‹ Œuvres choisiesChapitre 53 sur 83 · SIXIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

SIXIÈME ENTRETIEN

Le sénateur, — Je vous ai cédé expressément la parole, mon cher ami : ainsi, c'est à vous de commencer.

Le comte. — Je ne la saisis point, parce que vous me l'abandonnez, car ce serait une raison pour moi de la refuser ; mais c'est uniquement pour ne pas laisser de lacune dans nos entretiens. Permettez-moi donc d'ajoutei quelques réflexions à celles que je vous présentai hier sur un objet bien intéressant : c'est précisément à la guerre que je dois ces idées; mais que notre cher sénateur ne s'effraye point, il peut être sûr que je n'ai nulle envie de m'avancer sur ses brisées.

Il n'y a rien de si commun que ces discours : Qu'on prie ou qu'on ne prie pas, les événements vont leur train : on prie, et Von est battu, etc.; or, il me paraît très essentiel d'observer qu'il est rigoureusement impossible de prouver cette proposition : On a prié pour une guerre juste, et la guerre a été malheureuse. Je passe sur la légitimité de la guerre, qui est déjà un point excessivement équivoque; je m'en tiens à la prière : comment peut-on prouver qu'on a prié? On dirait que pour cela il suffit qu'on ait sonné les cloches et ouvert les égHses. Il n'en va pas ainsi, Messieurs ; Nicole, auteur correct de quelques

bons écrits, a dit quelque part que le fond de la prière est le désir^ ; cela n'est pas vrai, mais ce qu'il y a de sûr...

Le sénateur. — Avec votre permission, mon cher ami, celan'est pas vrai est un peu fort, et, avec votre permission encore, la même proposition se lit mot à mot dans les Maximes des Saints de Fénelon^, qui copiait ou consultait peu Nicole, si je ne me trompe.

Le comte. — Si tous les deux l'avaient dit, je me croirais en droit de penser que tous les deux se sont trompés. Je conviens cependant que le premier aperçu favorise cette maxime, et que plusieurs écrivains ascétiques, anciens et modernes, se sont exprimés dans ce sens, sans se proposer de creuser la question; mais lorsque l'on en vient à sonder le cœur humain et à lui demander un compte exact de ses mouvements, on se trouve étrangement embarrassé, et Fénelon lui-même l'a bien senti; car dans plus d'un endroit de ses Œuvres spirituelles, il rétracte ou restreint expressément sa proposition générale. Il affirme, sans la moindre équivoque, qu'on peut s'efforcer d'aimer, s'efforcer de désirer, s'efforcer de vouloir aimer; qu'on peut prier même en manquant de la cause effi-

1. Je n'ai pas déterré sans peine cette maxime de Nicole dans ses Instructions sur le Décalogue. Tome II, sect. II, c. i, ii, v, art. 3.

2. Elle y est en effet mot pour mot. Onne prie, dit-il, qu'autant qti'on désire, et l'on ne désire qu'autant qu'on aime, au moins d'un amour intéressé. (Max. des Saints. Bruxelles, 1698, in- 12, art. 19, page 128.) Ailleurs il a dit : Prier, c'est désirer... Celui qui ne désire pas fait une prière trompeuse. Quand il passerait des journées entières à réciter des prières, ou à s'exciter à des sentiments pieux, il ne prie point véritablement, s'il ne désire pas ce qu'il demande. (Œuvres spirit., tome III, in-12, n» 111, page 48.)

On lit dans les discours chrétiens et spirituels de madame Gu3'on le passage suivant : La prière n'est autre chose que l'amour de Dieu... Le cœur ne demande que par ses désirs : prier est donc désirer. Celui qui ne désire pas du fond de son cœur fait une prière trompeuse. Quand il j)asserait des joui'nées entières à réciter des prières ou à méditer, ou às'e.rciter à des sentiments pieux, il ne prie point véritablement, s'il ne désire pas ce qu'il demande. (Tome il, in-S", dise. VII.)

On voit ici comment les portefeuilles s'étaient mêlés en s'approchant.

cicntê decette volonté; que le vouloir dépendbien de nous, mais que le sentir n'en dépend pas; et mille autres choses de ce genre'; enfin, il s'exprime dans un endroit d'une manière si énergique et si originale que celui qui a lu ce passage ne l'oubliera jamais. C'est dans une de ses lettres spirituelles où il dit : Si Dieu vous ennuie, dites-lui quil vous ennuie; que vous préférez à sa présence les plus vils amusements; que vous n'êtes à Vaise que loin de lui; dites-lui .- « Voyez ma misère et mon ingratitude. 0 Dieu ! prenez « mon cœur, puisque je ne sais pas vous le donner; ayez « pitié de moi malgré moi-même-. »

Trouvez-vous ici, Messieurs, la maxime du désir et de l'amour indispensables à la prière? Je n'ai point dans ce moment le livre précieux de Fénelon sous la main; mais vous pouvez faire à l'aise les vérifications nécessaires. Au surplus, s'il a exagéré le bien ici ou là, ilen est convenu ; n'en parlons plus que pour le louer, et pour exalter le triomphe de son immortelle obéissance. Debout, et le brasétendu pour instruire les hommes, il peut avoir

1, Voyez les Œuvres spirituelles de Fénelon. Paris, 1802, in-12, tome I, pag. 94; torne IV, lettre au P. Lami sur la Prière, n. 3, page 162; tome IV, lettre CXCV, page 242; ibid. ? pages 470, 472, 476, où l'on trouvera en effet tous ces sentiments exprimés.

