne, dont il se plaint à la divinité d'une manière qui est presque un blasphème, (Voyez le bon chrétien!) Ne sommes-nous pas, nous et tout ce qui nous appartient, et même notre demeure, les débiteurs de la terre et des éléments? Et si, en vertu des lois de la nature, ils nous redemandent ce qui est à eux... qu'arriver a-t-il autre chose que ce qui doit arriver en vertu des lois éternelles de la sagesse et de l'ordre? (Herders Ideen fur die Philosophie der Geschichte der Menschheit, tome I, liv. I, chap. m.)
2. Jl y a autant de diiférence entre la véritable morale et la leur (celle des philosophes stoïciens et épicuriens) qu'il y en a entre la joie et la patience ; car leur tranquillité n'est fondée que sur la nécessité. (Leibnitz, dans le liv. delà Théologie, tome. II, p. 215, n° 251.)
Jean-Jacques a justifié cette observation, lorsqu'à la suite de son vain pathos de morale et de vertu , il a fini par nous dire : « L'homme sage et « supérieur à tous les revers est celui qui ne voit dans tous ses malheurs « que les coups de l'aveugle nécessité. » (VIII Prom. Œuvres. Genève, 1782, in-S", p. 55.) Toujours l'homme endurci à la place de l'homme résigné. Voilà tout ce qu'ont su nous prêcher ces précepteurs |du genre humain ! Emile, retiens bien celte leçon de ton maître : Ne pense point à Dieu avant vingt ans , et tu seras à cet âge une charmante créature !
Cette chaîne des corps , des esprits et des mondes :
0 rêves des savants, ô chimères profondes!
Dieu tient en main la chaîne et n'est point enchaînéj
Par son choix bienfaisant tout est déterminé;
Il est libre, il est juste, il n'est point implacable.
Jusqu'ici il serait impossible de dire mieux; mais comme s'il se repentait d'avoir parlé raison/; il ajoute tout de suite :
Pourquoi donc souffrons-nous sous un maître équitable .' Yoilà le nœud fatal qu'il fallait délier.
Ici commencent les questions téméraires : Pourquoi donc souffrons-nous sous un maîlre équitable? Le catéchisme et le sens commun répondent de concert : parce que NOUS LE MÉRITONS. YoUù le n(£ud fatal sagement délié, et jamais on ne s'écartera de cette solution sans déraisonner. En vain ce même Voltaire s'écriera :
Direz-vous en voyant cet amas de victimes : Dieu s'est vengé; leur mort est le prix de leurs crimes? Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants Sur le sein maternel écrasés et sanglants?
Mauvais raisonnement! Défaut d'attention et d'analyse. Sans doute qu'il y avait des enfants à Lisbonne comme il y en avait à Herculanum , l'an soixante et dix-neuf de notre ère ; comme il y en avait à Lyon quelque temps auparavant ^ ou comme il y en avait, si vous le voulez, au temps du déluge. Lorsque Dieu punit une société quelconque pour les crimes qu'elle a commis, il fait justice comme nous la faisons nous-mêmes dans ces sortes de cas, sans que personne s'avise de s'en plaindre. Une ville se ré-
1. Lugdunum quod monstrabatur in Galliâ, quecritur... una nox fuit inter iirben maximum et nutlam. (Sen., Ep. mor.,XCI.) On lisait jadis ces deux passages de Sénèque au-dessus des deux grands tableaux, qui représentaient celte destruction de Lyon , dans le grand escalier de l'hôlelde-ville. J'ignore si la nouvelle catastroplie les a épargnés.
volte : elle massacre les représentants du souverain; elle lui ferme ses portes ; elle se défend contre lui ; elle est prise. Le prince la fait démanteler et la dépouille de tous ses privilèges; personne ne blâmera ce jugement sous le prétexte des innocents renfermés dans la ville. Ne traitons jamais deux questions à la fois. La ville a été 'punie à cause de son crime, et sans ce crime elle n aurait pas souffert. Voilà une proposition vraie et indépendante de toute autre. Me demanderez-vous ensuite pourquoi les innocents ont été enveloppés dans la même peine ? C'est une autre question à laquelle je ne suis nullement obligé de répondre. Je pourrais avouer que je n'y comprends rien, sans altérer l'évidence de la première proposition. Je puis aussi répondre que le souverain est dans l'impossibilité de se conduire autrement, et je ne manquerais pas de bonnes raisons pour l'établir.
