Tangere enim ettangi nisi corpus nulla potesi res
(Lucr. de R. N.. 1. 305.)
Le docteur Robison, savant éditeur de Black, s'est justement moqué des chimistes-mécaniciens (les plus ridicules des hommes), qui ont voulu transporter dans leur science ces rêves de Lucrèce. Ainsi, dit-il, si la chaleur est produite dans quelques solutions chimiques, c'est, disent les mécaniciens, par l'effet du frottement et du choc des différentes particules qui entrent en,solulion ; mais si l'on mêle de la neige et du sel, ces mêmes choses et ces mêmes frottements produisent un froid aigu, etc. (Black's lectures on chemistry, in-4o, tome I, on beat, p. 126.)
« xivTi<7â(rr,; (xeTaêoî.Y), le mouvement peut-il avoir un autre principe que « cette force qui se meut elle-même? » [Plat., De leg., 0pp., tome IX, p. 86- 87.) Corporeum non movet nisi motum... Quum autemnon sit procedere ininfinitum in corporibus, oportébit devenire ad primum morens incorporeum... Omnis motus a principio immobili. (Saint Thomas, adv yent., I, 44; III, 23.) Platon n'est point ici copié, mais parlaiteinenl ren contré.
appeler causes des effets qui en produisent d'autres ; c'est ainsi que dans la suite de billes dont je vous parlais tout à l'heure, toutes les forces sont causes^ excepté la dernière, comme toutes sont effets, excepté la première. Mais si nous voulons nous exprimer avec une précision philosophique, c'est autre chose. On ne saurait trop répéter que les idées de matière et de cause s'excluent l'une l'autre rig-oureusement.
Bacon s'était fait, sur les forces qui agissent dans l'univers, une idée chimérique qui a égaré à sa suite la foule des dissertateurs : il supposait d'abord ces forces matérielles ; ensuite il les superposait indéfiniment l'une au-dessus de l'autre; et souvent je n'ai pu m'empècher de soupçonner qu'en voyant au barreau ces arbres généalogiques où tout le monde est fils, excepté le premier, et où tout le monde est père, excepté le dernier, il s'élait fait sur ce modèle une idole d'échelle, et qu'il arrangeait de même les causes dans sa tête; entendant à sa manière qu'une telle cause était fille de celle qui la précédait, et que les générations, se resserrant toujours en s'élevant, conduisaient enfin le véritable interprète de la nature jusqu'à une aïeule commune. Voilà les idées que c 3 grand légiste se formait delà nature et de la science qui doit l'expliquer : mais rien n'est plus chimérique. Je ne veux point vous traîner dans une longue discussion. Pour vous et pour moi, c'est assez dans ce moment d'une seule observation. C'est que Bacon et ses disciples n'ont jamais pu nous citer et ne' nous citeront jamais un seul exemple qui vienne à l'appui de leur théorie. Qu'on nous montre ce prétendu ordre de causes générales, plus générales, généralissimes, comme il leur plait de s'exprimer. On a beaucoup disserté et beaucoup découvert depuis Bacon : qu'on nous donne un exemple de cette merveilleuse généalogie, qu'on nous indique un seul mystère
lie la nature, qu'on ait expliqué je ne dis pas par une cause, mais seulement par un effet premier auparavant inconnu, et en s'élevant de l'un à l'autre. Imaginez le phénomène le plus vulgaire, l'élasticité, par exemple, ou tel autre qu'il vous plaira choisir. Maintenant je ne suis pas difficile; je ne demande ni les aïeules ni les trisaïeules du phénomène, je me contente de sa mère ; hélas! tout le monde demeure muet; et c'est toujours (j'entends dans l'ordre matériel) pro/es sine matre creala. Eh! comment peut-on s'aveugler au point de chercher des causes dans la nature^ quand la nature même est un effet? tant qu'on ne sort point du cercle matériel, nul homme ne peut s'avancer plus qu'un autre dans la recherche des causes. Tous sont arrêtés et doivent l'être au premier pas. Le génie des découvertes dans les sciences naturelles consiste uniquement à découvrir des faits ignorés, ou à rapporter des phénomènes non expliqués aux effets premiers déj à connus, et que nous prenons pour cause ; ainsi, celui qui découvrit la circulation du sang, et celui qui découvrit le sexe des plantes, ont sans doute l'un et l'autre mérité de la science; mais la découverte des faits n'a rien de commun avec celle des causes. Newton, de son côté, s'est immortalisé en rapportant à la pesanteur des phénomènes qu'on ne s'était jamais avisé de lui attribuer; mais le laquais du grand homme en savait, sur la cause de la pesanteur, autant que son maître. Certains disciples, dont il rougirait s'il revenait au monde, ont osé dire que l'attraction était une loi mécanique. Jamais Newton n'a proféré un tel blasphème contre le sens commun, et c'est bien en vain qu'ils ont cherché à se donner un complice aussi célèbre. Il a dit. au contraire (et certes c'est déjà beaucoup), qu'il abandonnait à ses lecteurs la question de savoir si Vagent qui produit la gravité est matériel ou immatériel . Lisez, je vous prie, ses lettre? théologiques au docteur
Bentley : vous en serez également instruits et édifiés'. Vous voyez, Monsieur le sénateur, que j'approuve fort votre manière d'envisager ce monde, et que je l'appuie même, si je ne suis absolument trompé, sur d'assez bons arguments. Du reste, je vous le répète, je sais que je ne sais pas; et ce doute me transporte à la fois de joie et de reconnaissance, puisque j'y trouve réunis et le titre ineffaçable de ma grandeur, et le préservatif salutaire
1. On peut lire ces lettres dans la Bibliothèque britannique. Février 1797, vol. IV, n» 30. Voyez surtout celle du 3 lévrier 1693. Ibid., page 192.
Il avait déjà dit dans son immortel ouvrage : Lorsque je me sers du mot d'attraction,... je n'envisage point cette force physiquement, mais seulement mathématiquement ; que le lecteur se garde donc bien d'imaginer que par ce mot... j'entends désigner une cause ou une raison physique, ni que je veuille attribuer aux centres d'attraction des forces réelles et physiques, car je n'envisage dans ce traité que des quantités et des proportions mathématiques, sans m'occuper de la nature des forces et des qualités physiques. (Philos, natur. princ. mathem. cum comment. P. P. LeSeur et Jacquier, Genevse, 1739-40, in-4o, tome I. ûef. VIII, page 11, et Schol. propos. XXXIX, p. 464.)