2. « Mais que direz-vous dans la sécheresse, dans le dégoût, dans le refroidissement? Vous lui direz toujours ce que vous avez dans le cœur; vous direz à Dieu... qu'il vous ennuie..., qu'il vous tarde de le quitter pour les plus vifs amusements... Vous lui direz : 0 mon Dieu! voilà mon ingratitude, etc., etc. » (Tome IV, lettre CLXXV.)

Un autre maître de la vie spirituelle avait tenu le même langage, un siècle avant Fénelon: a On peut, dil-'û, faire sans confiance des actes de confiance...; bien que nous les fassions sans goût, il ne faut pas s'en mettre en peine... etne ditespas que vous le dites, mais quece n'est que de bouche ;car si lecœurne levoulait, la bouche n'en dirait pas un mot. Ayant fait cela, demeurez en paix sans faire attention à votre trouble. (Saint François de Sales, 11« Entretien.) Il y a des personnes fort parfaites auxquelles Notre Seigneur ne donne jamais de douceurs ni de quiétude, qui font tout avec la partie supérieure de leur âine, et font mourir leur volonté dans ta volonté de Dieu, à vive force et à la pointe de la raison. » (Saint François de Sales, 11« Entretien.) — Où est ici le désir?

un égal; prosterné pour se condamner lui-même, il n'en |

a pins. i

Mais Nicole est un autre homme, et je fais moins de | compliments avec lui; car cette maxime qui me choque ^ dans ses écrits tenait à l'école dangereuse de Port-Royal et à tout ce système funeste qui tend directement à dé- |^ courager l'homme et le mener insensiblement du découragement à l'endurcissement ou au désespoir, en attendant la grâce et le désir. De la part de ces docteurs re- l belles, tout me déplaît, et même ce qu'ils ont écrit de bon ; 1 je craina les Grecs jusque dans leurs présents. Qu'est-ce que le désir? Est-ce, comme on l'a dit souvent, l'amour d'un bien absent? Mais s'il en est ainsi, l'amour, du moins l'a- ; mour sensible, ne se commandant pas, l'homme ne peut ■ donc prier avant que cet amour arrive de lui-même, autrement il faudrait que le désir précédât le désir, ce qui me parait un peu difficile. Et comment s'y prendra l'homme, en supposant qu'il n'y ait point de véritable prière sans désir et sans amour; comment s'y prendra-t-il, dis-je, pour demander, ainsi que son devoir l'y oblige souvent, ce que sa nature abhorre? La proposition de Nicole me semble anéantie par le seul commandement d'amer nos ennemis.

Le sénateur. — Il me semble que Locke a tranché la question en décidant que nous pouvions élever le désir en nous, en proportion exacte de la dignité du bien qui nous est proposé * .

Le comte. — Croyez-moi, ne vous fiez point à Locke qui n'a jamais rien compris à fond. Le désir, qu'il n'a pas du tout défini, n'est qu'un mouvement de l'âme vers un ob-

1. 11 a dit en efl'et dans VEssai sur l'entendement humain, liv. II, § 21, 46. « By a due considération and examining any good proposed, it is in our « provver to laise our desires in a due proportion to tlie value of Ihe good « whereby inits turn and place, it inay corne to woorkupon llie will andbe « pursued. »