Le chevalier. — Permettez-moi de vous le demander : qui empêcherait ce bon roi de prendre sous sa protection les habitants de cette ville demeurés fidèles, de les transporter dans quelque province plus heureuse , pour les y faire jouir, je ne dis pas des mêmes privilèges, mais de privilèges encore plus grands et plus dignes de leur fidélité?
Le C03ITE. — C'est précisément ce que fait Dieu , lorsque des innocents périssent dans une catastrophe générale : mais revenons. Je me flatte que Voltaire n'avait pas plus sincèrement pitié que moi de ces malheureux enfants sur le sein maternel écrasés et sanglants; mais c'est im délire de les citer pour contredire le prédicateur qui s'écrie : Dieu s'est vengé; ces maux sont le prix de nos crimes; car rien n'est plus vrai en général. Il s'agit seulement d'expliquer pourquoi l'innocent est enveloppé dans lapeine portée contre les coupables : mais, comme je vous le disais tout à l'heure , ce n'est qu'une objection ; et si nous
faisons plier les vérités devant les difficultés, il n'y a plus de philosophie. Je doute d'ailleurs que Voltaire, qui écrivait si vite, ait fait attention qu'au lieu de traiter une question particulière , relative à l'événement dont il s'occupait dans cette occasion, il en traitait une générale; et qu'il demandait, sans s'en apercevoir, pourquoi les • enfants qui n'ont pu encore ni mériter ni démériter, sont , sujets dans tout l'univers aux mêmes maux qui peuvent affliger les homnes faits ? Car s'il est décidé qu'un certain . nombre d'enfants doivent périr, je ne vois pas comment il leur importe de mourir d'une manière plutôt que d'une autre. Qu'un poignard traverse le cœur d'un homme, ou qu'un peu de sang s'accumule dans son cerveau, il tombe mort égalemeut; mais dans le premier cas on dit qu'il a fini ses jours par une mort violente. Pour Dieu, cependant, il a n'y point de mort violente. Une lame d'acier placée dans le cœur est une maladie , comme un simple durillon que nous appellerions polype.
Il faudrait donc s'élever encore plus haut, et demander en vertu de quelle cause il est devenu nécessaire quune foule d'enfants meurent avant de naître; que la moitié ^, franche de ceux qui naissent, meurent avant l'âge de deux ans, et que d'autres encore^ en très grand nombre, meurent avant Vàge de raison. Toutes ces questions faites dans un, esprit d'orgueil et de contention sont tout à fait dignes •' de Mathieu Garo; mais si on les propose avec une respectueuse curiosité, elles peuvent exercer notre esprit sans danger. Platon s'en est occupé; car je me rappelle que, dans son Traité de la République, il amène sur la scène, je ne sais trop comment, un certain Levantin (Arménien, si je ne me trompe) i, qui raconte beaucoup de choses
1. Il paraît que c'est une erreur, et qu'au lieu de Her V Arménien, il faut lire Héri, fils d'ffarjnonius. (Huet, Démonst. évang., in-4°, tome II, Prop. 9, chap. cxlii, n° 11.) (Note de l'éditeur.)
sur les supplices de l'autre vie, éternels ou temporaires; car il les distingue très exactement. Mais à l'égard des enfants morts avant l'âge de raison, Platon dit qu'au sujet de leur état dans Vautre vie, cet étranger racontait des choses qui ne devaient pas être répétées^.
Pourquoi ces enfants naissent-ils, ou pourquoi meurent-ils? Qu'arrivera-t-il d'eux un jour? Ce sont des mystères peut-être inabordables; mais il faut avoir perdu le sens pour argumenter de ce qui ne se comprend pas contre ce qui se comprend très bien.
Voulez vous ontendre un autre sophisme sur le même sujet? C'est encore Voltaire qui vous l'offrira; et toujours dans le même ouvrage :
Lisbonne, qui n'est plus, eut-elle plus de vices Que Londres, que Paris plongés dans les délices? Lisbonne est abîmée et l'on danse à Paris.
Grand Dieu! cet homme voulait-il que le Tout-Puissant convertit le sol de toutes les grandes villes en places d'exécution? ou bien voulait-il que Dieu ne punit jamais, parce qu'il ne punit pas toujours, et partout, dans le même moment?