Cotes, dans la préface célèbre de ce même livre, dit que, lorsqu'on est arrivé à la cause la plus simple, il n'est plus permis de s'avancer davantage, p. 33; en quoi il semble qu'il n'avait pas bien saisi l'esprit de son maître : mais Clarke, de qui Newton a dit : Clarke seul me comprend, a fait sur ce point un aveu remarquable. L'attraction, dit-il, pexit être l'effet d'une impulsion, mais non certainement matérielle [impulsu non utique f.oRPOREo); et dans une note il ajoute : L'attraction n'est certainement pas une action matérielle à distance, mais l'action de quelque cause immatérielle. (Caus^ cujusdam immaterialis, etc. Voy. la Physique de Rohault traduite en latin par Clarke, in-8°, tome II, cap. xi, g 15, texte et note). Le morceau entier est curieux.
Mais n'abandonnons jamais une grande question sans avoir entendu Platon : « Les modernes, dit-iL(les modernes!), se sont imaginé que le corps « pouvait s'agiter lui-même par ses propres qualités; et ils n'ont pas « cru que Vûme pouvait mouvoir elle-même et les corps; mais pour « nous qui croyons tout le contraire, nous ne balancerons point à re- « garder l'âme comme la cause de la pesanteur. » (Ou si l'on veut une traduction plus servile) : Il n'y a pour nous aucune raison de douter, sous aucun rapport, que l'âme n'ait le pouvoir de mouvoir les graves.
OiS' ^(xiv dtTiKîTëi 'i^\)yr\ xatà ^dyov ouoeva w; pâpo; oûoev TtépiçEpetv 8uva-
(XÉVYl.
{Plat., De leg., lib. XIII, 0pp., tome IX, p. 267.)
Il faut remarquer que, dans cet endroit, Tispicplosiv ne signilie point circumferre, mais seulement ferre ou ferre secum. La chose étant claire pour la moindre rétlexion, il sullit d'en avertir.
contre toute spéculation ridicule ou téméraire. En examinant la nature sous ce point de vue, en grand, comme dans la dernière de ses productions, je me rappelle continuellement (et c'est assez pour moi) ce mot d'un Lacédémonien songeant à ce qui empêchait un cadavre raide de se tenir debout de quelque manière qu'on s'y prit : PAR DIEU, dit-il, il faut qu'il y ait quelque chose là-dedamK Toujours et partout on doit dire de même : car, sans quelque chose, tout est cadavre, et rien ne se tient debout. Le monde, ainsi envisagé comme un simple assemblage d'apparences, dont le moindre phénomène cache une réalité, est un véritable et sage idéalisme. Dans un sens très vrai, je puis dire que les objets matériels ne sont rien de ce que je vois ; mais ce que je vois est réel par ' rapport à moi, et c'est assez pour moi d'être conduit jusqu'à l'existence d'un autre ordre que je crois fermement sans le voir. Appuyé sur ces principes, je comprends parfaitement, non pas seulement que la prière est utile en général pour écarter le mal physique, mais qu'il en est le véritable antidote, le spécifique naturel, et que par essence elle tend aie détruire, précisément comme cette puissance invisible qui nous arrive du Pérou cachée dans une écorce légère, va chercher, en vertu de sa propre essence, le principe de la fièvre, le touche et l'attaque avec plus ou moins de succès, suivant les circonstances et le tempérament; à moins qu'on ne veuille soutenir que le bois guérit la fièvre, ce qui serait tout à fait drôle.
Le chevalier. — Drôle tant qu'il vous plaira; mais il faut apparemment que je sois un drôle de corps, car, de ma vie, je n'ai eu aucun scrupule sur cette proposition.
Le comte. — Mais si le bois guérit la fièvre, pourquoi
IN/i Aia, eÎTiei, IvSov tI eîvai Ssï- (Plut-- in iMCon. lxix.)
180 LES SOIlîÉES DE SAINT-PÉTERSBOURG.
se donner la peine d'en aller chercher au Pérou? Descendons au jardin : ces bouleaux nous en fourniront de reste pour toutes les fièvres tierces de la Russie !
Le CHEVALIER. — Parlous séricusement, je vous en prie : il ne s'agit pas ici du bois en général, mais d'un certain hois dont la qualité particulière est de guérir la fièvre.
Le comte. — Fort bien, mais qu'entendez-vous par qualité? Ce mot exprime-t-il dans votre pensée un simple accident, et croyez- vous, par exemple, que le quinquina guérisse, parce qu'il est figuré ^ pesant, coloré, etc.
Le chevalier. — Vous chicanez, mon cher ami; il va sans dire que j'entends parler d'une qualité réelle.
Le comte. — Gomment donc, qualité réelle! Que veut dire cela, je vous en prie?
Le chevalier. — Oh ! je vous en prie à mon tour, ne disputons pas sur les mots : savez- vous bien que le bon sens militaire s'offense de ces sortes d'ergoteries?
Le comte. — J'estime le bon sens militaire plus que vous ne le croyez peut-être; et je vous proteste d'ailleurs que les ergoteries ne me sont pas moins odieuses qu'à vous; mais je ne crois point qu'on dispute sur les mots en demandant ce qu'ils signifient.
Le chevalier. — J'entends donc par qualité réelle quelque chose de réellement subsistant, un je ne sais quoi que je ne suis pas obligé de définir apparemment, mais qui existe enfin comme tout ce qui existe.
Le C03ITE. — A merveille, mais ce quelque chose, cette inconnue dont nous rechercherons la valeur, est-elle matière ou non? Si elle n'est pas matière...
Le chevalier. — Ah ! je ne dis pas cela!
Le comte. — Mais si elle est matière, certainement vous ne pouvez plus l'appeler qualité, ce n'est plus un accident, une modification, un jnode, ou comme il vous
plaira l'appelé i' ; c'est une substance semblable dans son essence à toute autre substance matérielle, et cette substance qui n'est pas bois (autrement tout bois guérirait) existe dans le bois, ou, pour mieux dire, dans ce bois, comme le sucre, qui n'est ni eau ni thé, est contenu dans cette infusion de thé qui le dissout. Nous n'avons donc fait que remonter la question, et toujours elle recommence. En effet, puisque la substance quelconque qui guérit la fièvre est de la matière, je dis de nouveau : Pourquoi aller au Pérou? La matière est encore plus aisée à trouver que le bois : il y en a partout, ce me semble, et tout ce que nous voyons est bon pour guérir. Alors vous serez forcé de me répéter sur la matière en général tout ce que vous m'aviez dit sur le bois. Vous me direz : // ne s agit point de la matière prise généralement, mais de cette matière particulière, c est-à-dire, de la matière, dans le sens le plus abstrait, plus une qualité qui la distingue et qui guérit la fièvre.
