Essai sur l'origin. des conn. hum., sect. II, chap. iv
LES SOIRÉES DE SAliNT-PÉTERSBOURG. 173
refuse à ces merveilleux raisonnements, il pourra très l)ien se faire que l'animal cesse de fuir devant son ennemi, parce que Condillac ne voit pas pourquoi cet animal devrait prendre la fuite.
Au reste, de quelque manière qu'il s'exprime, jamais je ne puis être de son avis. // ne voit pas, dit-il : avec sa permission, je crois qu'il voit parfaitement, mais qu'il aime mieux mentir que l'avouer.
Le sénateur. — Mille grâces, mon cher ami, pour votre anecdote philosophique que je trouve en effet extrêmement plaisante. Vous êtes donc parfaitement d'accord avec moi sur ma manière d' envisager les animaux, et sur la conclusion que j'en ai tirée par rapport à nous. Ils sont, comme je vous le disais tout à l'heure, environnés, touchés, pressés par tous les signes de l'intelligence, sans jamais pouvoir s'élever jusqu'au moindre de ses actes : raffinez tant qu'il vous plaira par la pensée cette âme quelconque, ce principe inconnu, cet instinct, cette lumière intérieure qui leur a été donnée avec une si prodigieuse variété de direction et d'intensité, jamais vous ne trouverez qu'une asymptote de la raison, qui pourra s'en approcher tant que vous voudrez, mais sans jamais la toucher; autrement une province de la création pourrait être envahie, ce qui est évidemment impossible.
Par une raison toute semblable, nul doute que nous ne puissions être nous-mêmes environnés, touchés, pressés par des actions et des agents d'un ordre supérieur dont nous n'avons d'autre connaissance que celle qui se rapporte à notre situation actuelle. Je sais tout ce que vaut le doute sublime dont vous venez de me parler : oui, je sais que jene sais pas, peut-être encore sais-je quelque chose de plus ; mais toujours est-il vrai qu'en vertu même de notre intelligence, jamais il ne nous sera possible d'atteindre sur ce point une connaissance directe. Je fais, au reste,
un très grand usage de ce doute dans toutes mes recherches sur les causes. J'ai lu des millions de plaisanteries sur l'ignorance des anciens qui voyaient des esprits partout : il me semble que nous sommes beaucoup plus sots, nous qui n'en voyons nulle part. On ne cesse de nous parler de causes physiques. Qu'est-ce qu'une cause physique?
Le comte. — C'est uue cause naturelle, si nous voulons nous borner à traduire le mot; mais, dans l'acception moderne, c'est une cause matérielle, c'est-à dire, une cause qui n'est pas une cause : car matière et cause s'excluent mutuellement, comme blanc, noir, cercle et. carré. La matière n'a d'action que par le mouvement : or, tout mouvement étant un effet , il s'ensuit qu'une cause physique , si l'on veut s'exprimer exactement, est un non-sens et même une contradiction dans les termes. Il n'y a donc point et il ne peut y avoir de causes physiques proprement dites, parce qu'il n'y a point et qu'il ne peut y avoir de mouvement sans un moteur primitif, et que tout moteur primitif est immatériel ; partout, ce qui meutprécède ce qui est mû, ce qui mène précède ce qui est mené, ce qui commande précède ce qui est commandé^ : la matière ne peut rien, et même elle n'est rien que la preuve de l'esprit. Cent billes placées en ligne droite, et recevant toutes de la première un mouvement successivement communiqué, ne supposent-elles pas une main qui a frappé le premier coup en vertu d'une volonté? Et quand la disposition des choses m'empêcherait de voir cette main, en serait-elle moins visible à mon intelli-
1. navTa^vi T£ o.pyov âpx.op.êvoy 7tp£a6uTepov, xaî Syov àyo[ji.£vou. {Plat, de Leg., lib. VIII, in Epia. 0pp., tome. IX, p. 252.)
On peut observer en passant que le dernier mot de Platon, ce qui co m~ mande précède ce qui est commandé, efface la maxime si fameuse sur nos théâtres :
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
L'expression même employée par Voltaire se moque de lui; car le premier SOLDAT fut SOLDÉ par un roi
gence? L'âme d'un horloger n'est-elle pas renfermée dans le tambour de cette pendule, où le grand ressort est cliargé,pour ainsi dire,descommissions d'une intelligence. J'entends Lucrèce qui me dit Toucher, être touché, n^ appartient qu'aux seuls corps ^; mais que nous importent ces mots dépourvus de sens sous un appareil sententieux qui fait peur aux enfants? Ils signifient au fond que nul corps ne peut être touché sans être touché. Belle découverte, comme vous voyez ! La question est de savoir s'il n^y a que des corps dans l'univers, et si les corps ne peuvent être mus par des substances d'un autre ordre. Or, non seulement ils peuvent l'être, mais primitivement ils ne peuvent l'avoir été autrement : car tout choc ne pouvant être conçu que comme le résultat d'un autre, il faut nécessairement admettre une série infinie de chocs, c'est-à-dire, d'effets sans cause, ou convenir que le principe du mouvement ne peut se trouver dans la matière ; et nous portons en nous-mêmes la preuve que le mouvement commence par une volonté-. Rien n'empêche,, au reste, que, dans un sens vulgaire et indispensable, on ne puisse légitimement