jet quil'atlire. Ce mouvement est un fait du monde moral, aussi certain, aussi palpable que le magnétisme, et de plus aussi général que la gravitation universelle dans le monde physique. Mais l'homme étant continuellement agité par deux forces contraires, l'examen de cette loi terrible doit être le commencement de toute étude de l'homme. Locke, pour l'avoir négligée, a pu écrire cinquante pages sur la liberté, sans savoir même de quoi il parlait. Cette loi étant posée comme un fait incontestable, faites bien attention que si un objet n'agit pas de sa nature sur l'homme, il ne dépend pas de nous de faire naître le désir, puisque nous ne pouvons faire naître dans l'objet la force qu'il n'a pas; et que si, au contraire, cette force existe dans l'objet, il ne dépend pas de nous de le détruire, l'homme n'ayant aucun pouvoir sur l'essence des choses extérieures qui sont ce qu'elles sont, sans lui et indépendamment de lui. A quoi se réduit donc le pouvoir de l'homme .' A travailler autour de lui et sur lui, pour affaiblir, pour détruire, ou au contraire pour mettre en liberté ou rendre victorieuse l'action dont il éprouve l'influence. Dans le premier cas, ce qu'il y a de plus simple, c'est de s'éloigner, comme on éloignerait un morceau de fer de la sphère active d'un aimant si on voulait le soustraire à l'action de cette puissance. L'homme peut aussi s'exposer volontairement, et par les moyens donnés, à une attraction contraire; ou se lier à quelque chose d'immobile ; ou placer entre lui et l'objet quelque nature capable d'en intercepter l'action, comme le verre refuse de transmettre l'action électrique : ou bien enfin il peut travailler sur lui-même, pour se rendre moins ou nullement attirable : ce qui est, comme vous voyez, beaucoup plus sûr et certainement possible, mais aussi beaucoup plus difficile. Dans le second cas, il doit agir d'une manière précisément opposée ; il doit, suivant ses forces, s'approcher de 1 objet, écarter ou anéan-

tir les obstacles, et se ressouvenir surtout que, suivant les relations de certains voyageurs, un froid extrême a pï. éteindre dans l'aiguille aimantée l'amour du pôle. Que l'homme se garde donc du froid.

Mais en raisonnant, même d'après les idées ou fausses ou incomplètes de Locke, il demeurera toujours certain que nous avons le pouvoir de résister au désir, pouvoir sans lequel il n'y a point de liberté ^ Or, si l'homme peu;; résister au désir, et même agir contre le désir, il peuf donc prier sans désir et même contre le désir, puisque la prière est un acte de la volonté comme tout autre, et partant, sujet à la loi générale. Le désir n'est point la volonté; mais seulement une passion de la volonté; or, puisque l'action qui agit sur elle n'est pas invincible, il s'ensuit que pour prier réellement, il faut nécessairement vouloir, mais non désirer, la prière n'étant par essence quun mouvement de la volonté par l'entendement. Ce qui nous trompe sur ce point, c'est que nous ne demandons ordinairement que ce que nous désirons, et qu'un grand nombre de ces élus qui ont parlé de la prière depuis que l'homme sait prier, ayant presque éteint en eux la loi fatale, n'éprouvaient plus de combat entre la volonté et le désir : cependant deux forces agissant dans le même sens n'en sont pas moins essentiellement distinguées. Admirez ici comment deux hommes également éclairés peut-être, quoique fort inégaux en talents et en mérites, arrivaient à la même exagération en partant de principes tout différents. Nicole, ne voyant que la grâce dans le désir légitime, ne laissait rien à la volonté, afin de donner tout à cette grâce

1. Essai on Hum. Underst. liv. II, chap. xxi, 5, 47, ibid. Ce pouvoir semble être la source de toute liberté. Pourquoi cette redondance de mots et cette incertitude, au lieu de nous diresimpleinentsi, selon lui, ce pouvoir est la liberté? Mais Locke dit bien rarement ce qu'il faut dire; le vague et l'irrésolution régnent nécessairement dans son expression comme dans sa pensée.

qui s'éloignait de lui pour le châtier du plus grand crime qu'on puisse commettre contre elle, celui de lui attribuer plus qu'elle ne veut; et Fénélon, qu'elle avait pénétré, prenait la prière pour le désir, parce que dans son cœur céleste le désir n'avait jamais abandonné la prière.

Le sénateur. — Croyez-vous qu'on puisse désirer le désir?

Le comte. — Ah ! vous me faites là une grande question. Fénelon, qui était certainement un homme de désir, semble pencher pour l'affirmative, si, comme je crois l'avoir lu dans ses ouvrages, on peut désirer d'aimer, s'efforcer de désirer, et s'efforcer de vouloir aimer. Si quelque métaphysicien digne de ce nom voulait traiter à fond cette question, je lui proposerais pour épigraphe ce passage des Psaumes : J'ai convoité le désir de les commandements^. En attendant que cette dissertation soit faite, je persiste à dire : Cela n'est pas vrai; ou si cette décision vous parait trop dure, je consens à dire : Cela n'est pa» assez vrai. Mais ce que vous ne me contesterez pas (et c'est ce que j'étais sur le point de vous dire lorsque vous m'avez interrompu), c'est que le fond de la prière est la foi; et cette vérité vous la voyez encore dans l'ordre temporel. Croyez-vous qu'un prince fût bien disposé à verser ses faveurs sur des hommes qui douteraient de sa souveraineté ou qui blasphémeraient sa bonté? Mais s'il ne peut y avoir de prière sans foi, il ne peut y avoir de prière efficace sans pureté. Vous comprenez assez que je n'entends pas donner à ce mot de pureté une signification rigoureuse : que deviendrions-nous, hélas ! si les coupables ne pouvaient prier? Mais vous comprenez aussi, ensuivant toujours la même comparaison, qu'outrager un prince

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