Et moi, je vous attaquerai de nouveau, en vous demandant ce que c'est que cette quahté que vous supposez matérielle, et je vous poursuivrai ainsi avec le même avantage, sans que votre bon sens puisse jamais trouver un point d'appui pour me résister ; car la matière étant de sa nature inerte et passive, et n'ayant d'action que par le mouvement qu'elle ne peut se donner, il s'ensuit qu'elle ne saurait agir que par l'action d'un agent plus ou moins éloigné, voilé par elle, et qui ne saurait être elle.
Vous voyez, mon cher chevalier, qu'il ne s'agit pas tout à fait d'une question de mots; mais revenons. Cette excursion sur les causes nous conduit à une idée également juste et féconde : c'est d'envisager la prière considérée dans son effet, simplement comme une cause seconde; car sous ce point de vue elle n'est que cela, et
ne doit être distinguée d'aucune autre. Si donc un phi losophe à la mode s'étonne de me voir employer la prière pour me préserver de la foudre, par exemple, je lui dirai : Et vous, Monsieur, pourquoi employez-vous des paratonnerres? ou pour m'en tenir à quelque chose de plus commun, pourquoi employez-vous les pompes dans les incendies, et les remèdes dans les maladies . Ne vous opposez-vous pas ainsi tout comme moi aux lois éternelles ? <( Oh ! c'est bien dif- <( férent, me dira-t-on ; car si c'est une loi, par exemple, « que le feu brûle, c'en est une aussi que l'eau éteigne le « feu. » Et moi je répondrai : C'est précisément ce que je dis de mon côté ; car si c^est une loi que la foudre produise tel ou tel ravage, c'en est une ausn que la prière, répandue à temps sur le feu du ciel, Véteigne ou le détourne. Et soyez persuadés. Messieurs, qu'on ne me fera aucune objection dans la même supposition, que je ne rétorque avec avantage : il n'y a point de milieu entre le fatalisme rigide, absolu, universel, et la foi commune des hommes sur l'efficacité de la prière.
Vous rappelez-vous, Monsieur le chevalier, ce joli bipède qui se moquait devant nous, il y a peu de temps, de ces deux vers de Boileau :
Pour moi qu'en santé même un autre monde étonne, Qui crois l'àme immortelle et que c'est Dieu qui tonne.
« Du temps de Boileau, disait-il devant des caillettes « et des jouvenceaux ébahis de tant de science, on ne sa- « vait pas encore qu'un coup de foudre n'est que l'étin- « celle électrique renforcée ; et l'on se serait fait une <( affaire grave si l'on n'avait pas regardé le tonnerre « comme l'arme divine destinée à châtier les crimes. Cece pendant il faut que vous sachiez que déjà, dans les « temps anciens, certains raisonneurs embarrassaient « un peu les croyants de leur époque, en leur deman-
« dant pourquoi Jupiter s'amusait à foudroyer les ro- « chers du Caucase ou les forêts inhabitées de la Ger- « manie. »
J'embarrassai moi-même un peu ce profond raisonneur en lui disant : « Mais vous ne faites pas attention, Mon- « sieur, que vous fournissez vous-même un excellent arec gument aux dévots de nos jours (car il y en a toujours, (( malgré les efforts des sages) pour continuer à penser « comme le bonhomme Boileau; en effet, ils vous diront « tout simplement : Le tonnerre, quoiqu'il tue, n'est ce- « pendant point établi pour tuer; et nous demandons préci- « sèment à Dieu qu'il daigne, dans sa bonté, envoyer ses « foudres sur les rochers et sur les déserts, ce qui suffit sans « doute à l'accomplissement des lois physiques. » Je ne voulais pas, comme vous pensez bien, soutenir thèse devant un tel auditoire; mais voyez, je vous prie, où nous a conduit la science mal entendue, et ce que nous devons attendre d'une jeunesse imbue de tels principes. Quelle ignorance profonde, et même quelle horreur de la vérité ! Observez surtout ce sophisme fondamental de l'orgueil moderne qui confond toujours la découverte ou la génération d'un effet, avec la révélation d'une cause. Les hommes reconnaissent dans une substance inconnue (l'ambre) la propriété qu'elle acquiert, parle frottement, d'attirer les corps légers. Ils nomment cette qualité Vambréité (électricité). Us ne changent point ce nom î\ mesure qu'ils découvrent d'autres substances idio-électriques : bientôt de nouvelles observations leur découvrent le feu électrique. Ils apprennent à l'accumuler, à le conduire, etc. Enfin, ils se croient sûrs d'avoir reconnu et démontré l'identité de ce feu avec la foudre, de manière que si les noms étaient imposés par le raisonnement, il faudrait aujourd'hui, en suivant les idées reçues, substituer au mot d'électricité celui de céraunisme. En tout cela
qu'ont-ils fait? Ils ont agrandi le miracle, ils l'ont, pour ainsi dire, rapproché d'eux : mais que savent-ils de plus sur son essence? Rien. Il semble même qu'il s'est montré plus inexplicable à mesure qu'on l'a considéré de plus près. Or, admirez la beauté de ce raisonnement : « Il « est prouvé que l'électricité, telle que nous l'observons « dans nos cabinets, ne diffère qu'en moins de ce terrible « et mystérieux agent que l'on nomme foudre, donc ce <c n'est pas Dieu qui tonne. » Molière dirait : Votre ergo n'est qu'un sotl Mais nous serioQS bieii heureux s'il n'était que sot, voyez les conséquences ultérieures : « Donc « ce n'est point Dieu qui agit par les causes secondes; « donc la marche en est invariable ; donc nos craintes et « nos prières sont également vaines. » Quelle suite d'erreurs monstrueuses! Je lisais, il n'y a pas longtemps, dans un papier français, que le tonnerre n^est plus, pour un homme instruit, la foudre lancée du haut des deux pour faire trembler les hommes; que c'est un phénomène très naturel et très simple qui se passe à quelques toises au-dessus de nos têtes, et dont les astres les plus voisins n ont pas la moindre nouvelle. Analysons ce raisonnement, nous trouverons : « Que si la foudre partait, par exemple, de la pla- « nète de Saturne, comme elle serait alors plus près de Dieu, « il y aurait moyen de croire qu'il s'en mêle ; mais que, « puisqu'elle se forme à quelques toises au-dessus de nos tètes, « etc. » On ne cesse de parler de la grossièreté de nos aïeux : il n'y a rien de si grossier que la philosophie de notre siècle ; le bon sens du douzième s'en serait justement moqué. Le Prophète-Roi ne plaçait sûrement pas le phénomène dont je vous parle dans une région trop élevée, puisqu'il le nomme, avec beaucoup d'élégance orientale, le cri de la nue^ ; il a pu même se recommander aux chi-
J. Vocem dederunt nubes. (l's. LXXVf.)
mistes modernes en disant que Dieu sait extraire l'eau de la foudre ' , mais il n'en dit pas moins :
La voix de ton tonnerre éclate autour de nous : La terre en a tremblé *.