Voltaire avait-il donc reçu la balance divine pour peser les crimes des rois et des individus, et pour assigner ponctuellement l'époque des supplices? Et qu*aurait-il dit, ce téméraire, si, dans le moment où il écrivait ces lignes insensées, au milieu de la ville plongée dans les délices , il eût pu voir tout à coup , dans un avenir si peu reculé , le comité de Salut public, le tribunal révolutionnaire et les longues pages du Moniteur toutes rouges de sang humain?
1. L'interlocuteur est ici un peu trompé par sa mémoire; Platon dit seulement : « Qu'à l'égard de ces enfants, Her racontait des choses qui ne valaient pas la peine d'être rappelées. » Ovv. âri^ia u.vï;(xv^(;.(DeRcp., L. X; 0pp. t. Vil, p. 325.) Sans discuter l'expression, il faut avouer que ce Platon avait bien frappé à toutes les portes. {Note de l'éditeur.)
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Au reste, la pitié est sans douie un des plus nobles sentiments qui honorent l'homme, et il faut bien se garder de l'éteindre, de rafTaiblirmème dans les cœurs ; cependant lorsqu'on traite des sujets philosophiques, on doit éviter soigneusement toute espèce de poésie et ne voir dans les choses que les choses mêmes. Voltaire, par exemple, dans le poème que je vous cite, nous montre cent mille infortunés que la terre dévore : mais d'abord, pourquoi cent mille? il a d'autant plus tort qu'il pouvait dire la vérité sans briser la mesure, puisqu'il ne périt, en effet, dans cette horrible catastrophe qu'environ vingt mille hommes ; beaucoup moins, par conséquent, que dans un assez grand' nombre de batailles que je pourrais vous nommer. Ensuite, il faut considérer que, dans ces grands malheurs, une foule de circonstances ne sont que pour les yeux. Qu'un malheureux enfant, par exemple, soit écrasé sous la pierre, c'est un spectacle épouvantable pour nous; mais pour lui, il est beaucoup plus heureux que s'il était mort d'une variole confluente ou d'une dentition pénible. Que trois ou quatre mille hommes périssent disséminés sur un grand espace, ou tous, à la fois et d'un seul coup, par un tremblement de terre ou une inondation, c'est la même chose sans doute pour la raison ; mais pour l'imagination la différence est énorme : de manière qu'il peut très bien se faire qu'un de ces événements terribles, que nous mettons au rang des plus grands fléaux de l'univers, ne soit rien dans le fait, je ne dis pas pour l'humanité en général, mais pour une seule contrée. Vous pouvez voir ici un nouvel exemple de ces lois à la fois souples et invariables qui régissent l'univers : regardons, si vous voulez, comme un point déterminé que, dans un temps donné, il doive mourir tant d'hommes dans un tel pays : voilà qui est invariable; mais la distribution de la vie parmi les individus, de même que
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le lieu et le temps des morts, forment ce que j'ai nommé la partie flexible de la loi ; de sorte qu'une ville entière peut, être abimée sans que la mortalité ait augmenté. Le fléau peut même se trouver doublement juste, à raison des coupables qui ont été punis et des innocents qui ont acquis par compensation une vie plus longue et plus heureuse. La toute-puissante sagesse qui règle tout, a des moyens si nombreux, si diversifiés, si admirables, que la partie accessible à nos regards devrait nous apprendre à révérer l'autre. J'ai eu connaissance, il y a bien des années , de certaines tables mortuaires faites dans une très petite province avec toute l'attention et tous les moyens possibles d'exactitude. Je ne fus pas médiocrement surpris d'apprendre, par le résultat de ces tables, que deux épidémies furieuses de petite-vérole n'avaient point augmenté la mortalité des années où cette maladie avait sévi. Tant il est vrai que cette force cachée quo nous appelons nature, a des moyens de compensation dont on ne se doute guère.
l E sÉXATEUR. — Un adage sacré dit que Vorgueil est le commencement de tous. nos crimes^ ; je pense qu'on pourrait fort bien ajouter : et de toutes nos erreurs. C'est lui qui nous égare en nous inspirant un malheureux esprit de contention qui nous fait chercher des difficultés pour avoir le plaisir de contester, au lieu de les soumettre au principe prouvé ; mais je suis fort trompé si les disputeurs eux-mêmes ne sentent pas intérieurement qu'elle est tout à fait vaine. Combien de disputes finiraient si tout homme était forcé de dire ce qu'il pense !
Le comte. — Je le crois tout comme vous; mais avant d'aller plus loin, permettez-moi de vous faire observer un caractère particulier du Christianisme, qui se présente