Il accorde fort bien, comme vous voyez, la religion et la physique. C'est nous qui déraisonnons. Ah! que les sciences naturelles ont coûté cher à l'homme! C'est bien sa faute, car Dieu l'avait suffisamment gardé ; mais l'orgueil a prêté l'oreille au serpent, et de nouveau l'homme a porté une main criminelle sur l'arbre de la science ; il s'est perdu, et par malheur il n'en sait rien. Observez une belle loi de la Providence : depuis les temps primitifs, dont je ne parle point dans ce moment, elle n'a donné la physique expérimentale qu'aux chrétiens. Les anciens nous surpassaient certainement en force d'esprit : ce point est prouvé par la supériorité de leurs langues d'une manière qui semble imposer silence à tous les sophismes de notre orgueil ; par la même raison, il nous ont surpassés dans tout ce qu'ils ont pu avoir de commun avec nous. Au contraire, leur physique est à peu près nulle; car, non seulement ils n'attachaient aucun prix aux expériences physiques, mais ils les méprisaient, et même ils y attachaient je ne sais quelle légère idée d'impiété 3, et ce sentiment confus venait de bien haut. Lorsque toute l'Europe fut chrétienne, lorsque les prêtres furent les institu-
1. Fulgura inpluviam facit. (Ibid. CXXXIV, 7.) Un autre prophète s'est emparé de cette expression et l'a répétée deux fois. {Jérém. X, 13; LI, 16.) — Les coups de tonnerre paraissent être la combustion du gaz hydrogène ivec l'air vital ; et c'est ainsi que nous les voyons suivis de pluies soudailes. (Fourcroi, Vérités fondamentales de la chimie moderne, page 38.)
2. Vox tonitrui tui in rotà... commota est et contremuit terra. (Ps. iiXXVl, 18.)
3. « Il ne faut pas, dit Platon, trop pousser la recherche des causes, car, c en vérité, cela n'est pas pieux. » — Où te ■KolMTz^a.yis.ove.X^ zol; atTta;, OV TAP >rA' OIIOX EINAI. {Plat., deleg., 0pp., edit. Bipont., tome VIII, p. 387.)
186 LES SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOL/RG.
teurs universels, lorsque tous les établissements de FEurope furent christianisés, lorsque la théologie eut pris place à la tète de l'enseignement, et que les autres facultés se furent rangées autour d'elle, comme les dames d'honneur autour de leur souveraine, le genre humain étant ainsi préparé, les sciences naturelles lui furent données, tantœ molis erat romanam condcre gentem. L'ignorance de cette grande vérité a fait déraisonner de très fortes têtes, sans excepter Bacon, et même à commencer par lui.
Le sénateur. — Puisque vous m'y faites penser, je vous avoue que je l'ai trouvé plus d'une fois extrêmement amusant avec ses desiderata. Il a l'air d'un homme qui trépigne à côté d'un berceau, en se plaignant de ce que l'enfant qu'on y berce n'est point encore professeur de mathématiques ou général d'armée.
Le comte. — C'est fort bien dit, en vérité, et je ne sais même s'il ne serait pas possible de chicaner sur l'exactitude de votre comparaison; caries sciences, au commencement du XVII® siècle, n'étaient point du tout un enfant au berceau. Sans parler de l'illustre religieux de son nom, qui l'avait précédé de trois siècles en Angleterre, et dont les connaissances pourraient encore mériter à des hommes de notre siècle le titre de savant, Bacon était contemporain de Kepler, de Galilée, de Descartes ; et Copernic l'avait précédé ; ces quatre géants seuls, sans parler de cent autres personnages moins célèbres, lui étaient le droit de parler avec tant de mépris de l'état des sciences, qui jetaient déjà de son temps une lumière éclatante, et qui étaient au fond tout ce qu'elles pouvaient être alors. Les sciences ne vont point comme Bacon l'imaginait : elles germent comme tout ce qui germe ; elles croissent comme tout ce qui croit ; elles se lient avec l'état moral de l'homme. Quoique libre et actif, et capable
par conséquent de se livrer aux sciences et de les perfectionner, comme tout ce qui a été mis à sa portée, il est cependant abandonné à lui-même, sur ce point moins peut-être que sur tout autre ; mais Bacon avait la fantaisie d'injurier les connaissances de son siècle, sans avoir pu jamais se les approprier ; et rien n'est plus curieux dans l'histoire de l'esprit humain que l'imperturbable obstination avec laquelle cet homme célèbre ne cessa de nier l'existence de la lumière qui étincelait autour de lui, parce que ses yeux n'étaient pas conformés de manière à la recevoir; car jamais homme ne fut plus étranger aux sciences naturelles et aux lois du monde. On a très justement accusé Bacon d'avoir retardé la marche de la chimie en tâchant de la rendre mécanique, et je suis charmé que le reproche lui ait été adressé dans sa patrie même par l'un des premiers chimistes du siècle'. Il a fait plus mal encore en retardant la marche de cette philosophie transcendante ou générale^ dont il n'a cessé de nous entretenir, sans jamais s'être douté de ce qu'elle devait être; il a même inventé des mots faux et dangereux dans l'acception qu'il leur a donnée, comme celuiMe forme^ par exemple, qu'il a substitué à celui de nature ou d'essence, et dont la grossièreté n'a pas manqué de s'emparer, en nous proposant le plus sérieusement possible de rechercher la forme de la chaleur, de l'expansibilité, etc. : et qui sait si l'on n'en viendra pas un jour, marchant sur ses traces, à nous enseigner la forme de la vertu ? La puissance qui entraînait Bacon n'était point encore adulte à l'époque où il écrivait; déjà cependant on la voit fermenter dans ses écrits où elle ébauche hardiment les germes que nous avons vuséclore de nos jours. Plein d'une rancune machinale (dont il ne connaissait lui-même ni la
1. Blak's lecluies on chernistrv. Londcn in-4o, tome I, p. 261.
nature ni la source) contre toutes les idées spirituelles, Bacon attacha de toutes ses forces l'attention générale sur les sciences matérielles, de manière à dégoûter l'homme de tout le reste. Il repoussait toute la métaphysique, toute la psychologie, toute la théologie naturelle dans la théologie positive, et il enfermait celle-ci sous clef dans l'Église avec défense d'en sortir ; il déprimait sans relâche les causes finales, qu'il appelait des rémoras attachés au vaisseau des sciences ; et il osa soutenir sans détour que la recherche de ces causes nuisait à la véritable science : erreur grossière autant que funeste, et cependant, le pourrait-on croire? erreur contagieuse, même pour les esprits heureusement disposés , au point que l'un des disciples les plus fervents et les plus estimables du philosophe anglais n'a point senti trembler sa main, en nous avertissant de prendre bien garde de ne pas nous laisser séduire par ce que nous apercevons d'ordre dans l'univers. Bacon n'a rien oublié pour nous dégoûter de la philosophie de Platon, qui est la préface humaine de l'Évangile; et il a vanté, expliqué, propagé celle de Démocrite, c'est-à-dire la philosophie corpusculaire, effort désespéré du matérialisme poussé à bout, qui, sentant que la matière lui échappe et n'explique rien, se plonge dans les infiniment petits; cherchant, pour ainsi dire, la matière sans la matière, et toujours content au milieu même des absurdités, partout où il ne trouve pas l'intelligence^. Conformément à ce système de philosophie. Bacon engage les hommes à chercher la cause des phéno-
1. L'indispensable nécessité d'admettre un agent liors de la nature, pressant un peu trop le traducteur français de Bacon, homme tout à fait moderne, il s'en est consolé par le passage suivant : « Tous les philosophes ont admis « la nécessité de je ne sais quel fluide indéfinissable qu'ils ont appelé de « différents noms, tels que matière subtile, agent universel, esprit, char, « véhicule, fluide électrique, /Zîurfe magnétique, Dieu, etc. » (Cité dans le précis de laphilosoplsie de liacon, tome II, p. 242.)
mènes naturels dans la configuration des atomes ou des molécules constituantes, idée la plus fausse et la plus grossière qui ait jamais souillé l'entendement humain. Et voilà pourquoi le xviii^ siècle, qui n'a jamais aimé et loué les hommes que pour ce qu'ils ont de mauvais, a fait son dieu de Bacon ' , tout en refusant néanmoins de lui rendre justice pour ce qu'il a de bon et même d'excellent. C'est une très grande erreur que celle de croire qu'il a influé sur la marche des sciences ; car tous les véritables fondateurs de la science le précédèrent ou ne le connurent point. Bacon fut un baromètre qui annonça le beau temps ; et parce qu'il l'annonçait, on crut qu'il l'avait fait. Walpole, son contemporain, l'a nommé le prophète de la science^, c'est tout ce qu'on peut lui accorder. J'ai vu le dessin d'une médaille frappée en son honneur, dont le corps est un soleil levant, avec la légende : Exortus uti cBlhereus sol. Rien n'est plus évidemment faux; je passerais plutôt une aurore avec l'inscription : Nuntia solis; et même encore on pourrait y trouver de l'exagération , car lorsque Bacon se leva, il était au moins dix heures du matin. L'immense fortune qu'il a faite de nos jours n'est due, comme je vous le disais tout à l'heure, qu'à ses côtés répréhensibles. Observez qu'il n'a été traduit en français qu'à la fin de ce siècle, et par un homme qui nous a déclaré naïvement : Quil avait, contre sa seule expérience, cent mille raisons pour ne pas croire en Dieu^!
1. Cependant il y a eu des opposants. On sait que Hume a mis Bacon au-dessous de Galilée, ce qui n'est pas un grand effort de justice. Hant l'a loué avec une économie remarquable. Il ne trouve pas d'épithète plus brillante que celle d'ingénieux (sinnreich). liants critik der rein. Vern. (Leipzig, 1779, in-8° Vorr. S. 1 2-13), et Condorcet a dit nettement que Bacon n'avait pas le génie des sciences, et que ses méthodes de découvrir la vérité, dont il ne donne point l'exemple, ne changèrent nullement la marche des sciences. (Esquisse, etc., in-8°, p. 229.)
2. Voy. la préface de la petite édition anglaise des Œuvres de Bacon, publiée par le docteur Schaw. (Londres, 1802, 12 vol. in-18.)
• 3. Précis de la philosophie, etc. ; vol. déjàcité. Au reste, ce même siècle
Le chevalier. — N-avp.z- -s point peur, Monsieur le comte, d'être lapidé pour de tels blasphèmes contre l'un des grands dieux de notre siècle?
Le comte. — Si mon devoir était de me faire lapider, il faudrait bien prendre patience; mais je doute qu'on vienne me lapider ici. Quand il s'agirait d'ailleurs d'écrire et de publier ce que je vous dis, je ne balancerais pas un moment; je craindrais peu les tempêtes, tant je suis persuadé que les véritables intentions d'un écrivain sont toujours senties, et que tout le monde leur rend justice. On me croirait donc, j'en suis sûr, lorsque je protesterais que je me crois inférieur en talents et en connaissances à la plupart des écrivains que vous avez en vue dans ce moment, autant que je les surpasse par la vérité des doctrines que je professe. Je me plais même à confesser cette première supériorité , qui me fournit le sujet d'une méditation délicieuse sur l'inestimable privilège de la vérité, et sur la nullité des talents qui osent se séparer d'elle. Il y a un beau livre à faire, Messieurs, sur le tort fait à toutes les productions du génie, et même au caractère de leurs auteurs, par les erreurs qu ils ont professées depuis trois siècles. Quel sujet s'il était bien traité! L'ouvrage serait d'autant plus utile, qu'il reposerait entièrement sur des faits, de manière qu'il prêterait peu le flanc à la chicane. Je puis sur ce point vous citer un exemple frappant, celui de Newton, qui se présente à mon esprit dans ce moment comme l'un des hommes les plus marquants dans l'empire des sciences.
quidècernaità Bacon des honneurs non mérités, n'a pas manqué de lui refuser ceux qui lui étaient dus légitimement, et cela pour le punir de ces restes vénérables de la foi antique qui étaient demeurés en l'air dans sa tête, et qui ont fourni la matière d'un très bon livre. C'était la mode, par exemple, et je ne crois pas qu'elle ait passé encore, de préférer les Essais de Montaigne à ceux de Bacon, qui contiennent plus de véritable science solide, pratique et positive, qu'on n'en [leut trouver, je crois, dans aucun livre de ce genre.
Que lui a-t-il manqué pour justifier pleinement le beau passage d'un poète de sa nation, qui l'a nommé une pure intelligence prêtée aux hommes par la Providence pour expliquer ses ouvrages^? Il lui a manqué de n'avoir pu s'élever au-dessus des préjugés nationaux-; car certainement s'il avait eu une vérité de plus dans l'esprit, il aurait écrit un livre de moins. Qu'on l'exalte donc tant qu'on voudra, je souscris à tout, pourvu qu'il se tienne à sa place ; mais s'il descend des hautes régions de son génie pour me parler de la grande tête et de la petite corne, je ne lui dois plus rien : il n'y a dans le tout le cercle de l'erreur, et il ne peut y avoir, ni noms, ni rangs, ni différences : Newton est l'égal de Villiers.
Après cette profession de foi que je ne cesse de répéter, je vis parfaitement en paix avec moi-même. Je ne puis m'accuser de rien, je vous l'assure, car je sais ce que je dois au génie, mais je sais aussi ce que je dois à la vérité. D'ailleurs, Messieurs, les temps sont arrivés, et toutes les idoles doivent tomber. Revenons, s'il vous plait.
Trouvez-vous la moindre difficulté dans cette idée, que la prière est une cause seconde, et qu'il est impossible de faire contre elle une seule objection que vous ne puissiez faire de même contre la médecine, par exemple? Ce malade doit mourir ou ne doit pas mourir; donc il est inutile de prier pour lui; et moi je dis : donc il est inutile de lui administrer des remèdes; donc il n'y a point de médecine. Où est la différence, je vous prie? Nous ne voulons pas faire attention que les causes secondes se combi-
1 Pure intelligence whoni God
To mortal lent, to trace his boundless works Froin law subliinely simple.
(Thomson's Seasons, the Summer).
2. Felicior quidem, si ut vim religionis, ita etiam illius castUatem inlellexissct. (Christoph. Stay. prœf. in Benedicii fratris philos, récent, vers. Irad. Romae, Palearini, 1753, in-8». toms I, page 29.)
nent avec l'action supérieure. Ce malade mourra ou ne mourra pas : oui, sans doute, il mourra s'il ne prend pas des remèdes, et il ne mourra pas s'il en vse : cette condition, s'il est permis de s'exprimer ainsi, fait portion du décret éternel. Dieu, sans doute, est le moteur universel, mais chaque être est mû suivant la nature qu'il en a reçue. Vous-mêmes, Messieurs, si vous vouliez amener à vous ce cheval que nous voyons là-bas dans la prairie^ comment feriez-vous? vous le monteriez, ou vous l'amèneriez par la bride, et l'animal vous obéirait, suivard sa nature , quoiqu'il eût toute la force nécessaire pour vous résister et même pour vous tuer d'un coup de pied. Que s'il vous plaisait de faire venir à nous l'enfant que nous voyons jouer dans le jardin, vous l'appelleriez, ou, comme vous ignorez son nom, vous lui feriez quelque signe ; le plus intelligible pour lui serait sans doute de lui montrer ce biscuit, et l'enfant arriverait, 5^^^va/^^ sa naiwre. Si vous aviez besoin enfin d'un livre de ma bibliothèque ^ vous iriez le chercher, et le livre suivrait votre main d'une manière purement passive, suivant sa nature. C'est une image assez naturelle de l'action de Dieu sur les créatures. Il meut les anges, les hommes, les animaux, la matière brute, tous les êtres enfin; mais chacun suivant sa nature; et l'homme ayant été créé libre, il est mû librement. Cette loi est véritablement la loi éternelle, et c'est à elle qu'il faut croire.
Le sénateur. — J'y crois de tout mon cœur tout comme vous ; cependant il faut avouer que l'accord de l'action divine avec notre liberté et les événements qui en dépendent, forme une de ces questions où la raison humaine, lors même qu'elle est parfaitement convaincue, n'a pas cependant la force de se défaire d'un certain doute qui tient de la peur, et qui vient toujours l'assaillir malgré elle. C'est un abime où il vaut mieux ne pas regarder.
Le comte. — Il ne dépend nullement de nous, mon bon ami, de n'y pas regarder; il est là devant nous, et pour ne pas le voir, il faudrait être aveugle, ce qui serait bien pire que d'avoir peur. Répétons plutôt qu'il n'y a point de philosophie sans l'art de mépriser les objections, autrement les mathématiques mêmes seraient ébranlées. J'avoue qu'en songeant à certains mystères du monde intellectuel, la tête tourne un peu. Cependant il est possible de se raffermir entièrement; et la nature même, sagement interrogée, nous conduit sur le chemin de la vérité. Mille et mille fois sans doute vous avez réfléchi à la combinaison des mouvements. Courez, par exemple, d'orient en occident, tandis que la terre tourne d'occident en orient. Que voulez-vous faire, vous qui courez? Vous voulez, je le suppose, parcourir à pied une werste en huit fninutes d'orient en occident : vous l'avez fait ; vous avez atteint le but ; vous êtes las, couvert de sueur; vous éprouvez enfin tousles symptômes de la fatigue : mais que voulait ce pouvoir supérieur, ce premier mobile qui vous entraine avec lui? Il voulait qu'au lieu d'avancer d'orient en occident, vous reculassiez dans l'espace avec une vitesse inconcevable, et c'est ce qui est arrivé. Il a donc fait ainsi que vous ce qu'il voulait. Jouez au volant sur un vaisseau qui cingle : y a-t-il dans le mouvement qui emporte et vous et le volant quelque chose qui gêne votre action ? Vous lancez le volant de proue en poupe avec une vitesse égale à celle du vaisseau (supposition qui peut être d'une vérité rigoureuse) : les deux joueurs font certainement tout ce qu'ils veulent, mais le premier mobile a fait aussi ce qu'il voulait. L'un des deux croyait lancer le volant, il n'a fait que l'arrêter; l'autre est allé à lui au lieu de l'attendre, comme il y croyait, et de le recevoir sur sa raquette.
Direz-vous peut-être que, puisque vous n'avez pas fait
tout ce que vous croyiez, vous n'avez pas fait tout ce que vous vouliez? Dans ce cas vous ne feriez pas attention que la même objection peut s'adresser au mobile supérieur auquel on pourrait dire que voulant emporter le volant, celui-ci néanmoins est demeuré immobile. L'argument vaudrait donc également contre Dieu. Puisqu'il a, pour établir que la puissance divine peut être gênée par celle de l'homme, précisément autant de force que pour établir la proposition inverse, il s'ensuit qu'il est nul pour l'un et l'autre cas, et que les deux puissances agissent ensemble sans se nuire.
On peut tirer un très grand parti de cette combinaison des forces motrices qui peuvent animer à la fois le même corps, quels que soient leur nombre et leur direction, et qui ont si bien toutes leur effet , que le mobile se trouvera à la fin du mouvement unique qu'elles auront produit, précisément au même point où il s'arrêterait si toutes avaient agi l'une après l'autre. L'unique différence qui se trouve entre l'une et l'autre dynamique , c'est que dans celle des corps , la force qui les anime ne leur appartient jamais, au lieu que dans celle des esprits, les volontés, qui sont des actions substantielles, s'unissent, se croisent ou se heurtent d'elles-mêmes, puisqu'elles ne sont qu'actions. U peut même se faire qu'une volonté créée annule, je ne dis pas V effort , mais le résultat de l'action divine ; car, dans ce sens, Dieu lui-même nous a dit que Dieu VEUT des choses qui n'arrivent point, parce que l'homme NE VEUT PAS^. Ainsi les droits de l'homme sont immenses, et le plus grand malheur pour lui est de les ignorer; mais sa véritable action spirituelle est la prière, au
1. Jérusalem! Jérusalem! combien de fois ai-je voulu rassembler les enfants, etc., et tu n'as pas voulu! (Luc XIII, '24.) Il y a d.iiis l'ordre spirituel, comme dans le matériel, des forces vives et des forces mortes; et cela doit être.
moyen de laquelle , en se mettant en rapport avec Dieu , il en exerce , pour ainsi dire , l'action toute-puissante , puisqu'il la détermine. Voulez-vous savoir ce que c'est que cette puissance, et la mesurer, pour ainsi dire? Songez à ce que peut la volonté de l'homme dans le cercle du mal; elle peut contrarier Dieu, vous venez de le voir : que peut donc cette même volonté lorsquelle agit avec lui? où sont les bornes de cette puissance? sa nature est de n'en pas avoir. L'énergie de la volonté humaine nous frappe vaguement dans l'ordre social , et souvent il nous arrive de dire que V homme peut tout ce quil veut; mais dans l'ordre spirituel, où les effets ne sont pas sensibles, l'ignorance sur ce point n'est que trop générale; et dans le cercle même de la matière nous ne faisons pas, à beaucoup près, les réflexions nécessaires. Vous renverseriez aisément , par exemple , un de ces églantiers , mais vous ne pouvez renverser un chêne : pourquoi, je vous prie? La terre est couverte d'hommes sans tète qui se hâteront de vous répondre : Parce que vos muscles ne sont pas assez forts, prenantainsi, de la meilleure foi du monde, la limite pour le moyen de la force. Celle de l'homme est bornée par la nature de ses organes physiques, de la manière nécessaire pour qu'il ne puisse troubler que jusqu'à un certain point l'ordre établi ; car vous sentez ce qui arriverait dans ce monde , si l'homme pouvait, de son bras seul, renverser un édifice ou arracher une forêt. Il est bien vrai que cette même sagesse qui a créé l'homme perfectible, lui a donné la dynamique, c'est-à-dire les moyens artificiels d'aug-menter sa force naturelle ; mais ce don est accompagné encore d'un signe éclatant de l'infinie prévoyance : car voulant que tout l'accroissement possible fût proportionné, non aux désirs illimités de l'homme, qui sont immenses et presque toujours désordonnés, mais seulement à ses désirs sages, réglés sur ses
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besoins, elle a voulu que chacune de ses forces fût nécessairement accompagnée d'un empêchement quinait d'elle et qui croit avec elle , de manière que la force doit nécessairement se tuer elle-même par l'effort seul qu'elle fait pour s'agrandir. On ne saurait, par exemple, augmenter proportionnellement la puissance d'un levier sans augmenter proportionnellement les difficultés qui doivent enfin le rendre inutile ^ ; on. peut dire de plus qu'en général et dans les opérations mêmes qui ne tiennent point à la mécanique proprement dite, l'homme ne saurait augmenter ses forces naturelles sans employer proportionnellement plus de temps , plus d'espace et plus de matériaux, ce qui l'embarrasse d'abord d'une manière toujours croissante et l'empêche de plus d'agir clandestinement, et ceci doit être soigneusement remarqué. Ainsi, par exemple, tout homme peut faire sauter une maison au moyen d'une mine ; mais les préparatifs indispensables sont tels que l'autorité publique aura toujours le temps de venir lui demander ce qu'il fait. Les instruments d'optique présentent encore un exemple frappant de la même loi , puisqu'il est impossible de perfectionner l'une des qualités dont la réunion constitue la perfection de ces instruments, sans affaiblir l'autre. On peut faire
1 . En partant du principe connu que les vitesses sont aux deux extrémités d'un levier réciproquement comme les poids des deux puissances, et les longueurs des bras directement comme ces mêmes vitesses, Fergusson s'est amusé à calculer que si, au moment où Archimède prononça son mot célèbre : Donnez-moi un point d'appui et j'ébranlerai l'univers, Dieu l'avait pris au mot en lui fournissant, avec ce point d'appui donné à trois mille lieues du centre de la terre, des matériaux d'une force suffisante, et un contrepoids de deux cents livres, il aurait fallu à ce grand géomètre un levier de douze cents milliards de cent milliards, ou douze quadrillions de mille, et une vitesse à l'extrémité du long bras égale à celle d'un boulet de canon, pour élever la terre d'un pouce en vingt-sept centaines de milliards, ou vingt-sept trdlions d'années. (Fergusson's astronomy explained. London, 1803, in-8», chap. VII, pag. 83.)
iV. B. — L'expression numérique du second de ces nombres exige quatorze chiffres, et celle du premier vingt-sept.
une observation semblable sur les armes à feu. En un mot , il n'y a point d'exception à une loi dont la suspension anéantirait la société humaine. Ainsi donc, de tous côtés, et dans l'ordre de la nature comme dans celui de l'art , les bornes sont posées. Vous ne feriez pas fléchir l'arbuste dont je vous parlais tout à l'heure , si vous le pressiez avec un roseau : ce ne serait point cependant parce que la force vous manquerait, mais parce qu'elle manquerait au roseau; et cet instrument trop faible est à l'égiantier ce que le bras est au chêne. La volonté par son essence transporterait les montagnes ; mais les muscles , les nerfs et les os qui lui ont été remis pour ag-ir matériellement, plient sur le chêne, comme le roseau pliait sur l'églantier. Otez donc par la pensée la loi qui veut que la volonté humaine ne puisse agir matériellement d'une manière immédiate que sur le corps qu'elle anime (loi purement accidentelle et relative à notre état d'ignorance et de corruption), elle arrachera un chêne comme elle soulève un bras. De quelque manière qu'on envisage la volonté de l'homme , on trouve que ses droits sont immenses. Mais comme dans l'ordre spirituel , dont le monde matériel n'est qu'une image et une espèce de reflet, la prière est la dynamique confiée à l'homme, gardons-nous bien de nous en priver : ce serait vouloir substituer nos bras au cabestan ou à la pompe à feu.
La philosophie du dernier siècle, qui formera aux yeux de la postérité une des plus honteuses époques de l'esprit humain , n'a rien oublié pour nous détourner de la prière par la considération des lois éternelles et immuables. Elle avait pour objet favori, j'ai presque dit unique, de détacher l'homme de Dieu : et comment pouvait-elle y parvenir plus sûrement qu'en l'empêchant de prier? Toute cette philosophie ne fut dans le fait qu'un véritable sys-
tème d'athéisme pratique^; j'ai donné un nom à cette étrange maladie : je l'appelle la théophobie; regardez bien , vous la verrez dans tous les livres philosophiques du xviii® siècle. On ne disait pas franchement : Il n'y a pas de Dieu^ assertion qui aurait pu amener quelques inconvénients physiques; mais on disait : « Dieu n'est pas là. <c II n'est pas dans vos idées : elles viennent des sens; « il n'est pas dans vos pensées, qui ne sont que des « sensations transformées; il n'est pas dans les fléaux qui (( vous affligent; ce sont des phénomènes physiques, « comme d'autres qu'on explique par les lois connues, h (( ne pense pas à vous ; il n'a rien fait pour vous en partice cuher; le monde est fait pour l'insecte comme pour '< vous; il ne se venge pas de vous, car vous êtes trop <■ petits, etc. » Enfin on ne pouvait nommer Dieu à cette philosophie , sans la faire entrer en convulsion. Des écrivains mêmes de cette époque , infiniment au-dessus de la foule, et remarquables par d'excellentes vues partielles, ont nié franchement la création-. Comment parler à ces gens-là de châtiments célestes sans les mettre en fureur? Nul événement phijsique ne peut avoir de cause supérieure relative à l'homme : voilà son dogme. Quelquefois peutêtre elle n'osera pas l'articuler en général ; mais venez à l'application , elle niera constamment en détail , ce qui revient au même. Je puis vous en citer un exemple remarquable et qui a quelque chose de divertissant, quoiqu'il attriste sous un autre rapport. Rien ne les choquait comme le déluge , qui est le plus grand et le plus terrible
1. La théorie qui nie l'utilité de la prière est l'athéisme formel ou n'en diffère que de nom. (Orig. de Orat., opp. tome I, in-fol., page 202.)
2. Les uns ont donné au commencement du monde, tel que nous le décrit Moïse, le nom de réformation, d'autres ont confessé avec candeur, qu'ils ne se formaient l'idée d'aucun commencement , et cette philosophie n'est pas morte à beaucoup près. Cependant ne désespérons de rien, les armoiries d'une ville célèbie ont prophétisé comme Caïplie sans savoir ce qu'elles disaient : I*OST TENliBRAS LOX.
jugement que la divinité ait jamais exercé sur l'homme, et cependant rien n'était mieux établi par toutes les espèces de preuves capables d'établir un grand fait. Comment faire donc? Ils commencèrent par nous refuser obstinément toute l'eau nécessaire au déluge; et je me rappelle que, dans mes belles années, ma jeune foi était alarmée par leurs raisons; mais la fantaisie leur étant venue depuis de créer un monde par voie de précipitation 1 , et l'eau leur étant rigoureusement nécessaire pour cette opération remarquable, le défaut d'eau ne les a plus embarrassés, et ils sont allés jusqu'à nous en accorder libéralement une enveloppe de trois lieues de hauteur sur toute la surface du globe; ce qui est fort honnête. Quelques-uns même ont imaginé d'appeler Moïse à leur secours et de le forcer, par les plus étranges tortures, à déposer en faveur de leurs rêves cosmogoniques. Bien entendu , cependant, que l'intervention divine demeure parfaitement étrangère à cette aventure qui n'a rien d'extraordinaire : ainsi , ils ont admis la submersion totale du globe à l'époque même fixée par ce grand homme , ce qui leur a paru suffire pour se déclarer sérieusement défenseurs de la révélation; mais de Dieu, de crime et de châtiment, pas le mot. On nous a même insinué tout doucement qu'il ny avait point d'homme sur la terre à r époque de la grande submersion, ce qui est tout à fait mosaïque, comme vous voyez. Ce mot de déluge ayant de plus quelque chose de théologique qui déplaît, on l'a supprimé, et l'on dit catastrophe : ainsi, ils acceptent le déluge, dont ils avaient besoin pour leurs vaines théories, et ils en ôtent Dieu qui les fatigue. Voilà,
1. Il ne s'agissait point de créer un monde , mais de former les couches terrestres , comme l'auteur l'a remarqué dans une de ses notes , qui a prévenu cette remarque. {Voy. page 129.)
{Aote de Vëdit.)
je pense, un assez beau symptôme de la théophohie.
J'honore de tout mon cœur les nombreuses exceptions qui consolent l'œil de l'observateur; et parmi les écrivains mêmes qui ont pu attrister la croyance légitime , je fais avec plaisir les distinctions nécessaires; mais le caractère général de cette philosophie n'est pas moins tel que je vous l'ai montré; et c'est elle qui, en travaillant sans relâche à séparer l'homme de la divinité , a produit enfin la déplorable génération qui a fait ou laissé faire tout ce que nous Soyons.
Pour nous, Messieurs, ayons aussi notre théophohie r mais que ce soit la bonne; et si quelquefois la justice suprême nous effraye , souvenons-nous de ce mot de saint Augustin , l'un des plus beaux sans doute qui soient sortis d'une bouche humaine : Avez-vous peur de Dieu? sauvezvous dam ses hras^.
Permettez-moi de croire , Monsieur le chevalier, que vous êtes parfaitement tranquille sur les lois éternelles et immuables. Il n'y a rien de nécessaire que Dieu, et rien ne l'est moins que le mal. Tout mal est une peine, et toute peine (excepté la dernière) est infligée par l'amour autant que par la justice.
Le chevalier. — Je suis enchanté que mes petites chicanes nous aient valu des réflexions dont je ferai mon profit; mais que voulez-vous dire, je vous prie , avec ces mots : excepté la dernière?
Le comte. — Regardez autour de vous, M le chevalier; voyez les actes de la justice humaine : que fait-elle lorsqu'elle condamne un homme à une peine moindre que la capitale? Elle fait deux choses à l'égard du coupable : elle le châtie; c'est l'œuvre de la justice : mais de plus, elle veut le corriger, et c'est l'œuvre de l'amour.